En page 3 du Canard enchaîné du 11 mars 1936, Jean Galtier-Boissière écrit comme on pose une main sur la rampe d’un escalier qui grince : il sait que ça va descendre. Son article s’intitule « Bruits de bottes » et, fidèle à l’école Canard, il commence par se moquer de ce que la grande presse fait semblant de prendre au sérieux : le “coup de théâtre” hitlérien, annoncé, attendu, presque scénarisé. Les reporters avaient “en poche” leur feuille de route pour la Rhénanie, mais la presse, dit-il, n’a pas jugé utile de “préparer l’opinion”. Pourquoi préparer, quand il suffit de crier en gros caractères sur sept colonnes ? Le Canard fait ce qu’il fait toujours : il accuse la paresse des titres en gras, cette industrie de l’émotion qui remplace l’analyse.
Le “coup de théâtre”, c’est la remilitarisation de la zone rhénane. Mais Galtier-Boissière refuse le récit simple où Hitler serait un magicien surgissant d’un chapeau. Il remonte à la mécanique qui grince depuis 1919 : le traité de Versailles, ses fautes, ses humiliations, et surtout l’usage politique de ces fautes par ceux qui, des deux côtés du Rhin, ont préféré l’orgueil et le profit à la paix.
Versailles : l’article 231 comme bombe à retardement
Pour comprendre le “geste” d’Hitler, écrit-il, il faut revenir au Traité de Versailles, “dont quelques esprits indépendants dénoncent depuis seize ans la malfaisance”. Le Canard, en 1936, prend une position délicate : il ne “justifie” pas Hitler, mais il refuse de faire mine de tomber de l’armoire. Il pointe une “faute essentielle” de Clemenceau et Tardieu : avoir basé le traité sur la reconnaissance par l’Allemagne (article 231) d’une responsabilité unilatérale de la guerre. La phrase est sévère : la paix fondée sur l’aveu forcé d’un seul devient une paix bancale. Il cite Charles Gide : l’inculpation imposée “par la force” est contraire au principe moderne du droit pénal. On entend la logique canardière : si la justice n’est pas une justice, elle devient une source de revanche.
Galtier-Boissière note que, depuis quinze ans, historiens et travaux ont “réparti équitablement” les responsabilités : pangermanisme, panslavisme, menaces de l’Autriche, mégalomanie serbe, humeurs revanchardes du “poincarisme”, rivalité commerciale anglo-allemande. Le tableau est large, volontairement. Il vise à désacraliser la version commode du coupable unique. Et à rappeler que les simplifications vengeresses coûtent cher, longtemps.
La S.D.N. : syndicat des nations nanties
L’article avance ensuite un autre grief : la promesse trahie d’un désarmement général et d’une véritable Société des Nations. Les anciens combattants, écrit-il, voulaient voir l’abominable boucherie aboutir à autre chose qu’un changement d’uniforme. Or, “une fois les traités signés”, la S.D.N. n’aurait été qu’un “syndicat de défense des nations nanties”. Formule typique du Canard : une institution internationale réduite à un club de propriétaires.
Et surtout, Galtier-Boissière désigne des saboteurs : les “métallurgistes” veillant “de concert avec les états-majors” pour torpiller le désarmement. Il cite Foch (1927) affirmant le désarmement allemand effectif, pendant que la France continue à armer et équiper ses alliés, sous la volonté des “tout-puissants seigneurs de l’industrie lourde”. Là, le Canard sort son microscope social : derrière les grands drapeaux, il y a des usines, des commandes, des intérêts. Et ces intérêts savent faire durer l’inquiétude.
Le Canard accuse : des marchands d’acier à la fabrique de la peur
Le passage le plus frontal est celui où l’auteur affirme que le rétablissement du service militaire obligatoire en Allemagne et la réoccupation de la zone rhénane sont “directement” le fait des hommes du Creusot et de Briey. Il accuse des magnats et leurs représentants, “de Poincaré à Laval”, d’avoir saboté toutes les tentatives de rapprochement avec la démocratie allemande. Le torpillage en 1930 du projet Briand sur la Sarre est présenté comme un signe : il aboutit au “camouflet de 1934”. Conclusion : “Nous allons payer aujourd’hui les errements d’une politique imbécile de quinze années.”
Ce n’est pas un article de diplomatie, c’est un article de responsabilité. Il recompose une chaîne : une paix mal conçue, des humiliations entretenues, un désarmement avorté, des industriels intéressés, une droite nationale qui hurle à la trahison dès qu’on parle de compromis… et, au bout, les bottes qui entrent en scène. Hitler, dans ce schéma, n’est pas l’accident mais le catalyseur. Galtier-Boissière ose même une phrase inquiétante : même si Hitler n’avait pas réussi ou disparaissait demain, “un autre personnage” tiendrait le même rôle. La révolte allemande contre Versailles était “inévitable”. Le problème, c’est la structure, pas seulement l’homme.
La métaphore du collégien : punir un peuple n’est pas punir un enfant
On reconnaît le ton Galtier-Boissière dans une image simple, presque scolaire : “on ne punit pas une nation comme on punit un collégien”, et un collégien, dit le bon sens, “on ne lui colle pas des retenues jusqu’à quatre-vingt-dix ans.” La métaphore fait mouche parce qu’elle renvoie au ressentiment accumulé. La punition interminable n’éduque pas, elle prépare la révolte. Le Canard parle ici en moraliste laïque : il rappelle qu’une paix durable ne se bâtit pas sur l’humiliation permanente.
Le moment politique : 1936, entre Rhin, urnes et rues
Ce texte paraît deux mois avant l’arrivée du Front populaire au pouvoir. La France est en campagne, les ligues d’extrême droite existent toujours dans le décor, les souvenirs du 6 février 1934 brûlent encore, et l’Europe se durcit. L’Allemagne nazie franchit un seuil en Rhénanie, l’Italie fasciste a déjà l’Éthiopie dans le viseur, et l’Espagne s’enfonce vers la crise qui éclatera en guerre civile quelques mois plus tard. Dans ce contexte, le Canard ne se contente pas d’annoncer les “bruits de bottes” : il cherche d’où vient le bruit, qui l’amplifie, qui s’en nourrit.
Son approche est double : démystifier l’événement (ce n’est pas un “coup de théâtre”, c’est un aboutissement) et désigner les profiteurs (les industriels de l’armement, les nationalistes, les politiciens qui sabotent le rapprochement puis crient au scandale). C’est un Canard qui refuse le fatalisme : si tout cela a été préparé par quinze ans d’imbécillité, alors ce n’est pas le destin, c’est une politique.
Ce que “Bruits de bottes” dit du Canard
L’article est précieux parce qu’il montre un Canard moins “anecdotique” qu’on ne l’imagine parfois. Ici, pas d’histoire de couloir, pas de ragot ministériel : une analyse au long cours, où le sarcasme sert de porte d’entrée et la colère de fil conducteur. Galtier-Boissière n’écrit pas pour rassurer, ni pour “faire peur” comme les gros titres : il écrit pour empêcher la surprise hypocrite. Il raille les journaux qui n’ont pas préparé l’opinion, et il prépare, lui, le lecteur, en lui donnant une grille : Versailles, la culpabilité imposée, la S.D.N. impuissante, l’industrie lourde, les sabotages politiques, et cette certitude que l’humiliation fabrique des bottes.
Relire ce texte aujourd’hui, 90 ans plus tard, c’est entendre un avertissement presque désespéré : à force de préférer l’orgueil et le profit aux compromis intelligents, on finit par payer très cher. Et l’on appelle ensuite cela un “coup de théâtre”. Le Canard, lui, appelle cela une facture.
Source : Le Canard enchaîné, 11 mars 1936
* Illustration : Jacques Pruvost





