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Les plumes du Canard

Michel-Joseph Piot , dit Pierre Scize

1894 - 1956

Sa participation au Volatile : 1926 à 1933

Pierre Scize (Joseph-Michel Piot, 1894-1956) : un bras en moins, une verve en trop, et la Légion d’honneur qui fit sauter le verrou du Canard

Il y a des biographies qui se lisent comme une trajectoire. Celle de Pierre Scize se lit aussi comme une affaire de presse, un “cas d’école” à la française, avec règlement intérieur, indignations, ruban rouge… et une porte qui claque. Né à Pont-de-Chéruy (Isère) le 17 février 1894, mort à Melbourne (Australie) le 10 décembre 1956 alors qu’il couvre les Jeux olympiques, Scize s’appelait à l’état civil Joseph-Michel Piot (souvent donné aussi comme Michel-Joseph). Journaliste, homme de lettres, polémiste, il s’est longtemps revendiqué « né du peuple », et il a passé sa vie à le rappeler, tantôt pour se tenir droit, tantôt pour se moquer des postures.

Sa légende personnelle commence par un détour : avant la plume, il vise la scène. École primaire à Villeurbanne, Institution Franklin à Lyon, puis Conservatoire de Lyon (dès 1911/1912 selon les sources) et Conservatoire de Paris. Mais la Première Guerre mondiale coupe le fil net. Mobilisé au 31e régiment d’infanterie, il est grièvement blessé et perd son bras gauche. Cette mutilation n’est pas une simple note de bas de page : elle devient, paradoxalement, un nœud politique et moral, parce que c’est au titre de cette blessure qu’on lui attribuera plus tard la Légion d’honneur… celle-là même qui déclenchera sa rupture avec Le Canard enchaîné.

Du théâtre au journalisme : l’invention de “Pierre Scize”

Après l’armistice, Scize fréquente encore le monde du théâtre : en 1917, il accompagne une tournée de Jacques Copeau aux États-Unis dans un rôle administratif, puis revient en France avec ce bagage de coulisses et de rythme. Le journalisme l’attrape. Il écrit dans Bonsoir (autour de Gustave Téry, Robert de Jouvenel, etc.), puis multiplie les titres.

Et c’est là qu’arrive une histoire de signature qui lui ressemble : un mélange de contrainte et de trouvaille. Un autre “Piot” écrit déjà dans la même sphère rédactionnelle. On lui demande donc un pseudonyme. Il le trouve à Lyon, au bord de la Saône : le quai Pierre-Scize. Prendre le nom d’un quai plutôt que donner son nom à une rue, c’est déjà une petite pirouette. Le mot vient d’une vieille “pierre sciée” (petra incisa), mais lui en fait un personnage : Pierre Scize, plume de rue et de pavé.

Le Canard, la gauche, les grands tirages : un artilleur de l’article

Scize devient un collaborateur très visible de la presse des années 1920-1930. Il écrit dans des journaux de gauche (L’Appel, Le Quotidien, Marianne, Le Merle blanc…), mais aussi dans la grande presse populaire (Le Petit Parisien, Paris-Soir). Il a la réputation d’un polémiste qui ne repasse pas ses angles : verve vive, phrases qui claquent, goût de la scène (encore elle), et sens du portrait “au vitriol” quand il s’y met.

Au Canard enchaîné, il fait partie de ces signatures qui donnent du carburant au journal sans jamais se couler dans une prose de salon. Scize adore les paradoxes, les contradictions, les renversements. Le problème, c’est que le Canard, lui, adore une cohérence : sa cohérence éthique, celle qu’il affiche comme un panneau “sens interdit” à l’entrée de la rédaction.

Pacifisme : des ligues, des manifestes, puis la cassure

Revenu du front pacifiste “par les nerfs” autant que par raisonnement, Scize milite dans les années 1930 : Ligue des anciens combattants pacifistes, Ligue internationale des combattants de la paix, conférences, radio, campagnes pour le désarmement. Il signe ou soutient des textes, défend des objecteurs de conscience, se situe quelque part entre la méfiance envers les disciplines (“je ne crois ni à la foule…”, écrit-il dans une enquête) et l’idée qu’il faut bien, tout de même, un camp où s’abriter quand la tempête vient.

Puis il bifurque. À partir de 1936, il prend ses distances avec le pacifisme intégral, se dit partisan de la fermeté face au fascisme, de la défense de l’URSS. Certains pacifistes l’accusent de “trahison” et il est radié. Lui, plus tard, écrira avoir “abjuré” les chimères qui avaient guidé sa vie jusqu’en 1936, regrettant d’avoir contribué, même modestement, à affaiblir le courage français. Chez Scize, l’argumentation arrive souvent avec le recul, comme un billet de théâtre qu’on retrouve dans une poche longtemps après la représentation.

Décembre 1932 : le ruban rouge qui fait sauter le verrou

Le point de bascule, pour Le Canard, se situe au 29 décembre 1932. Pierre Scize est fait chevalier de la Légion d’honneur, décoration accordée à titre militaire pour sa mutilation de guerre. Or, au Canard, il existe une règle de maison, presque un serment : pas de décorations, ni pour services rendus, ni pour carrière, ni pour “honneur”. Une manière de refuser l’embrigadement symbolique, le ruban comme laisse, et la confusion entre prestige officiel et indépendance.

Le 11 janvier 1933, en une, Maurice Maréchal publie « Une lettre de Pierre Scize ». C’est une scène de rupture, jouée à ciel ouvert. Scize écrit qu’il a ouvert le Canard « en m’attendant à tout », mais qu’il se heurte au silence : « Mais voici le silence. Pas de refus, en bloc et sans explication ». Il parle d’une “sanction” et ajoute, en substance : je ne peux pas accepter ça, je n’admets pas. Il explique avoir accepté la décoration “sans la demander”, et même “sans honte”, comme une ficelle qu’on lui aurait nouée au revers et qu’il aurait laissée faire. Puis il annonce qu’il cesse sa collaboration, “pas sans regret”, tout en lâchant la phrase qui résume sa manière : il sait ce qu’il a reçu du Canard, mais il sait aussi ce qu’il lui a donné. « Ça se balance », écrit-il.

Maréchal, lui, remet le décor en place, sèchement, mais sans feinte indignation théâtrale. Il raconte que, le 30 décembre, les collaborateurs apprennent dans la presse d’information la nomination et voient la photo de Scize “s’épanouir” dans Le Petit Parisien, entre deux notables. Et il s’étonne que Scize, ensuite, vienne déclarer qu’il ne comprend pas “l’importance” qu’on attache à l’incident, alors que l’incident, précisément, touche au cœur du journal : sa boussole morale et son rapport à l’État. Maréchal lâche la formule qui fuse : « La croix ? Pfuiit ! » et ajoute que Scize « ne l’avait même pas demandée »… comme si cela devait suffire à effacer l’effet produit.

Puis vient un détail typiquement “maison Maréchal” : la rédaction choisit de ne pas publier le papier habituel de Scize, ni même le “Flaougnard de la Semaine” qu’elle aurait pu fabriquer avec les plaisanteries de Scize lui-même. Non par vengeance, dit-il, mais par refus “d’envenimer” la situation et par respect pour un collaborateur de sept ans. Le refus de publier devient une manière d’éviter la surenchère. Sauf que Scize, dans sa lettre, reproche justement… ce silence. Voilà une querelle de presse parfaitement circulaire : l’un demande une explication, l’autre choisit le mutisme, puis le mutisme devient l’explosion.

Le “Flaougnard” : quand Scize devient personnage de sa propre satire

Pour “donner la parole aux lecteurs”, Maréchal publie en page 3 un “Flaougnard de la Semaine” rédigé par un ami du Canard, collaborateur du journal verviétois Le Travail. Et là, Scize se retrouve transformé en figure comique, piqué à la façon de la rubrique inventée par La Fouchardière. Le texte propose Scize pour le “quinzième ballot” et déroule la charge : « Pierre Scize, le contempleur de la France nationaliste », « truculent, cruel, inflexible », lui qui “ricane” quand il retire un ruban rouge… et qui finit, cette fois, par en porter un. Le Flaougnard l’appelle même « notre flaougnard de la semaine » et conclut par un toast ironique à ce “nouveau chevalier”.

Ce renvoi du sarcasme à son expéditeur a quelque chose de très canard : le journal ne se contente pas de juger, il se met à jouer. Il fait de l’affaire une petite mécanique satirique, où le personnage Scize, “anti-décorations” de plume, se retrouve rattrapé par l’image de sa boutonnière. D’où, chez Maréchal, cette conclusion perfide et presque mathématique : « sans nous… la boutonnière de Pierre Scize ne se fût jamais fleurie ». Autrement dit : le ruban rouge, c’est vous; la mise en scène, c’est nous.

Après 1933 : reportages, théâtre, Résistance, puis la justice

Après son éviction du Canard, Scize continue dans la grande presse. Il écrit notamment dans Candide (critique de cinéma et de théâtre), dans Paris-Soir, et acquiert une notoriété de reporter. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il se replie à Lyon, ville de jeunesse, et se rapproche de milieux résistants : il collabore à Combat et participe, avec Marcel Grancher, à une opération de presse clandestine audacieuse, en fabriquant un faux quotidien collaborateur (“faux Nouvelliste”) substitué au vrai dans les kiosques, afin de dénoncer Vichy et l’occupant. Là encore, on retrouve le Scize des coulisses : théâtre, trucage, dispositif, public piégé… sauf que la scène, cette fois, peut coûter la vie.

Après guerre, il devient chroniqueur judiciaire au Figaro et à Carrefour, et mène campagne pour la réforme de la justice. Il publie aussi romans et ouvrages (notamment autour de la montagne). Une carrière à plusieurs étages, où l’on passe du pamphlet à la chronique, du reportage au tribunal, comme si le même œil cherchait toujours la même chose : le point de friction, l’endroit où les grands discours accrochent au réel.

Une mort “au bout du monde”, et une place singulière dans l’histoire du Canard

Scize meurt à Melbourne le 10 décembre 1956, alors qu’il suit les Jeux olympiques pour Le Figaro. Fin de parcours loin de Paris, loin des couloirs de la Légion d’honneur, loin du quai qui lui avait donné son nom. Mais l’épisode de janvier 1933, lui, est resté : non seulement comme un conflit entre un homme et une rédaction, mais comme une démonstration publique de ce que le Canard enchaîné entend par indépendance. Une règle qu’il applique même quand elle lui coûte une plume brillante, “âpre, célinienne” dirait le Flaougnard, et même quand la décoration est attribuée “à titre militaire”.

Dans la galerie de Couac!, Pierre Scize occupe donc une place paradoxale : un collaborateur important, parti sur un ruban; un pacifiste devenu partisan de la fermeté; un homme qui moquait les décorations et qui, une fois décoré, se vit transformé en personnage de sa propre caricature. Une existence à la Scize, en somme : un peu de tragédie, beaucoup de théâtre, et des portes qui claquent avec une ponctuation impeccable.

Repères

  • Nom : Joseph-Michel Piot (souvent aussi Michel-Joseph), dit Pierre Scize
  • Naissance : 17 février 1894, Pont-de-Chéruy (Isère)
  • Décès : 10 décembre 1956, Melbourne (Australie), lors des JO (envoyé spécial du Figaro)
  • Formation : théâtre (Conservatoire de Lyon puis de Paris)
  • Grande Guerre : blessure grave, amputation du bras gauche (origine de la décoration de 1932)
  • Pseudonyme : emprunté au quai Pierre-Scize (Lyon)
  • Presse : collaborations nombreuses (L’Œuvre, Bonsoir, Le Petit Parisien, Paris-Soir, Candide, Marianne, etc.)
  • Le Canard enchaîné : collaborateur pendant environ sept ans; éviction en janvier 1933 après la Légion d’honneur
  • Affaire : Légion d’honneur reçue le 29 décembre 1932; publication de la lettre de Scize et réponse de Maurice Maréchal à la une du 11 janvier 1933; “Flaougnard” satirique publié en page 3 (texte d’Hellé, extrait de Le Travail, Verviers)
  • Résistance : proximité et actions clandestines, dont la fabrication d’un faux quotidien collaborateur (fin 1943)
  • Après-guerre : chronique judiciaire (Le Figaro, Carrefour), campagne pour une réforme de la justice; romans et livres (dont montagne)

Sources et références

Wikipédia
Le Maitron
Édition du Canard enchaîné du 11 janvier 1933

Pierre Scize 

vu par Pol Ferjac

Canard Enchainé du 30 mai 1956