N° 3013 du Canard Enchaîné – 26 Juillet 1978
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Le nouveau favori de Giscard
Giscard a son nouveau chouchou: René Monory, “possédant de Loudun”, affublé de surnoms (shérif, ours, nouveau Pinay) et d’une légende parfaite: “Mes arrières sont assurés.” Pierre Detif le croque en libéral XIXe siècle, amoureux des marges, des prix libres et des licenciements, ministre “simple” surtout utile aux réseaux des possédants. Dans la France de 1978, entre rigueur et chômage, le Canard voit surtout un porte-voix: proche du “petit peuple” en discours, très proche des “petits patrons” en pratique. Favori… jusqu’à nouvel ordre.
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Monory, ou le pouvoir en eau bénite (économique)
Un favori, des surnoms, et un exorcisme de façade
Pierre Detif attaque en plein frontispice: René Monory, propulsé à l’Économie nationale par Giscard, devient aussitôt une créature de cour. Le « shérif », « l’ours », le « nouveau Pinay »… à peine nommé, déjà empaillé en trophée. Le titre fait son travail de sape: « le possédant de Loudun ». Jeu de mots à double détente: Loudun, ses possédées célèbres, et Monory, “possédant” au sens social, propriétaire, notable, conservateur de terroir. Dans cette comédie, l’exorciste porte la cravate, et le démon s’appelle “intérêts”.
Detif le peint comme l’antithèse du ministre “à cursus”. Pas l’ENA, pas Polytechnique, pas l’Inspection des finances: Monory serait un produit plus brut, plus provincial, plus “instinctif”. Et c’est précisément ce que le papier lui reproche. Non pas l’absence de diplômes en soi, mais ce qu’elle autorise: la posture du bon sens qui tranche, la certitude simple comme une massue, l’idéologie qui se donne des airs de bonhomie.
Le libéral de province, version XIXe siècle (avec micro)
La charge la plus féroce du texte tient dans une phrase: Monory incarnerait un “libéral pur, type XIXe siècle”, amoureux de la liberté des prix, des marges, et des licenciements. Le trio qui fait toujours une belle République quand on le regarde depuis un bureau capitonné. Detif insiste: Monory n’est pas un producteur, c’est un intermédiaire. Il vend, il négocie, il tient le carnet d’adresses. Le pays, lui, tient la note.
Contexte 1978: la France de l’après-chocs pétroliers, la “rigueur” de Barre en arrière-plan, l’inflation qui grignote, le chômage qui s’installe comme un locataire indélogeable. Et au milieu de ce décor, le Canard voit arriver un ministre censé parler au “petit peuple”… mais dont l’oreille penche naturellement vers les “petits patrons”, les réseaux, les notables, ceux qui “font tourner” (ou prétendent faire tourner) la machine.
La photo légendée “Mes arrières sont assurés” joue comme un sous-titre involontaire: l’assurance, ici, n’est pas seulement sociale, elle est existentielle. Arrières gardés, arrières-pensées comprises.
Le “radar” de Giscard: chercher le peuple, trouver les possédants
Detif se moque d’un paradoxe qu’il juge obscène: Giscard, réputé allergique à l’impôt, hostile aux “valeurs” trop à gauche, serait ravi de ce ministre au profil de patron provincial, parce qu’il ferait “proche”, “concret”, “terrain”. Le président, dit le papier, aime les grands desseins mais déteste la taxe sur les plus-values. Or Monory, “petit patron”, serait l’outil rêvé pour faire passer une politique au fond très classique: faire sourire les détenteurs de capital, et demander au reste d’avoir confiance.
Et Detif d’enfoncer le clou avec une galerie de doubles: dans l’ombre, on croise Boussac, Floirat, Pinay… tout un bestiaire de la fortune “respectable” et des réseaux “naturels”. Monory devient le point d’équilibre: un visage présentable, une voix de province, une main tendue au patronat. Le tout emballé dans le papier cadeau de la simplicité. Le dessin de Vazquez de Sola, avec ces traits qui font claquer l’ironie, sert de miroir: derrière le sourire, la rigidité.
“Gobe-voix” et bouche cousue
Le Canard ne se contente pas de le traiter de conservateur: il le soupçonne d’être un porte-voix. “Gobe-voix”, dit Detif, c’est cruel et précis: avaler la parole d’autrui pour la recracher plus fort. Et surtout, savoir quand se taire. Là encore, l’époque compte: 1978, c’est la politique des arbitrages, des “nécessités”, du “réalisme”. Les mots sont des éponges: ils absorbent les colères et rendent une mousse tiède.
Detif n’édulcore pas: il suggère que Monory plaît à Giscard parce qu’il rassure les milieux qui comptent, ceux qui ont “des arrières”, et qu’il pourra, le moment venu, servir de paratonnerre à la place de Barre, ou au contraire s’y brûler les ailes. Favori, oui, mais favori jetable: la cour adore les météores tant qu’ils ne tombent pas sur le parquet présidentiel.
La morale acide du Canard
Au fond, l’article raconte une mécanique vieille comme les ministères: on vend la proximité pour acheter la docilité. Un ministre “simple”, “non technocrate”, “du terrain”, c’est parfois la meilleure manière de faire passer une politique très dure en prétendant qu’elle est juste “logique”. Les possédants adorent la logique quand elle travaille pour eux; les possédés, eux, la trouvent souvent… possédante.
Detif transforme Monory en personnage de farce sérieuse: un Loudunais “possédant” au pays des possédées, chargé d’exorciser les problèmes économiques avec un bénitier rempli de libéralisme. Et le Canard, fidèle à lui-même, conclut à demi-mot: on reverra ce favori, dans un an, quand il faudra expliquer pourquoi “ça” n’a pas marché. Les favoris passent, la potion reste.





