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N° 3027 du Canard Enchaîné – 1 Novembre 1978

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Nobel oblige

Le Nobel de la paix à Begin et Sadate ? Pour André Ribaud, ce n’est pas une médaille, c’est une laisse en or : maintenant, impossible de rejouer la guerre sans perdre la face. Alors, pourquoi s’arrêter là ? Offrons aussi un Nobel d’économie à Raymond Barre, histoire de l’obliger à faire ce qu’il promet. Et pendant qu’on prime la paix au loin, au Larzac le « loup » blindé vise l’agneau paysan. Une page où les prix pleuvent… et où le réel, lui, ne se laisse pas décorer.

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Chaque numéro ou journal anniversaire, peut être inséré dans une pochette cadeau au choix, d’un très beau papier pur coton, comportant une illustration originale spécialement réalisée pour COUAC ! par Fabrice Erre ou Laurent Lolmede, ou pour les premiers lecteurs du Canard Enchainé par Lucien Laforge.

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Enchâssé entre deux feuilles d’acrylique (plexiglass extrudé*) il s’exposera aux regards sous son plus beau jour.

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Le maintien entre les deux plaques, avec 8 petites pinces nickelées, supprime la vue des plis ainsi que leurs effets indésirables. Les marges autour du journal sont de 2 cm et sont ajustées au format de l’édition, qui a varié au fil des décennies.

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Cette présentation est déclinée en 2 options :

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Nobel oblige : la paix comme contrainte… et la satire comme mode d’emploi

Dans ce Canard enchaîné du 1er novembre 1978, André Ribaud part d’une évidence de saison : le Nobel de la paix attribué à Anouar el-Sadate et Menahem Begin n’est pas seulement une médaille, c’est une laisse. Une laisse en or, certes, mais une laisse quand même : désormais, les deux lauréats ont « accepté le diplôme, reçu le chèque, encaissé la gloire » et, donc, seraient priés de ne pas redevenir des gens qui se tirent dessus « officiellement ». La plaisanterie est grinçante, mais elle vise juste : le prix n’est pas seulement une récompense, c’est une assurance-vie que le monde entier voudrait voir signée au bas du traité.

Le ressort comique est simple et cruel : si l’on peut primer la paix avant qu’elle soit durable, pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Ribaud transforme le Nobel en outil de « prévention », une épée suspendue au-dessus des crânes puissants, et il élargit la vitrine. C’est là que le texte prend sa vitesse de croisière satirique : puisque le grand barnum international distribue des prix pour obliger les hommes à être sages, distribuons-en aussi à ceux qui, à Paris, font mine d’avoir perdu la notice du civisme.

La paix version vitrine : Camp David, et le chèque qui serre la main

On est en 1978, après les accords de Camp David : l’actualité ressemble à une photo où tout le monde sourit, mais où l’on devine que les mâchoires sont crispées. Le Canard ne se fait pas d’illusions : la paix proclamée peut être un acte, mais la paix tenue est une habitude, et l’habitude ne se décrète pas à Stockholm. D’où l’ironie de l’auteur : ce Nobel-là, c’est « un prix-fait », un prix remis pour que l’objet du prix existe enfin, ou au moins pour que les lauréats aient honte de le casser trop vite.

La satire, ici, n’attaque pas l’idée de paix. Elle attaque la tentation bureaucratique de croire qu’un tampon, une cérémonie, un ruban peuvent remplacer le travail politique réel. Le Nobel devient une contrainte morale, un projecteur qui rend la rechute plus coûteuse. C’est pessimiste, donc très canard : si l’on doit payer quelqu’un pour qu’il soit pacifique, c’est qu’on le sait capable du contraire.

Le Nobel d’économie à Barre : la blague qui tombe sur le réel

Et puis, Ribaud pivote vers le théâtre intérieur : si l’on attribuait un Nobel d’économie au « meilleur économiste français »… autrement dit, à Raymond Barre ? L’idée est une gifle enveloppée dans du papier cadeau. Non pas pour flatter, mais pour forcer la main : qu’il « stabilise enfin les prix », qu’il « résorbe le chômage », qu’il « ranime l’économie », qu’il « restaure le pouvoir d’achat ». Bref : qu’il fasse ce qu’on attend de lui, au lieu de réciter le programme éternel qu’on a « déjà lu quelque part ».

Le rire naît du décalage entre la grandiloquence des prix et la viscosité du quotidien. Un Nobel n’empêche pas une inflation. Un diplôme ne remplit pas un frigo. Et si l’on prime Barre, ce n’est pas pour saluer une réussite, c’est pour éviter d’avoir à constater l’échec. La formule « Nobel oblige » devient un slogan à usage domestique : ce n’est pas le monde qui somme Begin et Sadate, c’est le lecteur qui somme ses gouvernants, avec une politesse assassine.

La fable du Larzac : le loup blindé et l’agneau têtu

Le texte gagne encore en mordant quand il ouvre la parenthèse du Larzac, et que le dessin de Escaro fait le reste : un char (le loup, mais en acier) braque son canon sur un mouton (l’agneau, mais vivant). La fable est transparente : l’État, sûr de son droit, pèse de tout son poids militaire sur des paysans, et s’étonne que l’agneau ne signe pas son acte de consentement.

Ribaud rappelle le rebondissement de l’affaire : huissiers, notaires, puis blindés. On pourrait croire à une escalade absurde si elle n’était pas si logique : quand l’administration s’emmêle, elle sort le muscle. Et il note, perfidement, qu’on n’a « pas beaucoup entendu parler » du ministre censé protéger les paysans. Même quand celui-ci prononce de « très belles paroles » sur la fin de l’exode rural et sur l’idée qu’il faut considérer les paysans comme des hommes « d’abord », le Canard ramène tout à une question de terrain, au sens littéral : au Larzac, les hommes « sont sur leurs terres, chez eux ». Et ils y restent.

Là, la satire change de cible : ce n’est plus seulement l’hypocrisie internationale, c’est la dissonance française. On célèbre la paix au Proche-Orient à grands rubans, pendant qu’on administre l’ordre public à coups de chenilles. Le Canard adore ces collisions : elles font du bruit, et elles révèlent la mécanique des pouvoirs.

Attila, Charlemagne et les rats : quand Paris réclame aussi sa médaille

La farandole de prix imaginaires est le grand numéro de Ribaud. Pourquoi pas un prix Attila à Chirac, capable, par magie, de transformer la grève des poubelles en « fléau des rats » ? Ici, la satire a un parfum très 1978 : Paris découvre que la modernité peut puer, et qu’une ville cesse d’être décorative quand les sacs s’accumulent. Ribaud pousse le gag jusqu’au défilé de rats « charmés par la musique » du maire-magicien, rangés derrière lui comme un triomphe involontaire. C’est cruel, mais c’est une cruauté de chroniqueur : l’image frappe parce qu’elle rend visible l’invisible, la politique réduite à la gestion des ordures, et l’ambition réduite à survivre au quotidien.

Et puis, au passage, une autre piqûre : le prix Charlemagne à Giscard, parce qu’il se rêve empereur « à la barbe fleurie ». On rit, mais on comprend : sous la satire, un procès en vanité. Les grands hommes aiment les grands symboles. Le Canard préfère les petits faits, surtout quand ils font trébucher les grands.

Une page, trois cibles, une même morale : les récompenses ne valent que si le réel suit

Au fond, « Nobel oblige » raconte la même chose à trois étages : la paix, l’économie, la terre. Dans les trois cas, le pouvoir adore les titres, les médailles, les légendes, les discours. Et dans les trois cas, le Canard rappelle que le réel, lui, n’est pas décoré : il résiste, il sent, il saigne, il s’entasse, il s’enracine. D’où l’efficacité de cette satire : elle ne conteste pas les idéaux, elle conteste les postures. Elle se moque des récompenses quand elles deviennent des substituts, des alibis, des photos souvenir.

Ribaud laisse le lecteur avec une conclusion implicite, très canard : si l’on veut vraiment la paix, le pain, et la justice, il faudra davantage qu’un diplôme. Mais, en attendant, puisque les prix pleuvent, autant les détourner pour dire tout haut ce que les puissants n’aiment pas entendre. C’est l’art du journal : faire rire, et faire grincer au même endroit.