N° 877 du Canard Enchaîné – 19 Avril 1933
N° 877 du Canard Enchaîné – 19 Avril 1933
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L’Amérique est prête à recevoir M. Herriot et nos 500 millions
En avril 1933, Édouard Herriot traverse l’Atlantique, porteur d’un chèque de 500 millions pour les États-Unis. Le Canard enchaîné s’en empare : sous la plume de R. Tréno, l’ancien président du Conseil devient le “Messie d’or”, accueilli à New York par des banderoles criant « Payez et vous serez considéré ! ». Derrière la farce, une satire mordante : la France qui se croit morale, l’Amérique qui ne jure que par le billet vert. En 1933, pendant que le monde sombre, Le Canard rit de ces diplomates qui payent pour croire encore à la vertu.
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Herriot, le “Messie d’or” : satire d’un voyage à crédit
Le 19 avril 1933, Le Canard enchaîné s’en donne à cœur joie : Édouard Herriot, ex-président du Conseil, vient d’embarquer sur l’Île-de-France pour un voyage “officiel” aux États-Unis. Sous le titre « L’Amérique est prête à recevoir M. Herriot et nos 500 millions », R. Tréno transforme l’événement diplomatique en comédie burlesque : l’ancien chef du gouvernement y devient le “Messie d’or”, attendu à New York comme un prophète… porteur d’un chèque.
Derrière les bons mots, c’est toute la tragédie financière et politique de la France de 1933 qui se profile : celle d’un pays exsangue, prisonnier de ses dettes de guerre et de son obsession du prestige.
1933 : la France au bord de l’asphyxie
Au printemps 1933, la Troisième République traverse une crise monétaire et politique profonde. La Grande Dépression a atteint la France ; les recettes fiscales s’effondrent, la déflation s’installe, et les dettes contractées pendant la guerre auprès des États-Unis deviennent un fardeau insupportable. Depuis 1932, les versements dus au Trésor américain sont suspendus, et les États-Unis réclament un règlement clair.
Édouard Herriot, chef du gouvernement jusqu’à février 1932, a incarné la ligne du paiement : “La France honore ses dettes.” Cette posture morale, qui visait à préserver la crédibilité du pays, a fini par lui coûter son poste. En 1933, l’homme tente un retour : ce voyage à New York, officiellement culturel, a tout d’une opération de charme pour restaurer son image et, pourquoi pas, rouvrir la porte du pouvoir.
Le Messie… de la Banque
R. Tréno, fidèle à sa verve ironique, prend au mot la ferveur médiatique qui entoure le départ d’Herriot : « C’est avec un vif enthousiasme et sans la moindre arrière-pensée, croyez-le, qu’on a appris ici que M. Herriot était embarqué sur l’Île-de-France. »
Tout est dans la tournure : ce “croyez-le” qui nie l’ironie, ce ton faussement solennel qui singe la presse bien-pensante.
New York, écrit-il, attend “le Messie d’or”. Les banderoles déployées pour l’occasion portent des inscriptions comme « Payez et vous serez considéré ! », « Qui paye ses dettes nous enrichit ! » ou encore « L’argent de la guerre ne fait pas le bonheur de ceux qui l’attendent ». C’est la farce d’un monde où la morale se mesure à l’or, où la vertu républicaine d’un Herriot devient un produit d’exportation.
Le dessin qui accompagne l’article, signé Guilac, enfonce le clou : on y voit des limousines estampillées American Treasure accueillant un paquebot sous une banderole « Welcome to the French Frick ! » (jeu de mots sur le financier américain Henry Frick et l’expression “French Freak”). Au-dessus des immeubles, une affiche publicitaire proclame : « Herriot : The Man Who Pays ».
Le ton est à la moquerie : l’homme d’État républicain devient la mascotte d’une Amérique matérialiste, où l’on honore les payeurs comme des vedettes de cinéma.
L’argent, ce lien sacré entre nations
Sous le comique, Tréno décrit une relation perverse : celle d’une France endettée qui se rêve encore puissance morale, et d’une Amérique triomphante qui ne respecte plus que les débiteurs solvables. Le “Messie d’or” personnifie cette contradiction : il croit incarner la dignité nationale alors qu’il n’est vu que comme un porte-chèque.
Le Canard enchaîné, fidèle à son pacifisme et à son antimilitarisme, se délecte à renvoyer la République à ses ridicules : la “France du versant moral” a fait de la dette sa religion. Chaque phrase du papier raille ce patriotisme de la solvabilité : « Bon échéance, Monsieur Herriot ! Payez et vous serez considéré ! »
Et quand Tréno écrit que “la statue de la Liberté a été mise en veilleuse” pour l’occasion, il souligne que la fameuse “Liberté éclairant le monde” ne brille plus : elle s’éteint sous le dollar.
Les dessous satiriques : l’Amérique, vitrine de la bêtise moderne
Comme dans ses chroniques précédentes, Tréno joue sur le décalage entre les grandeurs diplomatiques et la trivialité du réel. Il imagine des douaniers “instruits de simplifier les formalités pour ne pas retarder l’heure du versement”, et même une Mrs Césarine, la femme de ménage d’Herriot, promise à Hollywood pour tourner “Comment je fais les cravates de mon maître”.
Tout est carnaval : la politique devient théâtre, les relations internationales virent à la réclame. Herriot, caricaturé en grand bourgeois ridicule, incarne une République qui se donne des allures de vertu tout en traînant sa servante et ses valises pleines de chèques.
Tréno, par le rire, révèle un cynisme général : les États-Unis, déjà capital du monde moderne, savent tout monétiser — jusqu’à la diplomatie.
1933 : la satire avant la débâcle
Nous sommes en avril 1933. En Allemagne, Hitler vient d’installer sa dictature. En France, la crise financière, le chômage et les scandales minent la confiance dans le régime. La légèreté de l’article ne masque pas l’angoisse de fond : l’Europe vit au-dessus d’un volcan, mais la République préfère discuter taux d’intérêt et banquets de réception.
Sous la plume de Tréno, Herriot n’est pas seulement ridicule : il est tragique, symbole d’une élite qui croit encore à la raison diplomatique quand tout autour se délite.
Le Canard, lui, garde son rire comme une arme : contre la bêtise, la cupidité et l’aveuglement moral.





