N° 3105 du Canard Enchaîné – 30 Avril 1980
N° 3105 du Canard Enchaîné – 30 Avril 1980
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La divine méprise
Dans le Canard du 30 avril 1980, André Ribaud et Gabriel Macé transforment l’échec de Tabas en comédie politique. Ribaud parle de “divine méprise”: Carter, “chien battu”, récolte l’union sacrée, tandis que Moscou s’indigne à bon compte, l’Iran jubile (“Allah contre les hélicos yankees”) et l’Europe se découvre “les ailes brisées”. En page 8, Macé ajoute la couche française: “Carter aurait dû appeler Giscard!” La preuve, dit-il, c’est la manœuvre “Frégate 80” réussie… en Charente, avec 200 élèves militaires “évacués” sur la plage d’Oléron. Solidarité occidentale, oui, mais sur rendez-vous.
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Iran : un drôle de coup de Tabas !
Le Canard du 30 avril 1980 prend l’“opération Tabas” (l’échec américain dans le désert iranien pour libérer les otages de Téhéran) comme on prend une casserole brûlante: avec des gants d’ironie… et l’envie de la montrer à tout le monde. André Ribaud, en une, intitule son morceau “La divine méprise” et réussit ce tour de force canardesque: transformer une débâcle militaire en miracle médiatique. À l’écouter, “tout est mal qui finit bien”, sauf pour “les huit infortunés Charlie’s angels” qui y ont laissé leur vie. Pour le reste, “le fiasco de Tabas” se solde par un bilan “hautement positif” et “hautement réconfortant”. Il suffit de regarder qui en profite.
Et, comme souvent, le journal n’attaque pas une armée: il attaque l’usage politique du drame. Tabas n’est pas un fait divers du Pentagone, c’est une scène où chacun vient chercher sa part: Carter un surcroît d’unanimité, les adversaires un prétexte pour se taire, l’Europe un frisson de solidarité, l’URSS un angle d’indignation, et même Sikorsky une idée de nouveau modèle, “dans le désert de l’Utah”, sous la forme d’un chameau-hélicoptère “vroum vroum vroum”. La satire vise le recyclage immédiat de l’échec en posture, de l’horreur en communication.
La “divine méprise” : du fiasco au baptême patriotique
Ribaud déroule d’abord le paradoxe: Carter, “avec un air de chien battu”, est aussitôt “rangé derrière” par l’Amérique entière “pour le consoler, le réconforter, lui essuyer les larmes, l’encourager”. Le consensus est “instantané, formidable”. Les records de popularité tombent, et Jimmy la Poisse est promu “père de la patrie”. Ses adversaires n’osent pas l’attaquer. On en vient presque à se demander si, “pendant un moment”, ils oseront “se présenter contre lui”. La défaite devient un capital, parce qu’elle déclenche l’union sacrée.
Et Ribaud appuie là où ça fait rire jaune: Carter s’était plaint d’être la victime des Israéliens après l’opération Entebbe (1976), et voilà que lui aussi, “sans doute”, entre “dans la cacahuète” entre les dents. La gloire par la malchance: ce n’est pas un projet, mais ça fait un destin.
Vance, “colombe” refondue : l’échec trouble la narration
Mais l’unanimité a un caillou dans la chaussure: la démission de Cyrus Vance. Elle “vient troubler le beau ciel d’assemblée nationale”. Vance, “colombe” refusée, serait un outil politique dont on n’a pas su se servir. Ici, Ribaud glisse une idée: si certains ministres osaient démissionner sous un prétexte “d’ordre scrupule moral”, la question de l’honnêteté politique se poserait. Heureusement, ajoute-t-il, on n’est pas en France. C’est un des refrains du Canard: les États-Unis font parfois de la morale un drame; la France, elle, en fait une routine.
Hypocrisies en série : Moscou indigné, Khalkhali rieur, Europe l’aile brisée
Ribaud réserve ses plus belles griffes aux indignations opportunistes. Il imagine les Soviétiques accueillant le fiasco comme un “don du ciel”: leur ministre des Affaires étrangères a de quoi “condamner l’opération” avec des accents de sincérité qui feraient pleurer d’attendrissement les Afghans, “s’il y en avait eu dans l’assistance”. La pique est double: d’un côté, l’URSS condamne l’ingérence… tout en occupant l’Afghanistan; de l’autre, l’Iran révolutionnaire jubile: “les Iraniens ont pu se rendre compte une fois de plus qu’Allah est grand et surtout qu’il est contre les hélicoptères yankees.” Et, cadeau bonus, constater que l’ayatollah Khalkhali (le juge révolutionnaire) avait d’“assez jolis dons de dépeceur de cadavres”.
Quant à l’Europe, elle est peinte comme un oiseau qui rêve de voler “sur deux jours”, puis se réveille “le lendemain du sommet du Luxembourg” avec les ailes “brisées”. “Pauvre Europe.” Un bel élan d’unanimité, une sollicitude déplorée, et cette petite idée perfide: coller à Carter “un conseil de famille” pour le surveiller. Mais pour prétendre à ce rôle, conclut Ribaud, il faut présenter l’apparence d’une famille “unie, cohérente”.
La “divine méprise” est donc surtout une gigantesque leçon de mise en scène: l’échec militaire devient un test de cohésion, un révélateur d’hypocrisies, et un prétexte à sermons.
Page 8 : Gabriel Macé et “la tragique erreur”
En page 8, Gabriel Macé prolonge le festival, mais avec un autre instrument: la moquerie stratégique. Son titre: “La tragique erreur”. Et le verdict, immédiatement: “Carter aurait dû appeler Giscard !” À quoi sert le “téléphone rouge”, “crédieu?” Si Jimmy avait appelé, Giscard, “intransigeant sur la solidarité occidentale comme on le connaît”, n’aurait pas manqué de lui offrir ses services, c’est-à-dire de lui prêter “notre force d’intervention”.
Et Macé déroule une satire bien française: pendant que Tabas se plante, une démonstration militaire se déroule en Poitou-Charentes, manœuvre “Frégate 80”, destinée à évacuer des ressortissants français gardés en otages dans un pays étranger. Opération “merveilleusement réussie”: les otages sont… “deux cents élèves des écoles militaires de Rochefort-sur-Mer”, déposés sur une plage de l’île d’Oléron, pour rallier ensuite un navire au large. “Hurrah!” France-Soir (29-4) triomphe en une: “Si des Français étaient pris en otages…” Et Macé commente, à peine: Carter, évidemment, n’était pas au courant de “Frégate 80”, restée secrète jusqu’à l’heureuse issue.
Le comique vient du contraste: l’Amérique s’écrase dans le désert; la France réussit une opération d’évacuation… en Charente, sur des élèves militaires. La force d’intervention, ici, est un théâtre d’ombres où l’on joue à se sauver soi-même.
Macé termine en rappelant les références fétiches du récit national: nos gendarmes, “anges-gardiens à nous”, qui ont libéré La Mecque (allusion aux événements de novembre 1979) et l’opération “Bonite” à Kolwezi (mai 1978). Et il imagine Giscard, laissé dans l’ignorance par Carter, lui dire d’un ton pincé, comme à la “Dame de fer”: “Désolé, Jimmy, je ne peux plus rien pour vous.” Toute la phrase est du Macé: la solidarité proclamée s’arrête là où commence l’orgueil.
De Tabas à l’Utah : l’hélico, la morale, et le spectacle
Pris ensemble, Ribaud et Macé font un diptyque: d’un côté, la catastrophe convertie en unanimité et en indignations à la carte; de l’autre, la France qui se regarde dans le miroir de l’intervention, gonfle le torse, et joue à être l’allié indispensable… à condition qu’on l’appelle. Le Canard n’a pas besoin de “démontrer” quoi que ce soit: il montre les réflexes. La mort de huit soldats américains est réelle, l’échec est réel. Mais ce qui l’intéresse, c’est la vitesse à laquelle les gouvernements transforment l’événement en langage, en posture, en publicité, en “Voyages Carter” “New-York Téhéran en hélico gratuit”, et en chameau Sikorsky.
Le désert, chez le Canard, n’est pas seulement iranien. Il est dans les discours qui poussent dessus.





