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N° 846 du Canard Enchaîné – 14 Septembre 1932

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Hier : Sécurité Désarmement … Aujourd’hui : Sécurité des armements

14 septembre 1932 : dans Le Canard enchaîné, Pierre Bénard résout “le problème du réarmement” à sa manière — en suggérant que l’Allemagne achète ses canons chez Schneider. Sous l’humour grinçant, une vérité terrible : la paix de Genève se négocie déjà entre industriels. Trois ans avant Hitler, le Canard démasque le marché mondial de la guerre.

Hommage de la rédaction du Canard à André DAHL

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14 septembre 1932 : Pierre Bénard ironise sur le désarmement – quand la paix se joue chez Schneider

Sous le titre trompeusement neutre « Une solution au problème du réarmement », Pierre Bénard livre à la une du Canard enchaîné du 14 septembre 1932 l’un de ces textes où le sarcasme se fait scalpel. En feignant de raisonner comme un diplomate pragmatique, il dresse un constat d’une lucidité implacable : la paix n’est plus qu’un marché, et le désarmement une farce à usage des naïfs. Derrière la verve ironique, c’est un véritable cri d’alarme déguisé en plaisanterie — et, à deux ans du plébiscite hitlérien de 1934 et à trois de la remilitarisation de la Rhénanie, la prophétie fait froid dans le dos.

Le désarmement : comédie internationale et hypocrisie française

L’article s’ouvre sur une situation brûlante : le chancelier von Papen et le général von Schleicher viennent de réclamer pour l’Allemagne l’« égalité militaire » avec les autres puissances, autrement dit le droit de se réarmer. Nous sommes en septembre 1932 : la Conférence mondiale du désarmement, ouverte à Genève en février, piétine depuis des mois. Le gouvernement français, dirigé par Édouard Herriot, y campe sur une ligne intransigeante : pas de réarmement allemand tant que la France ne se sent pas « en sécurité ». Le ministre des Affaires étrangères, Paul-Boncour, est censé défendre ce principe moral et républicain — Bénard va le transformer en ressort comique.

Le ton du Canard est faussement léger : « M. Herriot a répondu qu’il n’y avait rien à faire et que tant que M. Paul-Boncour serait là, les Allemands pouvaient toujours se mettre une ceinture avant d’avoir d’aussi beaux canons que nous. » La pique est double : elle ridiculise la suffisance française tout en montrant son hypocrisie. Car Bénard sait — et ses lecteurs aussi — que la France, épuisée par la crise économique, n’a plus les moyens de sa politique militaire, mais persiste à bomber le torse.

Puis vient le coup de griffe : « Voilà les Anglais et les Américains prêts à se poser en médiateurs, c’est-à-dire à jeter de l’huile sur le feu. » En une phrase, Bénard résume le jeu cynique des grandes puissances : Londres et Washington jouent les pacificateurs tout en laissant la République française s’enliser dans son orgueil diplomatique. Derrière les plaisanteries, l’article pose une question crue : qui, dans cette Europe malade, veut vraiment la paix ?

Le faux bon sens d’un cynique éclairé

C’est alors que le texte bascule dans la fausse solution, un procédé typique de Bénard : « À la vérité, il y aurait bien un moyen d’arranger toute cette affaire. Il suffirait de placer la question sur son véritable terrain. » Et le “véritable terrain”, selon lui, n’est ni moral ni diplomatique : il est industriel. L’Allemagne veut se réarmer ? Très bien, concédons-le-lui — à condition qu’elle s’équipe… chez Schneider, le grand arsenal français du Creusot. Ironie absolue : transformer la paix en contrat commercial. « Accordons à l’Allemagne le droit de réarmer, mais spécifions formellement qu’elle devra se fournir à la maison Schneider. Ainsi tout le monde y trouvera son compte. »

Le rire est noir : Bénard évoque le réarmement comme une transaction entre firmes concurrentes, Krupp et Schneider, sous l’œil intéressé de l’armurier cosmopolite Sir Basil Zaharoff, trafiquant d’armes notoire. Derrière la farce, le journaliste vise juste : le désarmement international, promesse morale issue de la Société des Nations, est miné par les intérêts privés et le lobbying des industriels de guerre. En 1932, les usines Schneider, Renault ou Hispano-Suiza fabriquent déjà pour les armées étrangères ; l’ironie de Bénard n’est donc pas de pure fiction.

Sa proposition — livrer les deux armées à la même maison d’armement — devient un symbole du marché de dupes de l’entre-deux-guerres : les mêmes nations qui proclament la paix entretiennent le commerce des canons. Et pour parachever le tableau, Bénard imagine que « M. Eugène Schneider », magnat du Creusot, serait « celui qui toucherait » la prime à la paix. L’économie française, déjà engluée dans la crise, vit de commandes militaires : le désarmement ne serait donc rien d’autre qu’une promesse pour exportateurs d’obus.

Une satire d’une lucidité mordante

Sous l’humour feint, Bénard renverse la logique des diplomaties : la paix n’est plus affaire de morale, mais de marges bénéficiaires. « Aujourd’hui, l’Allemagne envoie une note, la France répond par une autre. Trop de notes. Avec notre système, il n’y en aurait qu’une. » La chute, légère en apparence, est glaçante : la guerre se prépare non plus par les notes diplomatiques, mais par les factures d’usine.

Le Canard retrouve là sa verve antimilitariste originelle, celle des années 1917-1918. Mais dans ce climat de 1932, la plaisanterie prend une teinte prophétique. Trois ans plus tard, Hitler aura fait voler en éclats le traité de Versailles, et la “solution” ironique de Bénard deviendra réalité : l’industrie de guerre, française comme allemande, prospérera sur les ruines de la paix.

Sous couvert d’un humour d’atelier et de comptoir, cet article est un avertissement. Bénard sait que la guerre moderne ne commence pas dans les tranchées mais dans les bureaux d’affaires. Son « système » n’est pas une blague, c’est une métaphore : celle d’un monde où la morale s’achète au prix du canon.