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N° 3121 du Canard Enchaîné – 20 Août 1980

N° 3121 du Canard Enchaîné – 20 Août 1980

19,00 

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Des sous comme un Polonais…

Août 1980 : la Pologne s’embrase, et Bernard Thomas fait parler la langue de bois jusqu’à l’étouffement. Les ouvriers de Gdansk demandent le droit de grève, la fin de la censure, la libération de prisonniers ? « Délire », répond le système, qui appelle « peuple » ce qui le conteste. Thomas déroule la peur de Prague, les réflexes de Husak, la Charte 77, les troupes qu’on déplace en prétendant qu’il n’y a pas de rideau de fer. Et Cardon résume l’Occident : Giscard en slip, jurant depuis la plage qu’il est « avec eux ».

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Chaque numéro ou journal anniversaire, peut être inséré dans une pochette cadeau au choix, d’un très beau papier pur coton, comportant une illustration originale spécialement réalisée pour COUAC ! par Fabrice Erre ou Laurent Lolmede, ou pour les premiers lecteurs du Canard Enchainé par Lucien Laforge.

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Enchâssé entre deux feuilles d’acrylique (plexiglass extrudé*) il s’exposera aux regards sous son plus beau jour.

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Le maintien entre les deux plaques, avec 8 petites pinces nickelées, supprime la vue des plis ainsi que leurs effets indésirables. Les marges autour du journal sont de 2 cm et sont ajustées au format de l’édition, qui a varié au fil des décennies.

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"Des sous comme un Polonais..." : la solidarité en maillot, la révolte en zlotys

Gdansk, août 1980 : quand le "délire" commence à faire peur

Bernard Thomas ouvre le bal avec une fausse stupeur qui dit l’inverse de ce qu’elle feint : "Ils sont fous, ces Polaks !" Fous de demander, après "36 ans de communisme", des choses aussi extravagantes que la garantie du droit de grève, la libération de prisonniers politiques, la fin de la censure, la liberté d’écrire et de parler. Autrement dit, fous de réclamer un État qui ne confonde pas la classe ouvrière avec un troupeau qu’on mène au sifflet.

La mécanique satirique est celle du Canard quand il veut mimer la langue de bois pour la faire s’étrangler toute seule. Thomas prête à l’appareil communiste une indignation outrée, presque morale : faire grève contre un patron, passe encore ; mais "contre le peuple souverain, contre soi-même !" Voilà le tour de passe-passe : le Parti s’auto-proclame peuple, donc toute contestation devient automutilation. Et la revendication syndicale se transforme en crime métaphysique.

Dans l’arrière-plan, on est à l’été 1980 : la Pologne de Gierek tangue, les chantiers de Gdansk grondent, et l’idée même d’un syndicat qui ne soit pas tenu par la bride du Parti devient un gros mot. Thomas n’argumente pas : il caricature le réflexe de défense du système, sa panique devant un mot simple, grève, dès qu’il n’est plus tamponné par le comité central.

La liberté, oui : "à condition d’obéir au Parti"

Tout le sel du papier tient dans ce genre de formule, glissée comme si elle allait de soi : "Mais ils sont libres, les syndicats ! À condition, évidemment, d’obéir au Parti." C’est la liberté selon le règlement intérieur : un lac en plein air, mais entouré de grillage.

Même ironie sur la religion : Thomas évoque "l’accès des églises aux mass media" et conclut que c’est parfait, puisque cela permettra de "favoriser par la pub les trafiquants d’opium du peuple". Ici, il ne joue pas seulement contre le pouvoir polonais : il vise la boîte à outils idéologique du bloc soviétique, ses slogans prêts à l’emploi (opium, agents, contre-révolutionnaires) et sa façon d’expliquer toute demande de droits par une intoxication venue d’ailleurs.

La satire pique aussi les justifications importées des grands frères : on a entendu, dit-il, le camarade Popov (dirigeant sportif, Jeux de Moscou) certifier qu’il n’y a pas de rideau de fer. Thomas s’empresse de traduire : on retire 20 000 soldats soviétiques d’Allemagne de l’Est, comme Brejnev l’avait annoncé… et on en fait entrer 10 000 en Pologne, 10 000 en Tchécoslovaquie. Rideau, non : plutôt un store vénitien, qu’on remonte d’un côté pour le baisser de l’autre.

Le Canard se paie aussi la trouille du voisin : Prague, Husak et la contagion

La suite est un petit atlas de la peur : les journaux polonais interdits chez les Praguois, le "vulgaire" Rude Pravo qui étale Gdynia, Sopot, Gdansk, Malbork, Elblag… comme on montrerait une carte d’épidémie. Thomas s’amuse de cette obsession de la "contamination" : il imagine des "voyous prolétariens" faisant passer des discours papaux, soigneusement traduits, chez les Tchèques et les Slovènes. Là encore, il renverse la rhétorique : la subversion n’est plus un complot, c’est un texte plié dans une poche.

Et il plante une épingle dans le calendrier : le 21 août, anniversaire de l’entrée des chars à Prague. De quoi faire trembler Husak, de relancer les expulsions contre Tomin et les militants de la Charte 77, ces "énergumènes" qui osent réclamer l’application de lois "telles qu’elles existent". Le trait est brutal : le régime n’a même plus besoin d’inventer un délit, il lui suffit de punir ceux qui prennent ses textes au sérieux.

L’Occident "avec vous" : l’hypocrisie en carte postale

Le papier vise aussi l’autre rive. Thomas évoque l’Occident et ses "millions d’émigrés polonais", parfois "très haut placés", et cite des noms comme Edmund Muskie ou Zbigniew Brzezinski. Et puis il feint de donner une leçon de bonne conduite : surtout, pas d’immixtion ; les camarades de l’Est ne se vengent que trop bien en nous jetant leur colère à la figure… Tout cela pour finir sur la pirouette : si crise il y a en Pologne, c’est de notre faute, dit Charles Fitermann, à cause des "retombées de l’inflation capitaliste". Thomas conclut : "Alors !..." Comme si le syllogisme s’écroulait en poussière au moment même où il se prononce.

C’est là que le dessin de Cardon fait merveille, en contrepoint : Giscard en slip de bain, regardant la mer, lâche cette phrase de compassion touristique : "Que les pêcheurs de Gdansk sachent bien que nous sommes avec eux !" Toute la diplomatie de carte postale est dans ce décalage : la solidarité proclamée depuis une plage, mains derrière le dos, loin du bruit des chantiers et des matraques. Le Canard n’accuse pas seulement, il ridiculise : l’empathie devient une posture, un slogan qu’on jette comme une bouée… sans se mouiller.

"Des sous" : l’argent, la peur et la morale à géométrie variable

Le titre lui-même, "Des sous comme un Polonais...", joue sur l’obsession matérielle et sur la condescendance. Thomas fait entendre en sourd la tentation cynique : les "prolos" veulent de la bidoche, qu’on leur en donne un peu ; si ça ne suffit pas, "ça va saigner", prévient M. Babiuch aux grévistes de Gdansk. La phrase résonne comme un avertissement de boucherie, pas de politique.

Au fond, Thomas montre deux choses à la fois, sans se disperser : d’un côté un système qui traite des revendications élémentaires comme une maladie mentale ; de l’autre, une Europe qui commente la tempête en maillot, en multipliant les prudences et les phrases creuses. Et derrière, une évidence historique qu’on sent sans qu’il ait besoin de l’écrire : à force de traiter le réel de "délire", on finit par tomber sur un réel qui ne se laisse plus insulter.