Il y a des voyages officiels qui finissent en album-souvenir, et d’autres qui finissent en caricature d’État. Dans l’édition du Canard enchaîné du 4 mars 1970, André Ribaud s’empare de la tournée américaine de Georges Pompidou et lui colle une étiquette qui tient du surnom et du diagnostic : « C’est notre nouveau Chicagaulle ». Un mot-valise, bien sûr, mais aussi un révélateur. Car derrière Chicago, il y a la rue. Derrière la rue, il y a l’autorité. Et derrière l’autorité, un vieux réflexe français : quand ça manifeste, on imagine déjà les C.R.S. en réserve “dans les faubourgs” et l’on rêve de “matraquer à volonté”.
Le Canard ne s’intéresse pas seulement à l’incident diplomatique. Il vise une posture : celle d’un président qui part chercher la consécration internationale et revient avec “l’exécration d’une grande partie du peuple américain”, puis qui réagit comme si l’honneur de la République était une affaire de susceptibilité personnelle. C’est l’un des tours de force de Ribaud : transformer une séquence extérieure en autoportrait intérieur.
La tache sur le front… et la tentation de la tragédie
Ribaud commence par se moquer d’une formule trop lourde pour être vraie : Pompidou aurait “jeté une tache sur le front” de la France. L’auteur feint de s’indigner d’une telle grandiloquence (“on ferait rigoler tout le monde”), mais il en profite pour pointer le nerf du problème : le président a pris l’affaire de Chicago comme une atteinte personnelle, un affront dont il faudrait laver la trace. Là où l’épisode aurait pu être géré comme un aléa du métier, Pompidou, selon le Canard, a “manqué de sang-froid”… et de “beaucoup d’autre chose encore”.
Au passage, Ribaud retourne le miroir : aux États-Unis, dit-il, le droit de manifester est inscrit dans la Constitution, et les présidents y sont moins traités comme une caste sacrée. Nixon lui-même, raconté avec un mélange de moquerie et d’admiration involontaire, aurait donné une leçon de savoir-vivre en président : les manifestations font partie du job. On n’en fait pas un drame. La démocratie américaine, suggère Ribaud, tolère la contrariété mieux que la démocratie française, surtout quand elle porte l’écharpe tricolore.
Proche-Orient : “calmer” en aggravant
Le texte prend ensuite un virage qui lui donne sa densité politique : l’épisode de Chicago n’est pas seulement une histoire d’humeur. Ribaud explique que Pompidou avait “versé de l’huile sur le feu” en tenant des propos “inconsidérés” aux dirigeants israélites de Chicago. On devine le contexte : la politique française au Proche-Orient, les équilibres instables, les arrière-pensées d’armements et d’embargos, les tentatives de se poser en arbitre “objectif”.
Ribaud résume la mécanique qu’il prête au président : convaincre l’Amérique que la politique française est impartiale, “inspirée par l’idéal de la paix”, tout en multipliant les détours, les silences et les accommodements. Le Canard, lui, ne croit pas à la pureté de la diplomatie quand elle se frotte au commerce et aux alliances. Il suggère une diplomatie de kiosque : on vend du calme, on encaisse des contrats, et l’on s’étonne que la foule n’applaudisse pas.
Le passage le plus instructif est celui où Ribaud s’amuse (à ses risques, mais c’est son époque et sa plume) des insinuations sur les “Rothschild” et des rancunes anciennes. Le Canard ne cherche pas la nuance : il montre comment une phrase malheureuse, dans un climat déjà tendu, devient le chiffon rouge qui transforme Chicago en arène. Bref : Pompidou n’a pas seulement été hué, il s’est fait huer “utilement”, par maladresse ou par réflexe.
La France vue par Marcellin : Chicago occupée par les C.R.S.
Puis vient la trouvaille centrale, celle qui fait le titre : face aux manifestations, Pompidou aurait eu l’idée de “faire occuper Chicago par une armée de C.R.S.”, sous-entendu avec la bénédiction de Raymond Marcellin, l’Intérieur au muscle ferme. Ribaud met en scène un président qui raisonne comme si la ville américaine était une sous-préfecture à quadriller, et comme si la politique consistait à transformer un embarras en exercice de maintien de l’ordre.
L’effet est double. D’un côté, c’est une blague : imaginer les C.R.S. en réserve “dans les faubourgs” de Chicago, c’est du Canard pur jus. De l’autre, c’est une critique sérieuse : le réflexe autoritaire surgit vite, comme une évidence. Ribaud ajoute même une pointe corrosive : “on sentait qu’il avait ça sur le cœur depuis longtemps.” La visite américaine devient prétexte à révéler un tempérament.
Nixon, l’anti-caste, et la France qui se prend pour Jupiter
La suite de l’article insiste sur la différence de culture politique. Ribaud rappelle que les présidents américains ne se pensent pas “sortis de la cuisse de Jupiter”. Ils encaissent, ils ironisent, ils continuent. Il cite des exemples de manifestations contre Nixon, Humphrey, des pancartes, des cris, et même le pot de peinture, avec cette remarque plaisante : la tache était sur le capot, pas “sur le front de la France”.
Derrière le gag, la cible est claire : en France, la fonction présidentielle est devenue une scène quasi sacrée, surtout après De Gaulle. Pompidou, héritier de ce décor, y ajoute sa propre susceptibilité, et le Canard le regarde trébucher dans les coulisses du prestige.
La Mare aux Canards : la tournée américaine comme radiographie du pouvoir
La page 2, dans « La Mare aux Canards », prolonge et élargit la satire : elle transforme le voyage en série de vignettes où le Canard observe l’écart entre la mise en scène et la réalité.
On y voit notamment le journal se moquer des rituels : dîners “d’excellence”, protocole, grandes phrases, et, à côté, les petits accrocs qui disent davantage sur l’époque que les communiqués. La Mare insiste sur le décalage entre la France telle que Pompidou croit la représenter et celle qui apparaît dans les journaux américains. Il y a là une idée obsessionnelle du Canard : le pouvoir aime se raconter une histoire, mais le réel lui répond par des pancartes.
Le texte de la Mare pousse aussi la critique vers l’intérieur : il suggère que Pompidou ne comprend pas l’opinion publique telle qu’elle fonctionne ailleurs, et qu’il s’entoure d’un appareil (au sens large) qui préfère la protection à la compréhension. La mention, au passage, des S.A.C., des C.D.R., des services d’ordre, fonctionne comme une ombre portée : la France gaulliste tardive est un pays où l’on “organise” la politique autant qu’on la débat.
Chaban-Delmas, l’U.D.R., et la cuisine de la succession
Et, comme souvent dans la Mare, le Canard ne peut pas s’empêcher de regarder derrière le rideau : à Paris, pendant que Pompidou fait la tournée, les ambitions se frottent les mains. Jacques Chaban-Delmas apparaît comme une figure en mouvement, un “chat” qu’on surveille, un allié encombrant, un rival possible. Le Canard adore ce théâtre-là : le sommet de l’État en voyage, et, à l’arrière, les couteaux qui s’aiguisent dans les couloirs.
Le texte évoque aussi les élections cantonales, les calculs locaux, les “candidatures” et les carrières : façon de rappeler que, sous la solennité de la politique étrangère, la politique française reste une affaire de territoire, de réseaux, de promesses et de rancunes. Ribaud, déjà, disait que Pompidou était “un enfant gâté de la politique”, formé dans une “bonbonnière”. La Mare décline l’idée : derrière l’homme d’État, il y a l’homme d’appareil.
L’approche du Canard : dégonfler sans moraliser
Ce diptyque Une + Mare est typique du Canard de 1970. Il ne fait pas une analyse géopolitique au sens académique. Il ne prétend pas expliquer le Proche-Orient en trois colonnes. Il fait autre chose : il montre comment un pouvoir se trahit dans une phrase, un geste, une humeur. La politique étrangère devient un miroir grossissant du tempérament présidentiel et des réflexes de l’État.
Et surtout, le Canard refuse le drame sacré. Il refuse qu’un président transforme une manifestation en affaire d’honneur national. Il refuse qu’on brandisse la France comme un objet fragile qu’il faudrait protéger des huées. Sa satire sert à ramener le pouvoir à une taille humaine, et à rappeler que l’autorité n’est pas un costume qu’on porte pour écraser la rue, mais une fonction qu’on assume en encaissant l’inconfort.
En mars 1970, Pompidou n’est pas encore le président “installé” qui laissera une image apaisée ou modernisatrice selon les mémoires. Il est encore dans l’entre-deux : héritier d’un gaullisme monumental, tenté par la verticalité, mais confronté à une époque où la contestation se déplace, voyage, se mondialise. Chicago, dans le Canard, n’est pas une étape : c’est un test. Et le journal, moqueur et précis, conclut en substance qu’à ce petit examen de sang-froid démocratique, le candidat France a rendu une copie… très française.
Sources : Le Canard enchaîné, 4 mars 1970, article de André Ribaud
Le Canard enchaîné, 4 mars 1970 p3, * dessin de Lap





