Yvan Audouard (1914-2004) – « pilier de bar » et pilier du Canard
Yvan Audouard naît le 27 février 1914 à Saïgon (aujourd’hui Hô Chi Minh-Ville) et meurt à Paris le 21 mars 2004. Journaliste, romancier, conteur, dialoguiste et homme de radio-télévision, il aura promené sa silhouette d’épicurien lettré entre deux patries affectives : Paris (où il gagne sa vie à la plume) et la Provence (où il reprend son souffle, son accent et ses galéjades).
Dans l’histoire du Canard enchaîné, il compte parmi ces signatures “longue durée” qui finissent par devenir un morceau de mobilier, au bon sens du terme : un repère. D’après les sources, son compagnonnage avec l’hebdomadaire s’étire sur près d’un demi-siècle. Pour Couac!, on retiendra la période 1949-1995 (collaboration attestée et durable), même si son activité canardienne se prolonge au-delà, par intermittences, jusqu’à sa retraite de la fin du siècle.
Des tropiques à la Provence : une enfance “au Sud” comme boussole
Fils d’un père militaire et d’une mère liée aux livres (les récits biographiques insistent sur ce double ancrage), Audouard passe par Marseille dans la petite enfance, puis grandit surtout entre Arles, Nîmes et des pensions. Il gardera de ces années une fidélité qui n’a rien d’un décor : la Provence n’est pas un “sujet” chez lui, c’est une mécanique interne. Elle explique sa langue (la gouaille et la musique), ses personnages (pêcheurs de mots, tauromachie, amitiés), et même sa manière de philosopher : sans grands systèmes, avec des images, des détours, des bons mots qui font office de boussole.
Études, enseignement, puis bascule vers le journalisme
Après des études littéraires (le parcours évoque notamment la prépa au lycée Louis-le-Grand et un passage par l’École normale supérieure de Saint-Cloud), il enseigne brièvement : professeur d’anglais à la fin des années 1930, à Bordeaux puis à Arles. Mais l’enseignement n’est qu’une halte. La guerre le fait entrer dans l’époque, et l’après-guerre le fait entrer dans la presse.
À partir de 1944, il écrit pour divers titres (les biographies citent notamment Franc-Tireur, mais aussi des journaux populaires et des collaborations multiples). Il lui arrive d’utiliser un pseudonyme, François Fontvieille, et il ne tarde pas à devenir un journaliste à tout faire, au meilleur sens : reportage, humeur, chroniques, radio, télévision naissante.
Le Canard enchaîné : une longue maison, plusieurs pièces
Quand Audouard arrive au Canard, l’hebdomadaire est un atelier collectif où l’on change de poste comme on change d’outil. Il y occupe une foule de rubriques au fil des décennies, et c’est aussi ce que rappelle l’hommage publié au Canard après sa mort : il a “déployé son talent dans la plupart des rubriques du journal”, de la critique (théâtre, télévision) aux pages plus fantaisistes.
La “Boîte à images” et l’art de piquer la baudruche
Audouard fait partie de ces plumes qui ont appris très tôt à regarder la télévision comme un spectacle de société autant que comme une machine à images. Au Canard, il tient (entre autres) la chronique télé, dans l’esprit de la maison : dégonfler le sérieux forcé, désosser l’important proclamé, rappeler qu’un écran peut hypnotiser une époque entière.
“L’Album de la Comtesse” et les jeux de langue
Il contribue aussi à des rubriques de pure jubilation verbale, dont “Sur l’Album de la Comtesse” (territoire des contrepèteries, de la torsion linguistique, du clin d’œil qui oblige le lecteur à relire). Chez Audouard, le jeu n’est jamais gratuit : c’est une façon de rappeler qu’un mot peut mentir, donc qu’il faut savoir le retourner comme un gant.
Une signature “hors du commun”
L’hommage du Canard insiste sur le personnage : “buveur, fumeur, bambocheur”, mais aussi conteur prêt à faire rire la salle, avec une mélancolie qui affleure derrière la faconde. On y lit ce portrait paradoxal et très juste : un homme de fête, mais pas un homme léger. Il pouvait écrire, en parlant de lui-même : « Je pourrais passer pour léger… mais je mets beaucoup d’intransigeance dans ma fidélité. »
Écrivain prolifique : romans, pamphlets, contes, aphorismes
Si le public du Canard connaît Audouard par la chronique, l’homme, lui, se vit aussi comme un écrivain à part entière, multipliant les livres, les tons et les formats. Les sources biographiques évoquent des dizaines d’ouvrages (parfois on parle d’une quarantaine, parfois davantage selon le mode de comptage), publiés chez de nombreux éditeurs.
Quelques titres repères
- Liqueurs fortes (1946), l’un des débuts marquants de son œuvre romanesque.
- À Catherine pour la vie, prix de l’Humour (1953).
- Brune Hors Série, prix Rabelais (1956).
- Lettre ouverte aux cons (1974), pamphlet resté célèbre, où la “connerie” devient catégorie politique et morale.
- La connerie n’est plus ce qu’elle était (1993), variation tardive sur la même cible, avec l’expérience en plus.
- Monsieur Jadis est de retour (1994), portrait d’Antoine Blondin, souvent présenté comme un sommet intime.
- Le Sabre de mon père (1999), livre de souvenirs où l’enfance et l’histoire se croisent.
Audouard cultive une littérature du récit oral : “j’écris comme on raconte”, dit-il en substance dans les portraits publiés à sa mort. D’où ce mélange de truculence, de tendresse, d’observations aiguës et d’images simples, loin de toute prétention. Il n’aime ni le “charabia” ni la pose.
Dialoguiste et scénariste : quand la phrase passe à l’écran
Dans les années 1950-1960, il travaille aussi pour le cinéma (dialogues, scénarios, adaptations), et fréquente un monde d’acteurs, d’auteurs et d’amis qui nourrit son imaginaire. On le retrouve associé à plusieurs films populaires de l’époque, et l’on souligne souvent cette capacité : écrire “parlé” sans perdre la littérature, faire sonner une réplique tout en gardant une signature.
Un tempérament : l’épicurien lettré, la gaieté et l’ombre
Les textes d’hommage (au Canard comme dans la presse) reviennent sur la même alchimie : la bonne humeur comme réflexe vital, et une mélancolie comme arrière-fond. Il est “hors du commun”, raconteur d’anecdotes, distributeur de bons mots. Mais il sait aussi que les plaisirs, parfois, sont des pansements élégants.
Dans l’hommage publié par Michel Gaillard au Canard, on retrouve cette formule d’autoportrait, qui dit tout en trois images : « les pinces acérées, la carapace hérissée de piquants, mais tendre à l’intérieur et fragile, c’est le genre Homard… »
puis, plus loin, ce trait qui sonne aujourd’hui comme une épitaphe canardienne : « La mort est une sieste qui a mal tourné. »
Et comme il faut bien que la morale, chez Audouard, ressemble à une pirouette, on lui prête aussi cette phrase, reprise dans les portraits de presse : « Il est plus agréable de dilapider son talent que de ne pas en avoir. »
Les dernières années
À la fin de sa vie, Audouard est atteint d’une dégénérescence de la vue (les biographies parlent d’une DMLA) qui le rend presque aveugle. Il continue pourtant d’écrire aussi longtemps que possible, comme si la phrase, chez lui, relevait moins du confort que de l’oxygène.
Il meurt le 21 mars 2004 à Paris. Le Canard lui rend hommage quelques jours plus tard, rappelant le journaliste, l’écrivain, le joyeux vivant, et cette fidélité revendiquée au journal. Dans ce type de maison, on ne dit pas facilement “grand homme” : on dit “copain”, “plume”, “pilier”. Et, pour Audouard, le mot “pilier” aura eu deux sens, parfaitement assumés.
Repères chronologiques
- 1914 : naissance à Saïgon.
- Années 1930 : études, puis professorat (anglais) avant la guerre.
- 1944 : entrée active dans le journalisme de l’après-Libération (presse variée).
- 1949-1995 : période de collaboration au Canard enchaîné retenue ici pour Couac! (long cours, rubriques multiples).
- 1950-1960 : radio, télévision, cinéma (chroniques et scénarios/dialogues).
- 2004 : décès à Paris, hommage dans le Canard (Michel Gaillard) et dans le Monde (portrait nécrologique).
Pour Couac! : pourquoi Audouard compte
Parce qu’il incarne une manière très “Canard” d’être écrivain : ne jamais séparer l’esprit du cœur, ne pas confondre gravité et grandiloquence, préférer l’angle inattendu au discours tout fait. Audouard aura été l’un de ces artisans capables de passer d’une critique télé à une fable, d’un portrait à une contrepèterie, sans perdre le fil : celui d’une langue vivante, et d’une liberté personnelle qui ne demandait pas la permission.










