Roger Fressoz (1921-1999), alias André Ribaud : le « fou du roi » devenu directeur du Canard (1952-1992)
Dans l’histoire du Canard enchaîné, Roger Fressoz occupe une place à part : celle d’un homme qui a su faire tenir ensemble deux forces parfois jalouses, la satire et l’information. Sous son pseudonyme le plus célèbre, André Ribaud, il a écrit comme on aiguise une plume d’oie : pour raconter « la Cour » du pouvoir, et pour rappeler, inlassablement, que la liberté d’un journal se mesure à la solidité de ses finances et à l’absence de laisse.
Né le 30 octobre 1921 à La Compôte (Savoie), Roger Fressoz meurt dans la nuit du 25 au 26 mars 1999, à 77 ans. Selon les récits, le décès est situé à Paris ou à Clichy, mais s’accordent sur l’essentiel : c’est un des « monuments » du journal qui disparaît alors, après quarante ans passés dans la « Mare ».
Un Savoyard à Paris : études et apprentissage du métier
Fressoz est un Savoyard monté à Paris avec une solide boîte à outils scolaire : collège et lycée, khâgne (Henri-IV), puis licence de lettres. Il entre dans le journalisme par la porte « pratique » du métier : d’abord critique (notamment de cinéma), puis surtout journaliste parlementaire, spécialité qui demande une mémoire de greffier, un flair d’entomologiste et l’art de faire parler les couloirs.
Avant le Canard, il collabore à plusieurs titres : L’Union de Reims (où il tient longtemps la rubrique parlementaire), Franc-Tireur, L’Indépendant de Perpignan. Il participe aussi, très tôt, à l’aventure de Radio-Loisirs (devenu plus tard Télérama). Ce parcours n’est pas anecdotique : il explique pourquoi, même lorsque le Canard choisira l’enquête, Fressoz restera obsédé par l’ossature d’un papier : les faits, les preuves, la vérification.
Entrer dans la « Mare » : 1952, les piges puis la maison
Les sources indiquent des piges dès 1952. Ce qui dit assez bien comment on entre dans cette maison-là : souvent par la petite porte, à coups de papiers essayés, testés, validés, avant d’être adopté.
Au Canard, Fressoz travaille d’emblée là où bat le cœur du journal d’alors : les échos, les notules, les informations brèves et vives qui alimentent la page 2, « La Mare aux canards ». Il y apprend une science très particulière : transformer la coulisse en récit, sans jamais perdre l’angle qui fait basculer le banal en révélateur.
André Ribaud : inventer « La Cour » pour raconter la Ve République
Avec le retour de De Gaulle et les débuts de la Ve République, la carrière de Fressoz et celle du Canard se croisent avec une période fertile : le pouvoir se théâtralise, la communication se rigidifie, les courtisans prolifèrent, et le journal trouve une forme qui colle à l’époque.
En 1960, Fressoz crée, avec le dessinateur Moisan, une chronique appelée à devenir mythique : « La Cour ». Le principe est un coup de maître : raconter l’actualité politique comme un royaume, avec un lexique de mémorialistes (Saint-Simon en embuscade), des personnages renommés et une comédie du pouvoir où la dérive « monarchique » de la Ve République se voit mieux, parce qu’elle est mise en scène.
- De Gaulle y devient une sorte de Louis XIV.
- Michel Debré, « le prince ».
- L’UNR, le « parti des chevau-légers ».
- La radio-télévision, des « boîtes à babil » et « étranges lucarnes ».
Dès 1961, Le Monde salue ces « chroniques du Royaume » comme « un trait de génie journalistique ». Après la démission de De Gaulle, la chronique devient « La Régence » sous Pompidou. Elle s’arrête ensuite, l’ère Giscard inspirant moins le duo, dit-on, ou du moins autrement.
Devenir un homme-clé : rédacteur en chef, puis directeur
La montée en responsabilité se fait par étapes, au rythme du journal :
- 1963-1964 : rédacteur en chef adjoint
- 1967-1968 : rédacteur en chef
- 1970 : à la mort de Robert Tréno (31 décembre 1969), Fressoz devient directeur du journal, fonction qu’il exerce jusqu’à sa retraite en 1992.
Cette chronologie, même avec ses petites différences de date selon les documents, dessine une réalité simple : à la fin des années 1960, Fressoz est déjà dans la charpente du Canard. Il en devient l’un des visages, tout en restant farouchement rétif au vedettariat et au journalisme-spectacle.
Convertir le Canard à l’enquête sans lâcher la satire
À lire Le Monde et l’hommage de Michel Gaillard, le tournant majeur de l’ère Fressoz tient en une phrase : ajouter l’information à l’arsenal satirique. Le journal, qui « allait mal » dans les années 1950 et plafonnait autour de 100 000 exemplaires, se transforme progressivement en un hebdomadaire où l’enquête occupe une place croissante, sans que l’ironie soit reléguée au placard à perruques.
Fressoz résume lui-même, au début des années 1980, la logique de ce virage : le « débourrage de crâne » se fait désormais « plus efficacement par l’information ». Autrement dit : la satire garde le sourire, mais elle gagne un dossier sous le bras.
Dans l’hommage du Canard, un cri revient comme une consigne d’atelier : « Des faits, des faits, nom de Dieu ! » Quand un papier se perdait dans le flou, Fressoz rappelait l’obligation première : prouver, documenter, recouper. Et si l’on devait définir son équilibre idéal, lui parlait d’un journal « sérieux dans ses informations et non grave dans sa présentation ».
Indépendance : finances, pas de publicité, pas de fil à la patte
Chez Fressoz, l’indépendance n’est pas une posture, c’est une architecture. L’article du Canard insiste : il a cherché à asseoir le journal sur des finances solides pour garantir sa liberté. Dans sa vision, le Canard doit « voler au-dessus des autres » parce qu’il est sans attaches publicitaires, politiques, financières ou syndicales. Une liberté qui ne se proclame pas, mais qui se construit à coups de prudence, de gestion, et de rigueur quasi obsessionnelle sur la moindre « coquille ».
Le résultat est mesurable : sous sa direction, le journal augmente sa pagination (de 6 à 8 pages), étoffe son équipe, muscle sa formule, et voit sa diffusion croître fortement. Les chiffres varient selon les sources, mais le mouvement est unanimement décrit : quand il prend les rênes, le journal est fragile ; quand il les quitte, il est solide et rayonnant.
Révélations, affaires, et coups tordus subis par le journal
Les textes citent, parmi les épisodes emblématiques de la période :
- la publication de dossiers et révélations majeures (dont l’affaire des diamants et d’autres dossiers politico-financiers) ;
- la publication d’avis d’imposition (dont ceux de Jacques Calvet, PDG de Peugeot), dossier qui vaudra au journal des ennuis judiciaires et, plus tard, une reconnaissance indirecte : la CEDH condamne la France pour violation de la liberté d’expression, dix ans après la sanction française, ce que Le Monde note comme une satisfaction tardive pour Fressoz ;
- la tentative d’installation de micros clandestins dans les locaux du journal, en décembre 1973, qui renforce « involontairement » la crédibilité du Canard en matière d’enquête, tant l’épisode ressemble à une mauvaise farce… qui confirme que le journal gêne.
Ce faisceau d’épisodes compose une logique : sous Fressoz, le Canard devient un journal qu’on lit pour rire, mais aussi un journal qu’on lit pour savoir. Et qu’on tente parfois de faire taire, donc.
L’homme : discret, poli, et intraitable sur la copie
Le portrait qu’en dresse Michel Gaillard est celui d’un homme paradoxalement très « Canard » : une politesse redoutable plume en main, une grande discrétion dans la vie, et pourtant une sociabilité de bistrot assumée. Le bar, chez lui, n’est pas seulement un décor : c’est un atelier d’idées, un lieu où se fabrique le journal, où l’angoisse de la page blanche se dissipe dans le bruit des verres et des trouvailles de dernière minute.
Il refuse les projecteurs, mais pas la convivialité. Il fuit le journalisme-spectacle, mais il adore la phrase juste, la trouvaille qui fait mouche, le détail qui transforme une information en scène. Et, surtout, il se sent responsable du journal jusque dans sa peau : la moindre erreur le « foudroyait », dit l’hommage, comme un coup dans le ventre.
Un legs : « Maréchal, Tréno, Fressoz »
Le Monde rapporte une formule de Michel Gaillard qui résume la filiation : dans l’histoire du Canard, il y aurait eu Maréchal (le fondateur), Tréno et Fressoz. Non comme un panthéon immobile, mais comme trois étapes d’une même exigence : tenir un journal libre, drôle, et utile.
À la fin, il travaillait encore sur un projet d’album consacré à l’histoire du Canard, que la maladie ne lui a pas laissé le temps d’achever. C’est une image qui lui ressemble : même après la direction, même après les chroniques, il restait dans le journal, comme on reste dans une maison qu’on a aidé à agrandir, à réparer, à protéger.
Repères chronologiques
- 30 octobre 1921 : naissance à La Compôte (Savoie).
- 1944-1952 : débuts et collaborations (critique, presse régionale et nationale, journalisme parlementaire).
- 1952 : piges au Canard
- 1953 : rejoint le Canard comme journaliste parlementaire (Le Monde).
- 1960-1969 : chronique « La Cour », puis « La Régence » (avec Moisan).
- 1963-1968 : montée à la rédaction en chef
- 1970-1992 : directeur du Canard enchaîné.
- 26 mars 1999 : décès à 77 ans.








