N° 3094 du Canard Enchaîné – 13 Février 1980
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Plogoff et les micros: l’État en uniforme, l’honneur en cave
Dans le Canard du 13 février 1980, Bernard Thomas raconte Plogoff comme une “Occupation” de l’intérieur: gendarmes, “mairies annexes”, grenades, hélico, et une lande qui refuse la “cathédrale de béton”. En une, Roger Fressoz dresse l’autre décor: après six ans de procédure, l’affaire des micros du Canard est “enterrée” par la justice, “tout est sauvé, fors l’honneur”. Deux textes, un même fil: quand l’État veut passer en force, il sait déployer des moyens infinis; quand il s’agit de juger ses propres “plombiers”, il sait surtout enterrer.
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Chronique de ma lande
Bernard Thomas ouvre sa page comme on entrouvre une porte sur une guerre qui ne dit pas son nom. À Plogoff, Finistère-Sud, “les jours coulaient paisibles depuis toujours dans les bourrasques de l’enfer”. Puis, “à chaque aurore depuis le 31 janvier”, une vingtaine de camions déversent “2 350 âmes” au bout du monde, sur la pointe du Raz: des gendarmes “du gourdin, des as de la grenade offensive et du fusil lance-patates” et “les éplucheurs pour les Bretons”. On est en février 1980, et le Canard décrit une occupation intérieure, méticuleuse, procédurière et brutale, déclenchée par le projet de centrale nucléaire à Plogoff. L’État veut faire respecter “la loi”; les habitants veulent empêcher qu’on leur plante “une cathédrale de béton” sur la lande. Entre les deux, une mécanique de maintien de l’ordre qui ressemble à une machine à fabriquer de la colère.
“Ce n’est pas Kaboul”: et pourtant, ça occupe
Thomas joue du contraste dès le début: “Évidemment ce n’est pas Kaboul”, ni “l’Algérie en guerre”, “disons la petite Kaboulie”. L’allusion est doublement piquante en 1980: à l’international, l’Afghanistan vient d’être envahi par l’URSS; à l’intérieur, l’État français se met en posture quasi-militaire face à des élus et des habitants qui, eux, se vivent comme assiégés. Les “guerriers” se postent “aux points chauds stratégiques, comme dans les manuels”: le château d’eau, la chapelle, le calvaire. Ils “tendent des embuscades à travers champs parmi les mouttes rescapées du mazout”. Ils “patrouillent la nuit”. “C’est ‘Occupation’.”
Et il faut entendre le mot comme Thomas l’entend: pas seulement une présence, mais une logique. On arrive, on tient, on quadrille, on attend que l’adversaire se fatigue.
La “loi spéciale”: les mairies annexes roulent en convoi
La mission officielle est de faire respecter la loi, mais la loi est ici “spéciale”. Ce ne sont pas des délinquants qu’on traque: ce sont des citoyens “à peu près unanimes” qui “l’observent parfaitement” sans “eux”. Alors on invente un dispositif qui ressemble à une farce administrative, sauf qu’elle sent la lacrymo: les tables dites “registres d’utilité publique” sont “contenues dans des camionnettes baptisées ‘mairies annexes’ ”. Le papier est ambulant, escorté, déplacé sous protection.
Et le peuple, lui, a des revendications d’une simplicité biblique: il veut “pousser devant eux sur deux kilomètres une cathédrale de béton”, il veut “humer un vent du large parfumé à l’argon 41”, il veut “déguster un poisson assaisonné au tritium”, il veut voir pousser “à travers le cap des forêts de pylônes à Beaubourg”, “charriant du 700 000 volts”. Toute la cuisine du nucléaire, Thomas la sert comme un menu de restaurant, pour mieux dire: voilà ce qu’on nous demande d’avaler avec le sourire.
Et puis cette traduction “bas-bretonne”, splendide de concision: “Paris voulait leur blanc-seing pour les saigner à blanc.” On ne fait pas plus net.
Résistance: les gaullistes en embuscade, la centrale en cible
Thomas rappelle que Plogoff “a organisé la résistance”. Résistance? “Ils connaissent bien.” Il y a même un député gaulliste, “l’improbable Guermeur”, qui les a “vendus”, jurant qu’ils étaient “tous pour la centrale”. C’est ce qui les a poussés à voter, un dimanche, 1 370 voix sur 1 900 inscrits (malgré 500 marins absents), “pour le départ des fiers-à-bras de l’ordre, les fauteurs-de-guerre”. Et Thomas croque la scène avec une gouaille de bistrot: “Ah! voir ce tratrucule courir vers Teun-an-aod peinturluré de bleu blanc rouge, chantant bip bip hourra!..” Le patriotisme de service, ici, ressemble à un jogging de propagande.
La journée: boue, purin, tessons… et l’affrontement qui dure
Chaque matin, “une nouvelle surprise” attend les “envahisseurs”: terrain “défoncé”, “engraissé au purin de cochon”, “enduit de plâtre”, “submergé de carcasses de camions” ou “planté de tessons de bouteille”. Il faut “déblayer”. L’affrontement commence et “dure sans trêve jusqu’au soir”. Thomas dessine les figures: les grands-pères tranquilles qui “taillent paisiblement des frondes”, les femmes “les plus enragées” (le mot est dans l’article, il claque), et cette montée de tension “ponctuée d’escarmouches et de grenades”.
Les gendarmes “craquent”, “s’effondrent”, “pleurent”. Les “autres” tiennent “une heure d’affilée”. Puis il faut “les relever”. Ce passage est féroce parce qu’il est humain: des uniformes épuisés face à “des familles entières avec les grands-mères et les petits-enfants”. “C’est trop dur.” Thomas ne sanctifie personne, il montre la scène comme une usine à nerfs.
La “grand-messe du soir”: hélico, grenades, pare-brise éclaté
Le soir, vient “la grand-messe”, dite avec ferveur “en ce siècle sans foi”: le moment où les camionnettes de la Loi sont ramenées “au petit séminaire Saint-Vincent” sous protection militaire. Les “commandos” chargent. Ils ont “des provisions indéfinies de projectiles”, “autant qu’il y a de cailloux sur les murs”. Un hélicoptère tourne “respectueuse” au-dessus, les grenades pleuvent du ciel, d’autres partent à tir tendu. Même les “anges gardiens” visent au ventre. Et la scène reste suspendue à un miracle sombre: “Pour miracle qu’il n’y ait pas encore eu de morts.”
Mais la colonne “s’ébranle”, et les dégâts racontent ce que la morale nie: “pare-brise éclatés, camions cabossés, toiles lacérées”. Jeudi, le véhicule de tête a freiné brusquement: “Alerte. Fuite éperdue. Sirènes.” Puis “ces formes noires, rondes, surmontées d’antennes, qui font tic-tic”: des mines. Le convoi est détourné. On démine. On respire. Et ça recommence.
“L’imbécile Bonnet”: le maintien de l’ordre comme satisfaction
Thomas glisse aussi un portrait au vitriol du ministre de l’Intérieur: “L’imbécile Bonnet peut être satisfait: l’ordre règne à la pointe du Raz.” Pas un nom ne figure “sur aucun des registres”. Le 15 mars, à la fin des hostilités, il n’y aura “fort probable” toujours pas un inscrit. Autrement dit: la loi a été mise en scène, escortée, protégée, et elle n’a rien produit, sinon des grenades, des fractures et du ressentiment. L’ordre règne… dans le vide.
Et puis il y a EDF, la technostructure, l’argument de l’électricité: “Ainsi 2 000 boueux obscurantistes empêchent-ils les Français d’avoir de l’électricité.” Thomas renverse encore: “Ainsi interdisent-ils à l’État d’engloutir des milliards pour construire une centrale qui durerait 20 ans, au mieux, après 8 ans de travaux inutiles, moyennant un pays ravagé.” Ils demandent des éoliennes? “5 000, il faudrait 5 000, ricane EDF, pour remplacer Plogoff.” Et Thomas fait répondre les sauvages: “Il y aura combien de vos Beaubourg ?” Le progrès, ici, c’est le gigantisme; l’alternative, c’est le ridicule officiel.
Au mur: Giscard. “Ce n’est pas moi qui l’ai élu, mais c’est le président.”
Dernière scène, presque théâtrale: à 8 heures du matin, après “la première nuit d’échauffourée”, ils se retrouvent à la mairie. Au mur, Giscard. Plusieurs ont “du mal à l’encadrer”. Ils avaient “exagéré”. “Ah non!”, grogne le maire: “Ce n’est pas moi qui l’ai élu, mais c’est le président. On ne décroche pas.” Le cadre reste, comme reste la République, même quand elle vous envoie ses grenades.
Et Thomas conclut sur une phrase qui résume toute sa chronique: “Ce genre d’enragé est le plus dangereux. L’enfer de Plogoff est pavé de leurs mauvaises intentions.” Leur intérêt privé contre l’utilité publique? “Pardon. C’est l’intérêt universel, réplique-t-il. Ça s’appelle survie. Et vie de l’homme.” Puis cette dernière ironie, magnifique: “Ils se battent vraiment pour des moulins à vent.” Oui: des moulins à vent, et donc, déjà, la préhistoire des éoliennes qu’on leur refuse en ricanant.
Tout est sauvé, fors l’honneur
Roger Fressoz annonce la nouvelle avec une ironie funèbre: “C’est une grande page de gloire que la justice française vient d’ajouter à son valeureux palmarès.” La phrase, évidemment, se lit à l’envers. Après “six ans, deux mois et quatre jours de patients préparatifs”, l’“affaire des micros du Canard” est “définitivement enterrée”. Enterrée, pas jugée. Et c’est bien l’objet du papier: raconter comment l’appareil judiciaire a réussi l’exploit de sauver tout le monde, sauf ce qui devrait rester intact, “l’honneur”.
Le titre claque comme une épitaphe latine. Fressoz écrit au moment où la Cour de cassation vient de refermer le cercueil (le 7 février). Et il ne se contente pas de se plaindre: il déroule la mécanique de l’étouffement, puis il en montre la morale, au sens le plus acide du mot.
Une oraison funèbre, un “code de l’honneur” et des réalités moins propres
À l’audience, l’avocat général Pierre Clerget, “représentant du garde des Sceaux à la cérémonie”, a prononcé “une magnifique oraison funèbre”. Il plaidait, en substance, qu’il fallait “sauver l’honneur de la justice française” en empêchant que soit étouffé “le scandale des écoutes”. Et Clerget, dit Fressoz, a rappelé “la Cour aux saines réalités”: “Vous n’avez pas l’habitude, s’écrie-t-il, de juger selon un code de l’honneur, mais selon la loi.”
Cette phrase est le pivot du papier, parce que Fressoz en fait un crochet du droit sur la tempe du droit. “Raccourci saisissant dans sa brutalité.” La justice, souvent, “n’a rien à voir avec l’honneur” et “est même quelquefois tout son contraire”. Tout est là: la loi peut sauver l’institution en l’exemptant de se regarder, et c’est précisément ce que Fressoz reproche.
Dans une énigme judiciaire… il n’y a plus d’énigme
Fressoz rappelle le b.a.-ba qui devrait clore l’histoire: dans une affaire, il y a “un crime ou un délit”, “un mobile”, “un coupable”. Une fois ces trois éléments trouvés, “il ne reste plus qu’à juger”. Et, dans l’affaire des micros, insiste-t-il, “la justice avait tout sur la table, presque dans le premier moment”. “Le délit: il était flagrant.” “Les mobiles: ils étaient aveuglants.” Et “quant aux coupables”, moins de dix jours après la découverte, Le Canard “apportait comme sur un plateau leurs noms au juge d’instruction”. “Il n’y avait plus d’énigme.”
On entend la colère froide: si tout est clair, pourquoi six ans de procédure et un enterrement final ?
À partir de là: égarer les soupçons, ignorer les mobiles, embrouiller les faits
La réponse, Fressoz la formule sans détour: dès que “tout était clair et évident”, l’action de la justice a tendu à “égarer les soupçons”, à “ignorer les mobiles”, à “embrouiller les faits” et à “escamoter les coupables”. Action “poursuivie systématiquement à tous les échelons de l’appareil judiciaire”, tantôt “retorse et chafouine”, tantôt “cynique et péremptoire”.
Le style de Fressoz est celui d’un procureur qui plaide contre le tribunal. Il ne s’attarde pas “sur les détails et les détours de la chicane” (il renvoie à une chronologie en page 4). Il veut l’impression d’ensemble: une institution qui, lorsqu’elle est confrontée à un scandale d’État, déploie une intelligence procédurale non pas pour atteindre la vérité, mais pour la dissoudre.
Prescription, maladresse, “coïncidences”: la justice manipulée “sans vergogne”
La suite en page 8 ajoute de l’huile au sarcasme. On y lit en substance que l’argument de forme (nullité, prescription) a servi de porte de sortie: “l’action publique est éteinte”, donc “vous êtes forclos”. Et Fressoz suggère que, sans ce prétexte “artificieux”, on aurait bien trouvé “un autre” pour éviter que les “plombiers” soient inculpés et jugés: “Les ressources du Code pénal sont inépuisables.”
Et surtout, il accuse: la justice “ne sort pas grandie” de l’affaire des micros. Elle “s’est laissée manipuler sans vergogne par le Pouvoir” qui voulait “épargner à ses plombiers” et s’épargner à lui-même la discrétion d’un procès public. Elle s’est mise “au service d’une prétendue raison d’État”. Elle a “capitulé” et a failli à sa mission “de protéger la légalité contre ceux qui la violent, de défendre les citoyens contre les exactions”. Le reste n’est qu’“arguties de robins”.
Et, au passage, une “aimable coïncidence” est rappelée: selon Fressoz, Le Canard est débouté, sur demande du gouvernement, dans l’affaire des écoutes “au moment même” où il est inculpé, sur poursuite du gouvernement, dans l’affaire de la feuille d’impôt de Giscard. Le hasard, chez Fressoz, a souvent un uniforme.
Le dessin: “sourd, aveugle et paralytique”
Le dessin (Escaro) vient comme un tampon final: un personnage-trône, étiqueté “SOURD AVEUGLE ET PARALYTIQUE”, auquel on parle avec un cornet. Et la légende, absurde et sinistre: “Hein? Quoi? L’affaire des maquereaux? Des maquereaux du ‘Canard’? Ça s’est terminé en queue de poisson.” Tout est sauvé, oui: la justice peut prétendre n’avoir rien entendu, rien vu, et ne plus pouvoir bouger.
Fressoz signe ainsi une chronique de l’impunité administrative. Le scandale, lui, reste entier, mais soigneusement empaqueté sous un ruban: “la forme”.





