N° 3067 du Canard Enchaîné – 8 Août 1979
N° 3067 du Canard Enchaîné – 8 Août 1979
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« Le Canard » retrouve la planque de la brigade antigang
8 août 1979 : Gabriel Macé transforme l’affaire Lelièvre en vaudeville d’État. Le mystère n’est pas la rançon ni Mesrine, mais la disparition de l’antigang et de l’OCRB, d’ordinaire si bavards. Un messager “Tortue” apporte un plan secret : le Canard suit la piste jusqu’à une “planque” de la Sécurité nationale… où l’on porte des masques de Barre, Peyrefitte et Giscard. Arrive Christian Bonnet, masque “Naturopasto”, qui se vante d’avoir “sucré” des permis. Et pour “sauver la morale”, il exhibe Daniel Filipacchi enchaîné : la solution n’est pas judiciaire, elle est photographique. Le crime? Avoir besoin de Paris-Match pour prouver qu’on existe.
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8 août 1979 : l’anti-gang au masque, ou le vaudeville de la “Sécurité nationale”
L’affaire Lelièvre : un rapt, une rançon… et des commissaires introuvables
Gabriel Macé part d’un fait divers sérieux, l’“affaire Lelièvre”, mais il choisit d’en éclairer l’angle le plus absurde, celui qui fait honte aux puissants : non pas la manière dont la rançon a été remise, ni les acrobaties autour de Tours ou de Chisseaux, ni même les photos “scoop” de Mesrine dans Paris-Match. Le plus “étrange”, dit-il, c’est la disparition pure et simple de la brigade antigang et de l’OCRB (Office central de répression du banditisme) au moment où, d’ordinaire, on voit débarquer les vedettes maison, “les commissaires Broussard et Aymé-Blanc”, pour donner aux journaux télévisés “des trois chaînes” une leçon d’efficacité en direct.
Cette fois, rien. Personne. Et comme le Canard adore les silences qui sentent l’ordre venu d’en haut, Macé fait semblant de s’inquiéter : où est passée la brigade antigang ? Où se cache-t-elle ? Pourquoi ce “chape de silence” ? A-t-elle été kidnappée par Mesrine ? Et l’OCRB ? La question, chez Macé, n’est jamais innocente : si les héros de l’ordre ne se montrent pas, c’est qu’ils ont quelque chose à cacher… ou qu’on les a priés d’être invisibles.
“Tortue” et “La Tortue” : le plan secret qui mène à une planque encore plus secrète
Et voilà le procédé Macé : pour “tranquilliser tout le monde”, un mystérieux messager dépose au Canard un plan “confidentiel”, signé “Tortue”, plus des indications sur les “pérégrinations” de l’antigang et de l’OCRB. On suit le fil comme un jeu de piste : Damartin-en-Goële (avec la précision comique “qui n’est pas Dam-martin-en-Géôle”), Chisseaux, puis la remise de la rançon à Rochecorbon (“Le loir est cher au lièvre”), la libération à la porte du cimetière des Batignolles… et, pendant ce temps-là, l’antigang “camouflée” au Père-Lachaise, l’OCRB au cimetière des Chiens. Il faut oser : la police des vivants se planque chez les morts.
Après quelques heures, les services partent en voitures banalisées vers “une planque secrète”, pour “échapper aux interviews”. C’est là que Macé déclenche sa farce : le Canard suit le plan et arrive à “un endroit tristement isolé” qu’il ne dévoilera pas, “puisqu’il s’agit d’un secret de la Sécurité nationale”. À l’entrée, un homme “mitraillette en main” demande l’identité. Et surprise : il porte un masque représentant Raymond Barre. Derrière lui, un autre masque d’Alain Peyrefitte, et un troisième… “carrément le masque de Giscard”. La République, version carnaval de prévention.
Naturopasto, Marchais, et la morale à coups de masques
La scène devient un petit théâtre politique : le personnage masqué-Barre explique qu’avec les photos de Paris-Match, les ravisseurs de Lelièvre ont voulu “politiser” l’affaire; l’un d’eux arbore le masque de Marchais, donc on a trouvé la parade. Et Macé balance la phrase qui tue : Barre serait le commissaire Broussard, Giscard le commissaire Aymé-Blanc, patron de l’OCRB. “Formidable, hein ? C’est fou, ce qu’on peut arriver à faire avec le système ‘Naturopasto’…” La police, ce n’est plus une institution, c’est un atelier de maquillage.
La suite (page 8) pousse le gag jusqu’au burlesque noir : “notre grand chef” arrive, petit personnage autoritaire portant un masque “Naturopasto”, qui jette des documents sur la table en jubilant : il a “sucré trente permis de conduire en une demi-heure : ces cons-là bomba(i)ent comme des lièvres !” On reconnaît le ministre de l’Intérieur en personne, Christian Bonnet, qui se démasque, prend de haut les journalistes, et fanfaronne : il a promis à Ouest-France que le “rapt de M. Lelièvre ne restera pas impuni”, et ils sont “sur la bonne voie”. Regardez !
Il ouvre une porte : dans la cuisine, un individu enchaîné sur une chaise. “Je vous présente M. Daniel Filipacchi.” Et Bonnet promet que, la semaine prochaine, Paris-Match publiera un reportage photo sur la brigade antigang et l’OCRB : “ainsi, la morale sera sauve !” Voilà le cœur de la satire : dans cette affaire, la morale ne se sauve pas par l’arrestation des ravisseurs, mais par la fabrication d’images. On ne rétablit pas l’ordre, on rétablit la communication.
Macé joue sur une intuition très 1979 : l’antigang et l’OCRB ne sont pas seulement des services, ce sont des personnages médiatiques. Quand ils se dérobent, on maquille. Quand la réalité résiste, on “Naturopasto” le réel. Et l’ultime pique est splendide : le visage de Filipacchi “était un masque”. Le patron milliardaire de Paris-Match devient l’otage parfait, non parce qu’il est enchaîné, mais parce qu’il tient la chaîne des images.
Une farce de police, une farce d’État
Sous la blague, le Canard vise deux choses : la rivalité des polices (antigang, OCRB, “brigade à Bonnet”), et la politique du spectacle. La “planque” n’est pas seulement un lieu, c’est une méthode : se cacher, puis reparaître au moment utile, devant la bonne caméra, avec la bonne histoire. En pleine époque Mesrine, où la violence devient feuilleton et la sécurité un thème de pouvoir, Macé rappelle que l’État, parfois, préfère sauver sa mise en scène plutôt que ses principes. Et que l’intrus le plus dangereux, ce n’est pas toujours le gangster : c’est le ridicule.





