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N° 1 du Canard Enchaîné – 10 septembre 1915

N° 1 du Canard Enchaîné – 10 septembre 1915

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Numéro inaugural

Le 10 septembre 1915, en pleine boucherie mondiale et sous le règne des ciseaux d’Anastasie, Maurice Maréchal lance le premier Canard enchaîné. Dans “Coin ! Coin ! Coin !”, il promet des “nouvelles rigoureusement inexactes” pour mieux ridiculiser les vérités officielles. Dans “Qu’en dites-vous ?”, il se moque des propagandes étrangères autant que des routines de la presse française. Dès ce numéro inaugural, tout est déjà là : le refus de la pose, la satire du journalisme en uniforme, et cette ironie qui, depuis 1915, continue de dégonfler les baudruches.

Édition sur 4 pages, 46 x 31.5 cm. L’exemplaire en vente est dans un état exceptionnel de conservation, sans trace de plis, ni manque, ni déchirure ni aucune restauration. Le niveau d’insolation est très faible en regard de son âge.

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Enchâssé entre deux feuilles d’acrylique (plexiglass extrudé*) il s’exposera aux regards sous son plus beau jour.

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Le maintien entre les deux plaques, avec 8 petites pinces nickelées, supprime la vue des plis ainsi que leurs effets indésirables. Les marges autour du journal sont de 2 cm et sont ajustées au format de l’édition, qui a varié au fil des décennies.

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Cette présentation est déclinée en 2 options :

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10 septembre 1915 : quand Maurice Maréchal lâche son premier coin-coin contre la presse en uniforme

Un journal né dans la boue, contre la boue imprimée

Daté du 10 septembre 1915, le tout premier numéro du Canard enchaîné surgit en pleine Grande Guerre, au moment où la France enterre ses morts par centaines de milliers et où l’arrière, lui, suffoque sous un autre régime de plomb : celui de la propagande, des communiqués officiels, des emballements patriotiques, des silences obligatoires et de la censure. Maurice Maréchal et H.-P. Gassier lancent alors un petit journal de quatre pages, pauvre en moyens, minuscule par le format, mais déjà très riche d’un ton. C’est un caneton de fortune, mais il a déjà le bec acéré, l’œil frondeur et une idée fixe : ne pas ressembler à la grande presse.

Le texte d’ouverture, “Coin ! Coin ! Coin !”, n’est pas seulement un éditorial inaugural. C’est à la fois un manifeste, une grimace, une profession de foi et une déclaration de guerre aux habitudes journalistiques du moment. Maréchal annonce d’emblée que Le Canard Enchaîné a “décidé de rompre délibérément avec toutes les traditions journalistiques établies jusqu’à ce jour”. Le ton est donné : il ne s’agit pas d’entrer sur le marché de la presse, mais d’entrer dans son buffet pour y renverser la soupière.

Ce premier texte est admirable par sa vitesse. En quelques lignes, tout y est déjà. D’abord le refus de la pose. Le journal veut “épargner, tout d’abord, à ses lecteurs, le supplice d’une présentation”. C’est une anti-présentation, donc. Au lieu d’un noble discours sur la mission de la presse, Maréchal préfère la désinvolture méthodique. Ensuite vient le refus d’un genre dominant : l’article “stratégique, diplomatique ou économique”. La formule vise tout ce qui encombre alors les colonnes sérieuses, ces analyses à longue barbe qui prétendent expliquer la guerre en enrobant l’ignorance de gravité. Maréchal feint d’y renoncer pour des raisons de format : “Son petit format lui interdit, d’ailleurs, formellement, ce genre de plaisanterie.” Tout est là encore une fois : le sérieux est la vraie plaisanterie, et le rire, lui, devient une façon de remettre les choses à l’endroit.

“Des nouvelles rigoureusement inexactes” : le grand paradoxe fondateur

La phrase la plus fameuse est déjà là, intacte, en pleine jeunesse : le Canard s’accordera “la liberté grande de n’insérer, après minutieuse vérification, que des nouvelles rigoureusement inexactes”. Cette trouvaille n’est pas une simple galéjade. Elle vient du cœur même du dispositif de guerre. Puisque toute la presse dit vrai d’une vérité surveillée, filtrée, corsetée, rabâchée, il faudra donc mentir pour être sincère. Puisque les journaux alignent des “nouvelles implacablement vraies”, il faudra donner des nouvelles fausses… “pour changer”.

Le paradoxe est superbe parce qu’il ne repose pas sur le relativisme, mais sur une expérience politique très concrète. En 1915, la censure militaire, la fameuse Anastasie aux grands ciseaux, coupe, blanchi, suspend, corrige. Les journaux vivent sous contrôle. La presse dominante, de L’Écho de Paris à L’Action française, de Le Matin à Le Petit Parisien, participe largement à la liturgie nationale. Elle chauffe l’arrière, héroïse le massacre, transforme les hésitations du pouvoir en certitudes imprimées. Dans ce décor, prétendre publier du faux devient une manière de dénuder le faux qui se donne pour le vrai. Le Canard naît donc dans un drôle de clair-obscur : officiellement bouffon, en réalité très lucide.

Maréchal pousse la logique jusqu’à l’absurde avec une allégresse qui deviendra la marque du journal. Pour obtenir ce “joli résultat”, explique-t-il, la direction n’a pas hésité à signer un contrat avec “la très célèbre Agence Wolff” qui lui transmettra de Berlin, “par fil spécial barbelé”, “toutes les fausses nouvelles du monde entier”. Le trait est magnifique. L’Agence Wolff, agence allemande, fait entrer aussitôt la guerre dans la satire. L’information est prise entre des fils, mais ici ils sont “barbelés”. Le télégraphe devient tranchée. La transmission devient blessure. En un raccourci, Maréchal ridiculise la fabrique industrielle de la nouvelle et rappelle que toute information de guerre circule alors dans un paysage de frontières armées, de nationalismes délirants et de manipulations concurrentes.

La dernière phrase achève la pirouette avec un salut funèbre : “nous lui présentons par avance et respectueusement, nos plus sincères condoléances.” Voilà le lecteur accueilli non comme un client, mais comme un survivant. C’est très 1915 : on vit, mais en ayant déjà un pied dans le deuil.

Dans “Qu’en dites-vous ?”, la propagande étrangère et la sottise nationale font ménage

Le second article de Maurice Maréchal, “Qu’en dites-vous ?”, paraît d’abord plus circonstanciel. Il l’est, bien sûr, puisqu’il part d’un congrès tenu à Berlin par les journalistes allemands, au cours duquel aurait été discutée la question de l’information étrangère et la création d’“attachés-journalistes” auprès des diplomates allemands. Mais là encore, Maréchal ne se contente pas de tirer sur l’ennemi désigné. Il fait beaucoup mieux : il commence par le Boche, et finit par tirer sur les ridicules français.

Le mouvement est très habile. “Très pratiques, ces Boches, décidément.” La formule pose une évidence goguenarde, puis bifurque aussitôt : “Mais pourquoi ne pas les imiter ?” C’est ici que le texte décolle vraiment. Au lieu de s’indigner en bon patriote, Maréchal propose de doter la France d’une semblable institution pour mieux répandre “notre belle culture latine”. Et voilà qu’apparaît la cible réelle : la presse française elle-même, prise dans sa manie de commenter à vide, d’enfler les crises diplomatiques, de recycler les marottes éditoriales jusqu’à la méningite.

Le passage sur la Bulgarie est particulièrement savoureux. Maréchal propose d’envoyer à Sofia “quelques folliculaires avertis”, capables de faire comprendre au gouvernement bulgare dans quelle “désagréable posture” ses “perpétuelles tergiversations” mettent journellement “notre malheureuse presse quotidienne”. Renversement délicieux : le drame n’est plus la situation géopolitique, mais l’embarras des rédactions françaises à qui il faut chaque jour du papier, des titres et des postures. Le mot “folliculaires” n’est pas jeté au hasard. Il renvoie au vieux vocabulaire méprisant appliqué aux journalistes de plume mécanique, ceux qui noircissent du feuillet comme on tourne une manivelle. Maréchal, journaliste lui-même, ne ménage pas sa corporation. Le Canard naît aussi comme satire du journalisme.

Le sommet arrive avec Gustave Hervé. “Gustave Hervé, pour ne citer que lui, n’a pas écrit, sur la question, moins de trente-huit articles intitulés alternativement : l’Énigme bulgare et l’Épine bulgare. Cela fait, si je ne m’abuse, dix-neuf Énigmes et dix-neuf Épines.” Il y a là tout l’art canardier : précision arithmétique, moquerie des titres à ficelle, dénonciation de la pensée en série. L’actualité internationale devient une fabrique de poncifs. Les journaux ne cherchent plus à comprendre, ils cherchent à meubler. Les “idées manquent”. “Les titres aussi.” Le diagnostic, en 1915, a déjà une portée qui déborde largement l’épisode.

Un premier numéro déjà tout entier canardier

Ces deux articles disent presque tout du Canard enchaîné à venir. On y trouve la défiance envers les conformismes de presse, le goût de la formule retournée, la guerre menée contre les grands mots, le refus des hiérarchies installées entre information noble et satire supposée mineure. Maréchal ne se place pas hors du journalisme, il s’y glisse en crabe. Il fait mine de ne pas faire d’information, mais il éclaire déjà mieux le régime de l’information que bien des éditorialistes engoncés de l’époque.

Ce n’est pas un hasard si Laurent Martin insiste sur la pauvreté initiale du journal, sur son caractère artisanal, sur son installation modeste chez Maurice Maréchal et Jeanne Maréchal, rue de Bondy puis rue du Faubourg-du-Temple selon les moments et les usages du récit mémoriel du journal. Le Canard est né pauvre, matériellement pauvre, et cette pauvreté a souvent été intégrée à sa légende comme un gage de liberté. Non pas par romantisme d’opérette, mais parce qu’en face la grande presse dispose d’équipes nombreuses, d’argent, de réseaux, d’habitudes, d’autorité sociale. Le petit format du Canard n’est pas seulement une contrainte, c’est une arme de poche.

On retrouve d’ailleurs dans “Coin ! Coin ! Coin !” une intuition qui va traverser toute l’histoire du journal : la modestie revendiquée vaut mieux que la majesté frelatée. Le Canard ne promet pas d’éclairer le monde depuis une chaire. Il promet de déranger un peu les lanternes. En cela, il se place très tôt contre la boursouflure. Là où tant de journaux s’habillent de gravité pour habiller le pouvoir, Maréchal choisit le cancan, le pas de côté, l’ironie qui fait trébucher la pompe.

Le paradoxe de 1915 : un journal fragile, provisoire, déjà durable

On sait que cette première formule du Canard ne dure pas. Après seulement quelques numéros, faute de moyens, l’aventure s’interrompt. Laurent Martin* rappelle les défauts matériels du premier Canard : mauvaise qualité du papier, tirage médiocre, périodicité vite déréglée, organisation artisanale, fragilité financière. Maréchal lui-même présente ses excuses pour la “façon déplorable” dont fut présenté le premier numéro. L’entreprise est prématurée, presque impossible. Elle trébuche. Elle doit fermer son bec.

Mais ce qui frappe rétrospectivement, c’est à quel point cette tentative brève contient déjà la longue durée du journal. L’arrêt précoce n’efface rien. Au contraire, il donne à cette naissance un air de légende de combat. En 1915, le Canard est encore une petite chose bancale. Pourtant son ton, lui, est né d’emblée. Les pages tremblent un peu, le papier est pauvre, mais la musique est déjà là. Une musique de défiance, d’insolence disciplinée, de burlesque politique.

Il faut aussi mesurer ce que signifie une telle naissance en septembre 1915. Nous ne sommes pas après-guerre, dans le confort du recul. Nous sommes dedans. Verdun n’a pas encore eu lieu, mais la saignée est déjà immense. La censure n’est pas un souvenir, c’est un appareil vivant. Le “bourrage de crâne” n’est pas encore devenu l’un des grands mots rétrospectifs du conflit, mais Maréchal en perçoit déjà les mécanismes. Il comprend que la guerre produit non seulement des morts, mais une langue. Et c’est cette langue qu’il entreprend de saboter.

Maurice Maréchal, tout de suite à sa place

Dans ces deux textes, Maurice Maréchal apparaît déjà exactement là où on l’attendait sans encore le savoir. Il ne joue ni au doctrinaire, ni au moraliste, ni au boutefeu national. Il n’est pas davantage dans le pacifisme officiel ou le prêche abstrait. Comme le rappelle Laurent Martin*, le Canard de Maréchal et Gassier est difficile à classer. Il souhaite la fin du conflit, il voit clair dans le partage des responsabilités, il refuse les fanfares de l’arrière, mais il ne s’abandonne pas au catéchisme. Il préfère le fil tordu de l’ironie.

Maréchal a été météorologiste au Matin. Ce détour n’est pas anodin. L’homme qui annonçait la pluie et le beau temps sait lire les pressions et les nuages. Dans ce premier numéro, il annonce surtout un changement de climat dans la satire politique française. Son humour n’est pas un supplément décoratif. C’est une méthode d’observation. Il ne fait pas rire à côté du réel, il rit dans ses coutures.

D’où l’importance de ces deux articles. “Coin ! Coin ! Coin !” n’est pas seulement l’acte de naissance d’un journal. C’est l’acte de naissance d’une posture journalistique française, durablement singulière : faire profession d’inexactitude pour mieux éventrer le mensonge organisé. Et “Qu’en dites-vous ?” prolonge aussitôt cette leçon en montrant que le patriotisme journalistique, la routine des titres, les emballements diplomatiques et la bêtise rédactionnelle forment un même bloc de papier.

Le 10 septembre 1915, le Canard enchaîné n’a encore ni son histoire, ni sa mythologie, ni ses grandes affaires. Il n’a même pas l’assurance de survivre. Mais il a déjà trouvé sa vraie spécialité : se moquer de ce qui se prend trop au sérieux, surtout lorsque ce sérieux sert d’alibi à la servitude. Le caneton est encore maigre, mais il sait déjà très bien où pincer.

 

* Laurent Martin, Le Canard enchaîné, Histoire d'un journal satirique (1915-2005), Le Nouveau Monde éditions, 2005