Pierre Bénard (1898/1901-1946), le Canard à la barre
Pierre Marie Joseph Bénard né le 17 novembre 1898 à Paris (Ve), mort à Paris le 22 décembre 1946, fut l’un de ces journalistes dont la carrière ressemble à un dossier d’instruction: épais, feuilleté, plein de pièces annexes, et traversé par une même obsession, l’actualité “au vrai”, mais racontée avec l’art du trait. Reporter, chroniqueur judiciaire, critique, chansonnier, scénariste, essayiste et préfacier, il fut surtout, pour Le Canard enchaîné, un homme de pilotage: collaborateur dès 1923, il en devint une figure directrice, assurant la rédaction en chef sur une longue période, puis la direction à la Libération, jusqu’à sa mort.
Origines et débuts: “Bonsoir”, la rampe de lancement
Fils de Paul Bénard (clerc d’avoué) et de Marie Cécile Émilie Leclerc, Pierre Bénard entre dans le journalisme au tout début des années 1920. Un repère précis revient comme un coup de tampon: le 17 août 1920, il débute à Bonsoir, “journal républicain du soir” imprimé par L’Œuvre, avec un reportage sur les Parisiens s’entassant dans les trains pour aller respirer au Bois de Vincennes. Ce journal lui confie ensuite une fonction savoureuse, à la frontière du gag et du service public: directeur des services météorologiques, ce qui ne l’empêche pas de continuer à signer des articles de genres divers jusqu’à la fin des années vingt.
De cette période datent aussi les premières traces d’un tempérament de rédaction, très “métier”, mais déjà entouré d’une camaraderie de plume: en septembre 1921, un journaliste de Bonsoir, Marcel Coulaud, fait appel à lui (et à Paul Lenglois) comme conciliateur ou témoin possible d’un duel dans une querelle avec René d’Ixelles. On est encore dans l’ancien monde, celui où les mots peuvent finir au pistolet.
L’Œuvre: le palais, la pègre et la chronique judiciaire
Si Bonsoir lui donne de l’élan, c’est L’Œuvre qui lui donne une colonne vertébrale. Il y apparaît d’abord ponctuellement (rubrique “Contes de L’Œuvre”, 30 mai 1921), puis devient envoyé spécial (Saint-Brieuc, 30 octobre 1922) et multiplie les reportages. Surtout, à partir de 1923, il y tient la rubrique judiciaire, une place d’observation idéale pour un homme qui sait écouter les silences et décrire les contradictions. Il suit de grandes affaires: l’affaire Quémeneur (1923), l’affaire Seznec (1924), puis, plus tard, le procès de Violette Nozière (1934). Il ne se limite pas au prétoire: il signe aussi des interviews, comme celle de Firmin Gémier à son retour d’Allemagne (octobre 1925).
1923: entrée au Canard, et ascension rapide
1923 est l’année-charnière: Pierre Bénard commence à collaborer au Canard enchaîné. Le journal satirique trouve en lui un journaliste de terrain, nourri de judiciaire, mais capable de passer du fait divers au mot d’esprit sans casser la chaîne. Il devient ensuite, selon les notices, rédacteur en chef à partir de 1926 (et le demeure jusqu’en 1940), puis directeur de la reparution (1944-1946). Une autre notice situe sa prise de rédacteur en chef en 1936; quoi qu’il en soit, les deux versions convergent sur l’essentiel: Bénard est un des grands organisateurs de la rédaction et un des visages du Canard pendant plus de vingt ans, jusqu’à la fin.
Humour de bande et “moins de trente ans”: la lettre ouverte de 1924
Son nom circule vite dans les réseaux de jeunes plumes. Le 26 août 1924, une lettre ouverte publiée par Paris-Soir et Le Figaro, signée de Pierre Bénard, Henri Jeanson et Alain Laubreaux, moque un “prix littéraire” offert par un cabaretier à un groupe de jeunes auteurs. La riposte est d’une logique imparable: si un restaurateur veut aider les écrivains, qu’il leur serve “de bonne et roborative boisson”, et qu’on cesse de confondre “tournée de prix littéraires” et “tournée de vermouth-cassis”. Le ton est celui d’une génération qui apprend à refuser les rubans… en réclamant le comptoir.
Théâtre, reportage, et le grand écart des années 1925-1935
Bénard ne vit pas en vase clos “Canard”. Il est aussi critique théâtral, tient une chronique dans Le Soir à partir du 16 mars 1925, et écrit dans ce journal jusqu’en juin 1927. Il collabore à Paris-Soir (dès 1927, puis de façon plus continue à partir de 1934), où il alimente notamment des rubriques de contes et de reportages.
Dans la même période, il apparaît comme un journaliste très attentif aux conditions de l’information. En décembre 1928, lors d’une assemblée générale du syndicat des journalistes, il interpelle le secrétaire général Georges Bourdon au sujet de son entrée au conseil d’administration d’Interpresse et réclame sa démission. La presse est une machine fragile: Bénard en connaît déjà les engrenages, et les conflits d’intérêts.
“Journalistes de gauche” et lettres coup-de-poing: Chiappe, Aymard, et la polémique comme sport de combat
Son style se nourrit du sarcasme, mais aussi d’un certain courage de papier. Le 25 août 1927, L’Humanité publie une lettre collective adressée à Chiappe, préfet de police, remercié “personnellement” pour ses déclarations, et averti que les signataires devront désormais se munir de revolvers pour se défendre contre les provocations de “sa bande”. Outre Bénard, on y trouve des noms comme Robert Desnos, Henri Jeanson ou Georges Pioch: une fraternité de plumes, pas exactement en dentelle.
Le 6 novembre 1930, Bénard adresse une autre lettre, publiée par Le Populaire, au directeur de La Liberté, Camille Aymard. Le texte est un réquisitoire en rafales, un “Monsieur, vous êtes un coquin” déroulé avec questions accusatrices, jusqu’à prévenir que si un jour un “nouveau Villain” tentait un geste meurtrier contre un Blum ou un Briand, ceux qui combattent pour la paix sauraient à qui demander des comptes. Une centaine de journalistes s’associe à la démarche. (Aymard sera arrêté en janvier 1934 dans une affaire liée aux faux bons du Crédit municipal de Bayonne.)
Gringoire: reportage sur la pègre… puis rupture
À partir de 1928, Bénard collabore à Gringoire. Il y publie notamment une série de reportages sur la pègre, « Le bar des mauvais garçons », à partir du 17 octobre 1930, ensuite reprise en volume. Il produit aussi des séries-reportages publiées en livres: Ces messieurs de Buenos Aires (avec Claude Vincelle), À la Martinique, c’est ça qu’est chic… (dernière collaboration en octobre 1933). La fin de cette collaboration est attribuée à l’évolution de l’hebdomadaire vers le fascisme et l’antisémitisme.
Le Canard dans les années 1930: pacifisme, Espagne, et crise interne
La direction Bénard n’est pas un long fleuve tranquille. Un entrefilet du Populaire du 9 septembre 1936 dénonce “une feuille ex-gauche” et fustige l’orientation du Canard dirigé par Bénard. Le reproche vise notamment ses positions sur la guerre d’Espagne et le pacifisme. Dans un passage significatif (Canard du 9 septembre), Bénard affirme ne pas vouloir “faire la guerre” ni la “faire faire aux autres”, et refuse de “marcher” pour des croisades démocratiques qu’il ne voit pas, décrivant une seule croisade: celle, “bénie” d’un côté par Hitler et Mussolini et de l’autre par le pape, qui jette les forces de Franco contre l’Espagne républicaine.
La rédaction se fracture: Maurice Maréchal (directeur) et Bénard s’opposent à la ligne de non-intervention; Jean Galtier-Boissière et Henri Jeanson penchent pour l’autre camp. La querelle mêle l’Espagne et la question de l’alliance avec le parti communiste, dont Bénard semble se rapprocher. Le 30 juin 1937, un article de Galtier-Boissière est amputé d’un paragraphe (sur le POUM), et la rupture est immédiate: Galtier-Boissière claque la porte, Jeanson le suit par solidarité. À la même période, Bénard collabore à Regards (à partir du 1er mars 1937, pour quelques numéros), signe d’un moment de bascule, ou d’un rapprochement recherché par les communistes.
Parallèlement, il continue d’écrire dans une presse plus conservatrice, notamment Paris-Soir: envoyé spécial à Nyon (septembre 1937), à la conférence internationale de la radiodiffusion à Montreux (avril 1939), auteur d’un bloc-notes à l’été 1939 (“Soit dit en passant…”). Sa collaboration à L’Œuvre cesse en juin 1939; ses derniers articles dans Paris-Soir et Marianne datent de février 1940.
Vie privée: unions, visages, pseudonymes
Les notices divergent sur un point: en août 1922, il épouse Geneviève Antoine, journaliste à Bonsoir, et ils ont une fille. Une autre source indique un mariage avec Carmen Hublet le 30 janvier 1926 à la mairie du IXe arrondissement. Ces éléments, donnés tels quels, dessinent au moins un fait solide: sa vie personnelle est étroitement mêlée au monde de la presse, et ses alliances se nouent dans les mêmes couloirs que ses articles.
Henri Jeanson, dans un hommage de décembre 1946, rappelle aussi les débuts de Bénard à Bonsoir sous le pseudonyme du « Banlieusard », déjà capable d’articles spirituels et très écrits, et évoque une amitié de près de trente ans, nourrie d’anecdotes de rédaction et d’un compagnonnage d’avant l’âge grave.
Stavisky, Bonny: quand le judiciaire rattrape le journaliste
Le journaliste judiciaire est parfois rappelé au banc des témoins. En décembre 1934, Bénard demande à être entendu par la commission parlementaire d’enquête sur Stavisky, évoquant une rencontre avec l’inspecteur Bonny en juillet 1933: Bonny lui aurait dit être sur la piste d’une affaire “Stavisky-Alexandre” et avoir l’impression que ses renseignements étaient négligés. La déposition paraît dans Le Populaire du 7 décembre.
Occupation: clandestinité, résistance, et style “identifiable”
Pendant l’Occupation, Pierre Bénard entre dans la presse clandestine: il fait partie de l’équipe de Défense de la France et des Lettres françaises, et écrit clandestinement dans Combat, souvent non signé, mais “au style identifiable”: calembours, bons mots, retours à la ligne. L’hommage de Jeanson insiste sur un contraste humain: malgré une timidité et une peur de la mort, Bénard fait preuve d’un courage réel, écrivant “avec ferveur et détermination” quand le papier pouvait coûter très cher.
La Libération: reparution du Canard, France-Soir, et une direction de transition
À la Libération, Bénard devient un collaborateur régulier de France-Soir (il couvre notamment le procès Laval) et des Lettres françaises. Il signe aussi, le 9 septembre 1944, le manifeste des écrivains rédigé par le Comité National des Écrivains.
Il assure la reparution du Canard enchaîné sous sa direction, en promettant que le lecteur n’y retrouvera pas “d’anciennes signatures” compromises sous l’Occupation. Il impulse au journal une orientation qualifiée de pro-communiste. Et, comme un retour du boomerang judiciaire, il dépose en décembre 1944 comme témoin à décharge au procès des “agents de la Gestapo française”, en faveur de l’inspecteur Bonny.
Derniers jours et tombeau de presse: “Pierre, encore un mot…”
Pierre Bénard meurt à Paris le 22 décembre 1946, à son domicile du 8, rue Monsieur-Le-Prince (VIe), et il est inhumé au cimetière du Montparnasse (13e division). Sa disparition suscite des hommages élogieux.
Dans le Canard du 25 décembre 1946, Henri Jeanson publie un texte très personnel, « Pierre, encore un mot… », qui dit autant la biographie intime que la biographie professionnelle. Jeanson insiste sur l’attachement de la rédaction, sur le mélange de talent, clairvoyance, esprit et cœur, sur une intégrité et une loyauté qui rendaient Bénard “aimé” au-delà des querelles. Il évoque aussi une idée frappante: laisser son nom dans la manchette, comme si la disparition devait être, au Canard, un changement de ligne… mais pas une amnésie.











