N° 3045 du Canard Enchaîné – 7 Mars 1979
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Avec Monsieur Gendre une élection bien arrosée
En Charente, la cantonale n’a pas le goût du tract : elle a le parfum du cognac. Serge Richard raconte comment Rémy Martin “présente” Gérard Montassier, époux de Valérie-Anne Giscard d’Estaing, alias « Monsieur Gendre ». Entre l’INAO et ses appellations qui valent des « yen et des dollars », les bouilleurs de cru priés de mettre « tous leurs moyens » au service du candidat, et une subvention “exceptionnelle” annoncée par Christian Bonnet, la politique se sert en carafe. Même les dîners “sans sectarisme” finissent… bien arrosés.
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7 mars 1979 : le cognac monte au canton
Quand « Monsieur Gendre » fait campagne au goulot
Serge Richard ouvre la bouteille sans chichis : en Charente, pour les cantonales, « le cognac Rémy Martin présente » Gérard Montassier, époux de Valérie-Anne Giscard d’Estaing. Le décor est planté dès la première gorgée : sur les « petites routes… menant aux grosses fermes du canton de Segonzac », les étiquettes des partis « pèsent moins que celles des flacons mordorés ». Autrement dit : on peut toujours coller des affiches, mais la colle la plus tenace reste la vieille alliance du pouvoir et des intérêts locaux… surtout quand elle sent la “fine champagne”.
Et justement, l’élection n’est pas qu’une affaire de bulletins : elle trempe dans un enjeu économique. « Dans quelques mois », rappelle Richard, l’Institut national des appellations d’origine doit trancher si Hennessy, Martell et consorts garderont ou non le droit de baptiser certaines cuvées « grande fine cognac » (le vocabulaire lui-même ressemble à une plaidoirie). Des « quantités de yen et de dollars » sont en jeu, et tous les parlementaires de la région soutiennent les grandes maisons. Dans ce petit théâtre, Rémy Martin a une idée simple : si l’appellation se gagne en dossiers, une cantonale se gagne au réseau… et le réseau se soigne.
Gratitude : le ministère sert l’apéritif
Le passage le plus savoureux est celui où la politique devient service après-vente. Montassier, « dans son numéro de sauveur local », décroche un “bon filon” grâce à Christian Bonnet, ministre de la tutelle des collectivités locales. Le maire de Segonzac, chef-lieu du canton convoité, reçoit « le 13 février » le double d’une lettre du ministre au député RPR du coin, annonçant une « subvention exceptionnelle de onze millions anciens ». Et, cerise dans le verre, le même Bonnet avait déjà envoyé quatre jours plus tôt une bafouille cette fois adressée à « Monsieur Montassier, président de l’U.D.F.-Charente… À peine gendre et déjà président… ». La carrière accélère comme un digestif qui prend feu : on n’a pas encore fini le café que le titre est déjà servi.
Dans ce tableau, Rémy Martin joue la “gratitude” à l’ancienne. Fin 1978, le fondeur de pouvoir de la maison a réuni « tous les bouilleurs de cru travaillant pour la firme » et les a invités à mettre « tous leurs moyens » au service de Montassier. Heureuse coïncidence : beaucoup de ces bouilleurs sont maires. En province, l’influence a parfois la forme d’une invitation, d’un carnet d’adresses, d’un coup de main “entre gens du pays”. Richard n’en rajoute pas : il aligne, et ça suffit.
Fine équipe : châteaux, dîners et deux bouteilles “oubliées”
L’article déroule ensuite la sociabilité comme une carte des spiritueux : dîners où « le mari de Valérie-Anne fréquente sans le moindre sectarisme tous les castels des princes du trois étoiles »; domaines et châteaux (Hennessy à Hauteneuve, Martell au château de Cressey, « la chaumière des Rémy Martin »). Et même, au passage, une scène de “petit peuple” qu’on n’oublie pas : un « couple quasi princier » reparti « sans payer les deux bouteilles de champagne consommées », ridicule “oubli” réparé deux jours plus tard. Le détail est minuscule, donc révélateur : la campagne est dite « bien arrosée » parce qu’elle baigne dans l’habitude, pas dans l’exception.
Au chapitre des obstacles, la route est « bien balisée » : on a déjà obtenu le retrait de l’habituelle candidature concurrente (le radical-valoisien Paul Sabourin). Et on “travaille au corps” le député RPR Francis Hardy pour qu’il se consacre à ses « chais » plutôt qu’à la politique, en vue de 1983. Le seul à faire la « mauvaise tête », c’est le conseiller général sortant de Segonzac, Max Cointreau : le patron de l’autre grande liqueur, parachuté face au gendre dans un canton où l’addition des intérêts économiques (« Cointreau - Rémy Martin ») menace d’« éclater comme une vieille futaille ». On a connu des duels plus idéologiques : ici, la querelle se fait à l’entonnoir.
Dans la France giscardienne de 1979, déjà tournée vers 1981, le papier sonne comme une miniature de l’“État-famille” : un président qui modernise le pays, et autour, une galaxie où le nom ouvre des portes, accélère les courriers, et met du champagne dans les ronds-points. Richard n’a pas besoin de crier : il laisse parler les “petites routes” et les “grosses firmes”. L’élection, elle, se noie toute seule dans sa propre élégance.





