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N° 1681 du Canard Enchaîné – 7 Janvier 1953

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On souhaite au prochain ministère… un Mayer à Queuille

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7 janvier 1953 : R. Tréno, Oradour et l’impossible partage de l’innocence

À la une, Le Canard enchaîné refuse la consolation facile

Daté du 7 janvier 1953, ce texte de R. Tréno s’avance sous un surtitre qui donne tout de suite la couleur, ou plutôt la noirceur morale de l’affaire : « Nous sommes tous des assassins… » Puis vient la phrase de une, énorme, sans issue commode : « C’est plus facile que d’être tous des héros… » On reconnaît là une manière très particulière du Canard enchaîné quand il cesse de cabrioler pour frapper droit. Pas de détour, pas de petit jeu verbal gratuit, pas de pirouette destinée à soulager le lecteur. Tréno prend un sujet que « tout le monde » croit connaître, le massacre d’Oradour-sur-Glane, et s’attaque précisément à ce confort-là : l’idée que tout aurait déjà été dit.

Le point de départ est limpide. Depuis juin 1944, Oradour est devenu un nom-monument, un nom-plaie, un nom-symbole. Le village martyr, anéanti par la division SS Das Reich, est l’un des plus grands crimes commis sur le sol français pendant l’Occupation. En janvier 1953, l’affaire revient au premier plan avec le procès de Bordeaux, où comparaissent des membres du détachement impliqué dans le massacre, parmi lesquels plusieurs Alsaciens incorporés de force dans l’armée allemande, les fameux « malgré-nous ». C’est ce nœud-là qui rend le débat explosif. Il ne s’agit plus seulement de désigner des bourreaux allemands abstraits, mais de regarder des hommes concrets, certains redevenus français, certains même engagés ensuite sous l’uniforme français, notamment en Indochine. Le scandale n’est pas seulement judiciaire. Il est politique, national, presque métaphysique.

Tréno entre dans cette zone avec une phrase d’apparence modeste : « Tout a été dit sur ce crime ». Et il la retourne aussitôt. Oui, tout a été dit sur l’horreur, sur les victimes, sur l’extermination. Oui, Hiroshima est passé par là, et l’époque connaît désormais les massacres de masse à une échelle industrielle. Mais non, « pas tout ». Car il reste à dire ce que l’on préférerait ne pas examiner : le rapport trouble entre l’obéissance, le courage, la lâcheté, le crime et la responsabilité.

Oradour, Hiroshima, la guerre moderne et les faux refuges de la conscience

Dès les premières lignes, Tréno établit un rapprochement saisissant entre Oradour et Hiroshima. La comparaison n’efface pas les différences, elle les met au contraire en tension. Hiroshima, écrit-il en substance, c’est un crime de press-button, un simple déclic, une ville réduite en cendres, des centaines de milliers de morts admises plus ou moins tranquillement par le monde. À Oradour-sur-Glane, les victimes n’étaient pas une abstraction. Ce n’était pas une cible lointaine, encore moins une statistique. C’étaient des femmes qui criaient « pitié ! », des enfants qui hurlaient « maman ! ». Toute la force du texte tient dans ce refus de la distance. Tréno ramène le crime à sa matérialité humaine, charnelle, sonore.

Mais il ne s’arrête pas là. Il ajoute aussitôt que les bourreaux eux-mêmes n’étaient pas des monstres tombés du ciel. Ils étaient, écrit-il, « d’autres enfants un peu plus grands », des adolescents ou de jeunes hommes « sans doute de paisibles adolescents aussi sentimentaux que quiconque », devenus après coup « de bons pères de famille ». La formule est glaçante parce qu’elle retire au lecteur son dernier alibi. Si les tueurs étaient des monstres absolus, le problème serait vite classé. On les expulserait de l’humanité, et l’affaire serait réglée. Or Tréno dit l’inverse : le crime n’est pas l’œuvre d’une espèce étrangère. Il est l’œuvre d’hommes ordinaires, façonnés par la guerre, l’obéissance, l’encadrement militaire, l’abdication morale.

C’est là que le texte cesse d’être un simple commentaire de procès pour devenir une méditation politique très noire sur le XXe siècle. La guerre moderne fabrique des exécutants. Elle enseigne l’obéissance avant la pensée. Elle transforme en vertu militaire ce qui, vu depuis le civil, relève de la démission intérieure. Le « héros » vanté par l’institution militaire n’est souvent qu’un homme dressé à ne pas penser.

Le poison du mot “héros”

L’un des coups les plus justes de l’article consiste à dynamiter la rhétorique héroïque. Tréno rappelle que certains de ces Alsaciens d’Oradour avaient auparavant gagné la croix de guerre 1939-1940 dans les rangs de l’armée française, et que d’autres, redevenus français, s’étaient engagés pour l’Indochine. Phrase terrible : « ces trois jeunes gens furent des assassins sous l’uniforme allemand et des héros sous l’uniforme français. »

Tout est là. En deux lignes, la machine patriotique, avec sa distribution variable des décorations et des infamies, se trouve démasquée. Le même homme peut être proclamé héros ici et criminel là, selon le drapeau, l’ordre reçu, la guerre servie. Tréno ne nie pas la différence entre les causes, les régimes ou les armées. Il ne se livre pas à un relativisme paresseux. Il montre autre chose : que le mot « héroïsme », tel qu’il est distribué par les appareils militaires et nationaux, recouvre souvent une réalité beaucoup moins noble qu’on ne veut bien le dire.

Il écrit que ces soldats « savaient obéir, trop bien obéir en deux langues », mais qu’ils étaient « incapables de réfléchir et, par conséquent, de se révolter dans aucun sens ». Cette formule est capitale. L’obéissance bilingue, voilà le portrait de l’homme pris entre deux États, deux fidélités, deux machines de guerre, mais privé du principal : le refus. Dès lors, le courage militaire apparaît sous un jour sinistre. Tréno parle du « même “courage” et du même “héroïsme” » qui, sur un mot du feldwebel, les a précipités vers la mort et, sur un autre mot, vers le crime. Magnifique et terrible renversement : le « courage » du soldat n’est pas encore une vertu, il peut être l’énergie même de l’exécution.

On touche ici à l’un des vieux fonds antimilitaristes du Canard. Depuis sa naissance en 1915, le journal n’a cessé de se méfier des grands mots envoyés au front avec les hommes : gloire, honneur, sacrifice, devoir. Tréno s’inscrit dans cette tradition, mais en 1953 elle a derrière elle deux guerres mondiales, les camps, Hiroshima, et déjà l’ombre de nouvelles boucheries. Son article ne se contente plus de railler la pompe militaire. Il en dévoile la structure morale : l’armée réclame des hommes qui ne disent pas non.

Les “malgré-nous”, la responsabilité collective et le piège du procès

Le procès de Bordeaux posait une question redoutable. Comment juger des hommes incorporés de force dans l’armée allemande, surtout en Alsace annexée de fait par le Reich, quand certains avaient agi sous la contrainte, dans un système qui punissait durement la désobéissance ? Fallait-il atténuer leur responsabilité ? Fallait-il distinguer strictement entre volontaires SS et incorporés de force ? La France de 1953 se déchirait sur cette question. En Alsace, l’émotion était immense. À Oradour, la douleur l’était tout autant. Le pays se trouvait face à deux blessures inconciliables.

Tréno n’esquive pas la difficulté. Il mentionne explicitement la notion juridique de « responsabilité collective », entrée tardivement dans le code pénal et mobilisée dans le débat. Mais il s’en sert pour la déplacer. S’il y a responsabilité collective, dit-il en substance, alors elle déborde largement le box des accusés. Si l’on condamne des hommes pour n’avoir pas su éviter le crime qui contenait tous les autres, à savoir la guerre, alors où s’arrête la chaîne ? Faudra-t-il mettre en accusation les peuples, les chefs, les systèmes, les généraux ? Faudra-t-il juger Staline et Ridgway, que Tréno cite nommément dans une allusion directe à la guerre de Corée et au monde bipolaire de 1953 ?

Le trait est d’une logique implacable. Il ne vise pas à absoudre les tueurs d’Oradour. Il vise à empêcher la société de se donner bonne conscience à bon compte. Faire comparaître douze hommes et refermer ensuite le dossier sur eux seuls serait trop commode. Le crime d’Oradour a des mains, certes, mais il a aussi des causes, des cadres, des commandements, des pédagogies de l’obéissance, des idéologies de guerre. Le box des accusés est trop petit pour contenir tout cela.

“Nous sommes tous des assassins” : une formule qui accuse moins l’individu que la civilisation guerrière

C’est évidemment la phrase la plus explosive du texte, celle qui peut choquer si on la lit vite : « Nous sommes tous des assassins ». Tréno précise d’ailleurs qu’on pourrait le dire « pour leur défense », parce que tout le monde ne peut pas être un héros. Mais il faut entendre correctement la formule. Elle n’est pas une dilution du crime. Elle est une accusation collective adressée à une civilisation qui célèbre l’obéissance, fabrique des soldats, bénit les guerres nécessaires, puis s’étonne que les exécuteurs existent.

Là réside le paradoxe le plus féroce de l’article. Tréno ne pardonne pas, il compromet. Il refuse la facilité qui consisterait à construire, face à quelques coupables bien désignés, une communauté nationale parfaitement innocente. Son texte gêne parce qu’il rappelle qu’Oradour n’est pas seulement une affaire allemande, ni même seulement une affaire nazie. C’est une affaire humaine, européenne, moderne. Une affaire de foules encadrées, d’États armés, de hiérarchies acceptées, d’hommes transformés en instruments.

La phrase-titre prend alors tout son sens : « C’est plus facile que d’être tous des héros ». Être tous des assassins, ou du moins appartenir à un monde qui rend possible le meurtre de masse, voilà l’hypothèse réaliste. Être tous des héros, c’est-à-dire capables de désobéir, de refuser, de se faire fusiller plutôt que de tuer, voilà l’exigence presque inaccessible. Tréno ne fait pas de l’héroïsme une pose glorieuse. Il en fait un arrachement rarissime. Le vrai héros serait celui qui dit non au feldwebel, non au maréchal, non à la consigne, non à l’uniforme. Et c’est bien parce que ce non est rare que les massacres sont fréquents.

Une conclusion sans vengeance, donc sans apaisement

La fin du texte est peut-être la plus désespérée. « De toute façon, les victimes ont toujours tort. » Formule effrayante, volontairement insupportable, qui ne signifie évidemment pas que les victimes seraient coupables, mais qu’elles sont éternellement sacrifiées à la logique du monde. Tant que les crimes engendreront la haine et que la haine suscitera d’autres crimes, elles ne seront « jamais vengées ». Voilà le dernier mot de Tréno : non pas justice réparatrice, mais cercle infernal.

On comprend dès lors la force singulière de cette une du 7 janvier 1953. Le Canard enchaîné ne choisit ni la sentimentalité, ni l’excuse générale, ni le nationalisme de confort. Il ne gomme ni les cris des femmes et des enfants d’Oradour, ni la réalité troublante de ces jeunes Alsaciens capables de passer d’un uniforme à l’autre, d’une gloire à une autre honte. Il regarde ensemble la victime, le bourreau, le chef, la loi, la guerre, la mémoire, et il refuse de simplifier ce que l’histoire rend presque insoutenable.

Cette une demeure frappante parce qu’elle ne demande pas seulement : qui a tué à Oradour ? Elle demande : qu’est-ce qu’une société qui fabrique des hommes assez obéissants pour tuer, et assez bavards ensuite pour appeler cela héroïsme ? C’est une question de 1953, au moment du procès de Bordeaux, des plaies encore vives de l’Occupation, de la guerre d’Indochine et de la guerre de Corée. C’est aussi, hélas, une question qui déborde largement son année. Chez Tréno, l’actualité judiciaire devient une mise en accusation de la guerre elle-même, de sa langue, de ses récompenses, de ses alibis. Et le lecteur ressort de là sans consolation. Ce qui, en l’occurrence, est peut-être la seule probité possible.