Jean Sennep (1894-1982) : le trait d’un « grand », passé par le Canard
Jean-Jacques Charles Pennès, dit Jean Sennep (ou Jehan Sennep), naît à Paris le 3 juin 1894 et meurt à Saint-Germain-en-Laye le 9 juillet 1982. Caricaturiste et dessinateur de presse, il traverse presque tout le XXe siècle crayon à la main, et laisse une empreinte durable sur la satire politique française, jusque dans ses querelles. Car Sennep, c’est aussi cela : un dessinateur dont on peut discuter les idées, mais dont il est difficile de contester l’importance.
Des tranchées au dessin : une vocation durcie
Mobilisé pendant la Première Guerre mondiale, il en revient « profondément meurtri ». De cette expérience, il gardera une aversion tenace pour l’Allemagne. L’après-guerre le voit d’abord mener une vie plus prosaïque : un passage par un emploi de bureau à la Compagnie du gaz, puis le journalisme au Matin. Mais la route l’attire vers le dessin satirique : il débute au Rire, où il commence à faire ce qu’il fera toute sa vie, c’est-à-dire attraper l’actualité au col et la tordre jusqu’à ce qu’elle avoue.
Années 1920 : l’Action française, Daudet, Maurras… puis la porte
Dans les années 1920, Sennep entre au quotidien L’Action française et illustre plusieurs pamphlets anti-républicains de Léon Daudet. L’épisode dit quelque chose de son positionnement politique, mais aussi de ses relations parfois électriques avec son propre camp. Son travail est méprisé par Charles Maurras, au point que ce dernier relègue ses dessins à la dernière page. Sennep s’éloigne peu à peu et quitte définitivement L’Action française en 1926.
La décennie l’installe pourtant comme une signature redoutablement visible. À partir de 1924, il s’engage avec une ardeur particulière contre le Cartel des gauches et multiplie les collaborations : La Liberté, L’Écho de Paris, Candide… Ses caricatures des figures de gauche deviennent des « portraits-charges » emblématiques de l’entre-deux-guerres : Briand, Herriot, Blum, saisis dans une galerie où la politique se lit sur les silhouettes et les grimaces. En juin 1926, il prend même la direction du Charivari, qu’il conserve un an.
Un style “scolastique” : l’élégance au service de l’exagération
On a décrit son style comme « scolastique » : trait élégant, composition précieuse, précision presque académique… et, justement pour cela, déformation maximale. Chez Sennep, le gras gonfle comme une baudruche d’orgueil, le maigre devient filament, et les visages se transforment en fonctions. Le procédé n’est pas seulement graphique : il est politique. Exagérer, c’est trancher. Écraser un nez, allonger un menton, c’est décider de ce que le lecteur doit retenir.
Cette mécanique du trait se prolongera jusque tard : il n’hésite pas, par exemple, à transformer Jean-Jacques Servan-Schreiber en champignon nucléaire pour railler ses combats contre les essais atomiques français dans les années 1970. Sennep pratique une caricature qui n’argumente pas : elle décrète, elle tamponne, elle estampille.
Anticommuniste, anti-nazi : les années 1930 et le piège de l’époque
Sennep est un homme de droite, affichant un anticommunisme constant. Il pourfend le Front populaire et ses figures. Mais l’histoire n’obéit pas aux alignements simples, et Sennep n’est pas, sur l’Allemagne hitlérienne, dans le camp de l’aveuglement satisfait. Hostile au nazisme, sceptique face aux Accords de Munich, il soutient même son confrère Cabrol (dessinateur de gauche) lorsque Hitler attaque ce dernier à propos d’une caricature publiée au Luxembourg. Chez Sennep, l’adversaire politique n’empêche pas, parfois, la solidarité de métier quand souffle un vent plus noir.
1940-1944 : Vichy, la tentation et le refus
Ses sentiments profondément anti-allemands le conduisent à rejeter la collaboration et le régime de Vichy, pourtant soutenus par nombre de ses anciens compagnons de presse. La trajectoire est néanmoins complexe : il continue de publier dans Candide, journal pétainiste, tout en dessinant secrètement des caricatures anti-vichystes qui seront publiées à la Libération. Cette double réalité, typique des années de brouillard moral, explique qu’on puisse, selon l’angle, lui dresser un acte d’accusation ou un plaidoyer. Dans le Canard, en tout cas, on retient surtout que « dès 1940 », il aurait « tourné le dos » aux généraux de Vichy « avec dégoût ».
La Libération : un passage au Canard, sous le signe d’une réconciliation vigilante
Sennep participe brièvement au Canard enchaîné entre 1944 et 1947. C’est une période particulière : le journal reparaît le 6 septembre 1944, après plus de quatre ans d’absence. Dans l’éditorial de ce numéro historique, Pierre Bénard écrit une phrase qui éclaire le choix, et le climat : « Jean Sennep figure également aujourd’hui parmi nos collaborateurs. »
Le texte de Bénard, relu bien plus tard par Yvan Audouard, est construit comme une poignée de main qui garde les doigts comptés. Bénard reconnaît l’opposition politique, la surprise de se découvrir, et surtout le fait que Sennep n’a pas suivi la foule des ralliements : « Nous avons été adversaires », mais aussi « nous avons partagé les mêmes angoisses et les mêmes espérances ». Et puis cette idée, très Canard, d’une amitié possible sans conversion idéologique : « Il se peut que dans l’avenir nos routes divergent encore… Et quoi qu’il arrive nous resterons amis. »
Ce passage dit beaucoup du Canard de la Libération, qui tente de recomposer une communauté de presse sur une ligne de fracture : d’un côté, le nécessaire tri moral après Vichy ; de l’autre, la tentation, très française, de recoller vite les morceaux. Sennep, caricaturiste de droite passé par des titres à forte coloration, devient alors un test vivant : peut-on faire place, dans un journal satirique, à un dessinateur venu d’ailleurs, dès lors qu’il n’a pas “marché” avec l’occupant ? Le Canard répond provisoirement oui, avec prudence, et sans demander au crayon de voter à gauche.
Après-guerre : albums, Figaro, long règne du portrait-charge
Immédiatement après la guerre paraît un album au titre significatif, Histoire de France 1918-1938, conçu dans un contexte de tentative de réconciliation nationale : on y place « à parts égales » les points de vue de Sennep, caricaturiste de droite, et de H. P. Gassier, caricaturiste communiste. Le geste est symbolique : donner à voir que la caricature, au-delà des camps, peut raconter l’histoire comme un duel d’encre plutôt qu’une guerre civile.
Sennep contribue aussi à l’hebdomadaire Action, et devient surtout, jusqu’à sa retraite en 1967, le dessinateur attitré du Figaro. Pendant plusieurs années, et au moins jusqu’à la fin des années 1970, Point de Vue – Images du Monde publie dans chaque numéro une caricature de lui. Cela signifie une chose simple : il reste, longtemps, une institution graphique, une “signature-réflexe” pour une partie de la presse française.
Influences, postérité, et la petite case de Perec
Son influence est revendiquée ou constatée chez plusieurs caricaturistes, notamment Jean Effel et Jacques Faizant. Il apparaît même dans l’archipel des réminiscences de Georges Perec : Sennep est évoqué dans Je me souviens. Ce détail n’est pas anodin. Il dit qu’au-delà des polémiques, Sennep appartient à la mémoire visuelle du pays, comme une figure qu’on n’a pas besoin d’expliquer pour qu’elle fasse image.
1982 : “Mort d’un grand”, l’adieu d’Yvan Audouard
À la mort de Sennep, Yvan Audouard lui rend hommage dans le Canard enchaîné du 14 juillet 1982, dans un encadré titré « Mort d’un grand ». Le texte est bref, mais chargé comme un dessin bien encré. Audouard rappelle d’abord le 6 septembre 1944 et la phrase de Bénard. Puis il résume la trajectoire avec une formule qui claque : Sennep « avait terrorisé trois républiques » et « ridiculisé le régime de Vichy ». Il « nous quitte à 88 ans », n’ayant interrompu ses « saines activités iconoclastes » que depuis quelques semaines.
La chute est une sorte de salut de confrérie, où l’on sent le Canard parler au nom de la profession entière : « Les Français lui doivent de grands rires libérateurs. Ses jeunes confrères… lui doivent une partie de leur insolence. » Audouard conclut, simplement : « Qu’il repose en paix. Il a bien fait son boulot. » Le mot “boulot” est essentiel : c’est l’éloge par le métier, pas par le catéchisme politique. Sennep n’est pas sanctifié, il est reconnu comme ouvrier majeur de la caricature.
Sennep et le Canard : une rencontre brève, mais révélatrice
Dans l’histoire du Canard enchaîné, Sennep n’est pas une figure fondatrice ni une présence au long cours. Son passage (1944-1947) est court. Mais il éclaire une zone passionnante de l’après-guerre : la façon dont un journal satirique, farouchement indépendant, peut accueillir un crayon politiquement éloigné, à condition que la ligne rouge, celle de la collaboration, ait été refusée. La nuance est capitale, et le Canard, par la voix de Bénard, la formule presque comme un pacte : adversaires, oui ; ennemis irréconciliables, non.
Sennep reste donc, pour Couac!, l’un de ces “crayons de passage” qui racontent autant le journal que l’homme. Un dessinateur de droite, anticommuniste, au trait raffiné et cruel dans l’exagération, capable de ridiculiser Vichy, de soutenir un confrère attaqué par Hitler, de terroriser des présidents et d’inspirer des générations. Un nom qu’on peut discuter, mais qu’on ne peut pas effacer. Et dont le Canard, à sa manière, a gardé la trace : celle d’un collaborateur provisoire, et d’un grand professionnel du rire politique, ce rire qui libère, même quand il pique.












