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N° 2 du Canard Enchaîné – 20 septembre 1915

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Les Embusqués

Dix jours après sa naissance, Le Canard enchaîné consacre son deuxième numéro aux “embusqués”. Maurice Maréchal y démonte la galerie des planqués, profiteurs et patriotes de salon, tandis que Gassier croque un Maurice Barrès en vestale du “feu sacré”. Sous le rire, le tir est précis : patrons de presse, spéculateurs, propriétaires, braillards de l’arrière. En septembre 1915, le petit journal est encore mal imprimé, pauvre et fragile. Mais il a déjà trouvé sa spécialité : débusquer ceux qui font la guerre avec la bouche, la plume ou le tiroir-caisse.

Édition originale sur 4 pages, 46.5 x 33.5 cm. L’exemplaire en vente est en parfait état de conservation, sans manque, rousseur, ni restauration. Un fac similé a été imprimé dans un format 50 x 32 cm, se différenciant immédiatement par le format, le papier, et l’inversion des pages 3 et 4.

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20 septembre 1915 : le deuxième Canard sort du nid et plume les embusqués

Un second numéro qui confirme d’emblée la ligne de tir

Le 10 septembre 1915, Le Canard enchaîné naissait dans la guerre, la censure et la pénurie, avec l’aplomb d’un journal minuscule qui promettait, “après minutieuse vérification”, de ne publier que des “nouvelles rigoureusement inexactes”. Dix jours plus tard, le deuxième numéro, daté du 20 septembre 1915, montre déjà que ce premier coin-coin n’était pas une simple bravade de lancement. Le journal a trouvé sa cible, son ton et presque sa mission : débusquer, derrière les grands mots patriotiques, les profiteurs, les poseurs, les braillards de l’arrière et les faux héros du papier imprimé.

La page 4 du premier numéro l’annonçait sans détour : le suivant serait “consacré aux EMBUSQUÉS”. Le programme est tenu. Maurice Maréchal signe “Les Embusqués”, H.-P. Gassier dessine “La Vestale”, caricature transparente de Maurice Barrès, et le billet “Plates excuses” vient rappeler, avec une désinvolture très canardière, que le journal est né pauvre, imprimé de travers, mais déjà décidé à frapper juste. En vérité, ce second numéro fixe l’une des grandes intuitions du Canard : pendant qu’on exalte le sacrifice au front, il faut examiner de près ceux qui, à l’arrière, vivent de la guerre, parlent de la guerre, écrivent la guerre, exploitent la guerre, sans jamais s’y salir les bottes.

Le mot “embusqué” élargi à tout un monde de profiteurs

Ce qui frappe d’abord dans l’article de Maréchal, c’est la manière dont il travaille le mot même d’“embusqué”. Il commence avec une fausse naïveté : “Et d’abord, qu’est-ce qu’un embusqué ?” Réponse de la concierge : “L’embusqué, c’est qui ne se bat pas.” Maréchal écarte aussitôt cette définition trop simple. Sinon, écrit-il, “notre Joffre, qui ne se bat pas, serait un embusqué ?” Et il tranche : “Vous voyez bien que c’est idiot.” Le procédé est très efficace. Il refuse l’évidence brute, la définition paresseuse, pour mieux recharger le terme d’une dimension morale et politique.

L’embusqué, pour Maréchal, n’est pas le simple non-combattant. Ce n’est “ni le tringlot, ni le médecin, ni le cheminot, ni l’ouvrier d’usine, ni même l’automobiliste. Encore moins l’auxiliaire”. Là aussi, le journal prend position de façon nette. Il ne tape pas sur ceux que la machine de guerre emploie ailleurs qu’au front. Il ne confond pas service utile et planque honteuse.

La cible, c’est autre chose. C’est “l’homme qui, ayant le devoir d’aller au feu, a failli à ce devoir, le malin, le débrouillard qui a su dégoter le bon filon, la tranquille petite place de tout repos, au bon soleil d’arrière”. Voilà l’embusqué véritable : non pas celui que l’armée affecte, mais celui qui se dérobe, s’arrange, se protège, se recommande, se classe et se recase.

Cette précision importe énormément dans le contexte de 1915. La guerre a déjà produit un immense ressentiment social entre le front et l’arrière. Les poilus meurent dans la boue, tandis que se multiplient à l’arrière les soupçons de favoritisme, de piston, de combines administratives, de fortunes de guerre. Le mot “embusqué” circule alors avec une violence particulière. Maréchal le reprend, mais il le détourne de la simple dénonciation populaire pour en faire un instrument de satire sociale. Son embusqué n’est pas seulement le planqué en uniforme. C’est tout un type humain de la guerre moderne.

Le patriotard de salon, première espèce à clouer au pilori

Parmi les figures alignées dans “Les Embusqués”, l’une des plus saillantes est “monsieur le Patriote patenté, grand pourfendeur de boches à longue distance et grand gueulard de Chant du Départ qui, du matin au soir, hurle, à s’égosiller, la Marseillaise… et qui marche à reculons, comme les écrevisses”. Tout Maréchal est déjà là. La formule va droit au ventre du sujet. Elle vise ces exaltés de tribune, de rédaction, de salon ou de café qui poussent les autres vers le sacrifice avec une générosité d’autant plus expansive qu’elle ne les engage pas eux-mêmes.

C’est exactement ce que rappelle le commentaire de Laurent Martin à propos de Maurice Barrès et de Gustave Hervé. Le Canard, dès ses débuts, s’en prend à ces bellicistes d’arrière-boutique, à ces stratèges du café du commerce, à ces journalistes et écrivains qui transforment l’hécatombe en littérature de galvanisation. Gustave Hervé, ancien pacifiste devenu héraut de la croisade nationale, fait partie des cibles préférées. Barrès plus encore. Le nationaliste de L’Écho de Paris, président de la Ligue des Patriotes au début de la guerre, devient pour le jeune Canard une sorte de Vestale du feu sacré, grand prêtre du cocorico, soufflant sur la braise pendant que d’autres brûlent.

Le dessin de Gassier, “La Vestale”, ne laisse d’ailleurs aucun doute. On y voit Barrès, silhouette maigre et compassée, entretenant le “Feu Sacré”, plume à la main, face à un poilu allongé qui lui lance : “C’est-il que vous voulez tenir la chandelle ?” Toute la charge tient dans ce renversement. Barrès se présente comme gardien de l’ardeur nationale. Le soldat, lui, lui rappelle sèchement que le feu, le vrai, c’est celui du front. Le feu sacré de l’écrivain patriotique ressemble soudain à une veilleuse de salon. Et l’expression “tenir la chandelle” ajoute à la scène une vulgarité bienvenue, un coup d’aiguille dans les grands drapés rhétoriques.

On comprend alors pourquoi Barrès est une si bonne cible. Il incarne une guerre sublimée par les mots, exaltée par l’encre, sanctifiée dans les colonnes. Romain Rolland le surnommera “le Rossignol du carnage”, Jean Guéhenno “l’Ordonnateur des pompes funèbres nationales”. Le Canard, lui, préfère le prendre par le ridicule. C’est plus bref, plus vif, et souvent plus cruel.

L’embusqué n’est pas seulement un homme, c’est une société de guerre

L’un des grands mérites du texte de Maréchal est de ne pas s’arrêter au cas spectaculaire du patriote braillard. Il étend la notion d’embusqué à tout un paysage social de profiteurs. “C’est encore môssieu le Pro-pril-lié-taire qui, sans trêve ni répit, poursuit de sa quittance la pauvre femme du Poilu.” La déformation orthographique fait entendre l’accent du propriétaire satisfait, presque dodu, et le contraste avec “la pauvre femme du Poilu” suffit à faire tenir toute une scène de France dans une ligne. Maréchal pointe ici un autre aspect décisif de la guerre : ceux qui, bien à l’abri, continuent à prélever, à exiger, à pressurer les familles de mobilisés.

Puis viennent “l’entrepreneur, l’usinier, le marchand qui spéculent sur le malheur des temps pour exploiter ignominieusement les femmes et les gosses”, puis “le fournisseur sans vergogne qui vend sa camelote à l’État au triple de sa valeur”. Le nom de Damaye, “le grand armateur du Havre”, est cité. Cette précision rappelle que le Canard, même encore embryonnaire, ne veut pas seulement faire des silhouettes générales. Il nomme. Il désigne. Il attaque des intérêts repérables. L’embusqué n’est pas qu’un tempérament. Il a une profession, un carnet d’adresses, un chiffre d’affaires.

Le texte va plus loin encore avec “le bouilleur de cru qui s’embusque derrière son alambic comme le bandit derrière la haie, pour défendre, sa carte électorale à la main, le fameux privilège qu’un ministre à poigne voudrait lui supprimer”. Ici, Maréchal élargit la satire au petit monde des corporatismes ruraux et des intérêts électoraux. Là encore, l’embusqué, ce n’est pas simplement le lâche individuel. C’est celui qui s’abrite derrière un statut, un privilège, une utilité proclamée, une influence locale, pour protéger son avantage pendant que d’autres se font trouer la peau.

La fin de l’article donne à cette galerie sa vraie dimension : “C’est la foule des mauvais citoyens qui s’abattent comme sauterelles partout où la mobilisation a fait le vide et qui prient avec ferveur le vieux bon Dieu français pour que les vrais titulaires des places qu’ils occupent ne reviennent jamais.” Cette fois, l’embusqué devient presque une invasion. Il pullule. Il remplit les absences. Il profite du vide laissé par les partis au front. Il attend la mort des autres comme une promotion. Dans cette phrase, le rire se refroidit brusquement. Le cynisme social est saisi à nu.

Une satire de guerre qui n’épargne ni l’argent ni la plume

Ce deuxième numéro confirme ainsi que le Canard de 1915 ne fait pas une satire vaguement antimilitariste, flottante ou abstraite. Il vise un mécanisme précis : la guerre comme fabrique de hiérarchies, de profits, de postures et d’impostures. Le combattant y paie en chair. L’embusqué, lui, encaisse, parade, sermonne ou administre. Il y a là un fil que le journal gardera longtemps : se méfier des nobles causes quand elles servent de paravent à de très prosaïques intérêts.

Il faut aussi souligner que Maréchal frappe en journaliste qui connaît intimement le milieu qu’il vise. Il sait ce qu’est une rédaction. Il sait comment on tonne à distance, comment on fabrique du courage pour autrui. Il sait aussi ce que vaut un titre de journal lancé en pleine guerre. Quand il écrit que ces gens-là, le Canard les “clouera au pilori, impitoyablement… Et toujours avec le sourire !”, il formule déjà la méthode du journal : clouer, oui, mais sans lourdeur doctrinale ; impitoyablement, oui, mais avec une gaieté de bec.

“Plates excuses” : l’art de transformer la misère en style

Le billet “Plates excuses” mérite qu’on s’y arrête, car il complète merveilleusement “Les Embusqués”. En quelques lignes, Maréchal s’excuse de “la façon déplorable dont fut présenté notre premier numéro”. “Mauvais papier, mauvais tirage. C’est la guerre, et l’on ne fait pas ce que l’on veut.” Le constat est simple, presque pauvre lui aussi. Mais la chute relève tout : “D’ailleurs, le premier numéro d’un journal, quel qu’il soit, est immanquablement raté. C’est la tradition.”

Là encore, le Canard retourne une faiblesse en procédé. Il reconnaît sa médiocrité matérielle, mais la hisse aussitôt au rang d’usage général. Puis il ajoute ce petit coup de griffe latéral qui fait tout le prix du billet : le même jour que le premier Canard paraissait le premier numéro de la nouvelle Œuvre quotidienne de Gustave Téry, et “le moins que l’on puisse dire est que M. Gustave Téry s’est montré plus traditionaliste encore que nous. Et ça, c’est une petite consolation.” Autrement dit : nous sommes mal imprimés, certes, mais les gros savent aussi se rater, parfois mieux que nous.

Cette façon de plaisanter sur sa pauvreté n’a rien d’anecdotique. Laurent Martin insiste sur le caractère artisanal du premier Canard, sur le mauvais papier, le tirage médiocre, la périodicité vite détraquée, la fragilité financière. Maréchal le sait, le vit, et l’écrit. Mais plutôt que de s’en lamenter, il fait de cette pauvreté une forme de franchise. Le journal n’a ni les moyens ni les apparats de la grande presse. Tant mieux, au fond. Il n’aura pas non plus ses poses, ses complaisances et ses respects automatiques.

Barrès, Hervé et les autres : le Canard choisit très tôt ses ennemis

Ce qui se joue dans ce numéro du 20 septembre 1915 dépasse donc la seule dénonciation des planqués. Le Canard choisit déjà le camp qui sera souvent le sien : non pas celui d’une idéologie simple, mais celui d’une vigilance constante contre les professionnels du verbe patriotique, les bénéficiaires du désastre et les autorités de papier. Maurice Barrès, Gustave Hervé, et derrière eux tous les “embusqués” de plume, de portefeuille ou de fonction, deviennent des figures commodes d’un mal plus vaste : la transformation de la guerre en rente morale ou matérielle.

Ce n’est pas un hasard si le jeune journal s’en prend si vite aux patrons de presse, aux académiciens, aux parlementaires, aux profiteurs de guerre. Il sait que le front n’épuise pas la vérité du conflit. La guerre se joue aussi dans les colonnes, les contrats, les loyers, les marchés publics, les intrigues d’influence et les distributions de places. Sur ce point, le second Canard est déjà d’une maturité étonnante. Il a dix jours d’existence, mais il voit déjà très clair dans les circuits de l’hypocrisie.

Un journal encore frêle, mais déjà impossible à confondre

Ce deuxième numéro a beau appartenir à une aventure encore très brève, encore vacillante, encore menacée d’asphyxie financière, il possède déjà la netteté d’un caractère. Le premier numéro avait lancé un manifeste. Le second applique la méthode. Il ne promet plus seulement des vérités retournées ; il montre comment l’ironie peut servir d’instrument de tri dans le grand fatras patriotique.

Le plus frappant, relu aujourd’hui, est peut-être ceci : le Canard naissant ne sépare jamais la satire de la réalité sociale. Ses plaisanteries ont des jambes, des poches, des bureaux, des signatures, des rentes. Elles marchent dans Paris, encaissent au Havre, écrivent dans L’Écho de Paris ou tonnent dans les salons. L’humour n’y flotte pas au-dessus du monde. Il sert à démasquer ceux qui flottent au-dessus de la guerre tout en en faisant métier.

En ce sens, ce numéro du 20 septembre 1915 est capital. Il donne très tôt au Canard enchaîné une colonne vertébrale que bien des décennies ne démentiront pas : un goût tenace pour les dégonflements publics, une allergie profonde aux exaltations intéressées, une méfiance instinctive envers les prêtres de la cause nationale quand ils ne risquent que leur encrier. Le journal n’a alors que deux numéros au compteur, mais il sait déjà très bien reconnaître, parmi les cris de guerre, les voix de gorge et les voix de caisse.

Et il les épingle, déjà, “toujours avec le sourire”.