5 de tension : quand l’hypotendu se rebiffe
En août 1952, les lecteurs du Canard enchaîné découvrent sous la plume de Jean-Paul Lacroix une confession qui tient autant de la consultation médicale que de la chronique satirique. Son titre : « 5 de tension ». Tout est dit : l’auteur revendique avec panache son état d’hypotendu chronique, un mal aussi mystérieux qu’inutile, qui le condamne à l’apathie… mais qu’il transforme en matière à rire.
Hypotendu un jour, hypotendu toujours
D’entrée, Lacroix feint de se placer sous la férule du « professeur Hippolyte Floche », qui établit un diagnostic sans appel : « Tension artérielle faible (4,8). Goût marqué pour le repos prolongé. Phobie de toute activité utile. » Autrement dit, l’hypotendu est un flemmard certifié conforme par la médecine.
Mais Lacroix prend la chose avec un humour bravache : « C’est un fait, je ne suis pas gai. Cela m’attriste beaucoup. J’appartiens en effet, par une ironie particulièrement appuyée du destin, à la rédaction du Canard enchaîné. Vous imaginez ma situation ! »
Un handicap social très encombrant
Le chroniqueur ne se contente pas d’avouer sa mélancolie. Il la décline en situations de la vie quotidienne. À l’école déjà, explique-t-il, la course au cheval, la gymnastique, tout cela n’était pas pour lui. Plus tard, dans le journalisme, sa nonchalance devient franchement embarrassante : « Mon rédacteur en chef me criait : “Eh bien ! cette manchette de joyeuses Pâques, elle arrive ?” »
La réponse ? Pas vraiment. Car, explique-t-il, l’hypotendu « n’arrive pas ». Ou alors trop tard. Un portrait ironique du journaliste en éternel rabat-joie, toujours à contre-temps.
La boisson comme révélateur
Mais le clou de l’article, c’est la galerie de portraits des compagnons de beuverie. L’hypotendu, incapable de suivre le rythme, reste au bord du comptoir quand ses collègues enchaînent les bouteilles. « Le Canard s’enorgueillissait d’avoir toujours les premiers buveurs de Paris. C’est dans ses rangs que l’on compte les Danger, les Macé, les Lap, les Salardenne, les Monier, les Ferjac… »
Lacroix ironise sur ses camarades qui, eux, savaient « soutenir le poids » des cadences bachiques. Lui se contente de Vichy « Grande Grille », boisson favorite des malades d’estomac. Un aveu à peine croyable dans une rédaction où l’alcool faisait presque partie de la convention collective.
L’art d’assumer ses faiblesses
Lacroix ne s’arrête pas là. Il confesse avoir été pris pour un rabat-joie, un trouble-fête, presque un traître à l’esprit du Canard. « J’arrivais, par exemple, dans une réunion hebdomadaire particulièrement animée, où pétillaient allègrement récits hauts en gueule et propos osés. Aussitôt la conversation tombait avec un bruit mou, chacun se taisait, songeant à l’automne, à sa femme, au temps qui fuit et ne revient pas, (…). Seules trois ou quatre bouteilles de Juliénas, de la réserve convoyées d’urgence arrivaient à rétablir la situation. »
Mais plutôt que d’en rougir, il en fait un étendard. L’hypotendu n’est pas qu’un être mou : c’est un empêcheur de trinquer en rond, un témoin ironique de la folie des autres. Sa mélancolie devient une posture satirique.
La satire en contrebande
Comme souvent dans Le Canard, l’article est une farce sérieuse. Derrière la confession parodique se dessine un autoportrait du journaliste qui refuse d’entrer dans les codes virils et bruyants de la presse de l’époque. L’hypotension devient un prétexte à tourner en dérision le culte de la vigueur, de la rapidité et de l’ivresse professionnelle.
Et la chute, délicieusement canardeuse, résume le tout : Lacroix rapporte que sa mélancolie et sa tempérance, faisait office de stimulant, que ses collègues se mirent à l’estimer, et qu’ « aucun « arrosage » sérieux au Cadran ou au Saumur » ne se déroula plus sans lui.
En somme, « 5 de tension » n’est pas seulement l’aveu d’un homme fatigué : c’est une charge ironique contre une société qui exige de l’énergie à tout prix. Lacroix, lui, préfère rire de sa lenteur — et faire de son hypotension une arme de dérision.
* Dessin de Guilac publié dans l’édition du Canard enchaîné du 20 août 1952