N° 3009 du Canard Enchaîné – 28 Juin 1978
N° 3009 du Canard Enchaîné – 28 Juin 1978
19,00 €
En stock
Ballon rond, oreilles longues
Quand le Mondial fait diversion, le Canard remet le son
Juin 1978: tandis que le Mondial fait tourner les rotatives et les caisses, Le Canard montre l’envers du décor. Serge Richard démonte la foire publicitaire et ses invendus dès que les Bleus sortent. Bernard Thomas, lui, voit dans la Coupe remise par Videla un outil de propagande: quand le stade applaudit, la junte respire. Et Fressoz rappelle que, pendant qu’on regarde le ballon, on écoute aussi la presse: la Cassation rouvre l’affaire des “micros du Canard”. Un même match: qui tient l’image et le son tient le récit.
Couac ! propose ses canards de 3 façons au choix
En stock
Ballon rond, oreilles longues
Quand le Mondial fait diversion, le Canard remet le son
On a beaucoup parlé, en juin 1978, de la “grande fête” du football. Dans ces pages du Canard, on découvre surtout une kermesse à tiroirs-caisses, un bal costumé où les sponsors viennent déguisés en supporters, et une arrière-salle où l’État écoute la presse au stéthoscope… en espérant que personne n’entende le battement.
Serge Richard dresse d’abord le bilan “commercial” du Mondial côté français: pas glorieux, même en tricolore. Promof-oot (la société du syndicat des footballeurs) encaisse entre 250 et 300 millions d’anciens francs, mais l’ambiance n’est pas à la samba: la Fédération prend sa part (37,5 %), les sélectionnés aussi, et l’on se retrouve avec un partage qui ressemble moins à une coupe qu’à un fromage déjà entamé. Dans les kiosques, c’est la ruée: numéros hors-série, posters, Pif-Spécial, L’Équipe-Spécial, “déluge imprimé”… et, dès que l’équipe de France sort, le feu passe à l’orange. Les tirages s’empilent plus vite que les ventes: la fête rêvée finit en stock d’invendus, ces trophées en papier qui ne brillent que sous néon.
Ce ratage dit quelque chose de simple et de cruel: le Mondial est un pari sur l’euphorie, or l’euphorie n’a pas de prolongations quand le score sportif déçoit. Les patrons de TF1, les éditions “liées” aux émissions, les magazines surgis en grappes, tout ce petit monde avait misé sur la victoire comme on mise sur la météo. Résultat: une économie de la ferveur, fragile comme une banderole sous la pluie. La conclusion de Richard, elle, est nette: le fric n’est jamais celui du petit écran… mais celui des contribuables, quand ça se casse la figure.
Videla soulève la Coupe, la junte soulève le rideau
“Football-business” ou l’art d’astiquer une dictature
Bernard Thomas, lui, change de focale: du tiroir-caisse on passe au coffre-fort politique. Sa chronique “Football-business” ne contemple pas la Coupe du monde: elle la radiographie. Au moment où Videla remet la coupe à Passarella, Thomas décrit un spectacle de puissance plus qu’un sport. Autour, les visages “délicats”, les applaudissements, l’hystérie collective, et surtout cette question qui n’arrête pas de cogner contre les parois du stade: un bourreau, ça s’applaudit comment?
Thomas force le lecteur à voir les ressemblances que l’époque préfère tenir hors champ: la grand-messe, la foule, les caméras, et la joie officielle qui sert de lessive. Il convoque Nuremberg, Munich, Rome et Néron, non pas pour faire érudit, mais pour rappeler que les régimes autoritaires ont toujours adoré les cérémonies: elles donnent des images qui remplacent les preuves. La junte argentine, en 1978, n’a pas seulement besoin d’une coupe: elle a besoin d’un récit, d’un “phénomène de masse” où le politique se maquille en sport. “Travail, football, patrie” (la formule claque comme un slogan de caserne) résume l’opération: faire passer l’obéissance pour une fête, l’ordre pour une liesse, et les disparitions pour un hors-jeu dont personne ne demande le ralenti.
Et c’est là que les deux textes (Richard et Thomas) se répondent: l’un montre la machine commerciale qui dépend des buts; l’autre montre la machine idéologique qui se nourrit des images, même quand le match est louche. D’un côté, des tirages; de l’autre, des otages du récit.
Les micros du Canard: non-lieu, mais pas silence
Quand la justice “casse” pour éviter de se casser la figure
Au milieu de cette mousse mondiale, Roger Fressoz ramène un autre bruit, plus discret et plus inquiétant: celui des “micros du Canard”. La Cour de cassation vient de casser le non-lieu, rouvrant une affaire où l’on croyait pouvoir refermer le couvercle sans que personne ne soulève la pile. Le dessin de Escaro, avec ses toiles d’araignée autour des dossiers (“Micros du Canard”, “Écoutes”, “Plombiers”), résume l’ambiance: on a rangé le scandale au grenier, et voilà que quelqu’un allume.
Le fond, tel que Fressoz le martèle, tient en une phrase: la justice n’aime pas qu’on voie ses coutures, et le pouvoir aime encore moins qu’on voie ses oreilles. Si la Cassation casse, c’est aussi parce qu’il y a trop de “turpitude”, trop de compromissions, trop de petits arrangements entre policiers, magistrats et pressions politiques. Le Canard rappelle, sans dentelle, la mécanique de domestication: influencer l’instruction, pousser au renvoi, espérer la prescription, compter sur l’usure, bref attendre que le temps fasse le sale boulot. Et poser la question qui pique: cette fois, la DST se comportera-t-elle “en citoyens, en justiciables comme les autres”?
La semaine est savoureuse au sens noir: pendant qu’on vend du football comme on vend du dentifrice, on découvre qu’on a peut-être aussi vendu la liberté de la presse à la découpe, dans une procédure qu’on espérait étouffer. Le Mondial montre des stades pleins; l’affaire des micros montre des institutions qui préféreraient rester vides de témoins.
Le même match, mais sans maillot
Qui tient le micro tient le récit
Ces trois morceaux de Canard composent une seule satire à trois voix: l’argent, la propagande, la surveillance. Le ballon rond sert à faire tourner la boutique et à blanchir les uniformes; les écoutes servent à surveiller ceux qui refusent de chanter dans la chorale. Dans les deux cas, le nerf est le même: contrôler ce qui se voit, et surtout ce qui s’entend.
Et c’est là, finalement, le “contre-Mondial” du Canard: rappeler que le spectacle est un écran, et que l’écran a parfois des microphones derrière. En juin 1978, on peut rater ses tirs en kiosque, mais on peut aussi décider de ne pas rater sa cible politique: la vérité, même quand elle revient en boomerang, même quand elle gratte sous le vernis des grandes messes.





