Expédition de votre Canard enchainé

EXPEDITION SOUS 24H

Envoi soigné de votre Canard enchainé

ENVOI SOIGNÉ

Paiement sécurisé pour l'achat de votre Canard enchainé

PAIEMENTS SÉCURISÉS

Livraison offerte de votre Canard enchainé à partir de 15€ de commande

LIVRAISON OFFERTE DÈS 25€ D’ACHAT

Paiement sécurisé pour l'achat de votre Canard enchainé

PAIEMENTS SÉCURISÉS

N° 3 du Canard Enchaîné – 30 septembre 1915

N° 3 du Canard Enchaîné – 30 septembre 1915

700,00 

En stock

Moratorium 

Pour son troisième numéro, daté du 30 septembre 1915, Le Canard enchaîné s’attaque au “probloc”, ce propriétaire rapace que le moratoire sur les loyers rend furieux. Maurice Maréchal démonte les jérémiades du Temps, moque les quitteurs de misère et invente un irrésistible “Grand Reportage” sur le Moratorium transformé en monstre de musée. Gassier, lui, résume tout d’un trait : un poilu meurt, le propriétaire s’inquiète surtout de ses termes. En pleine guerre, le jeune Canard a déjà trouvé une cible durable : ceux qui font de la détresse d’autrui une simple affaire de caisse.

Édition sur 4 pages, 50 x 32.5 cm. L’exemplaire en vente est dans un état exceptionnel de conservation, sans manque, trace de pli, rousseur ni restauration.

Couac ! propose ses canards de
3 façons au choix

En stock

Canard au naturel
Canard en chemise

Chaque numéro ou journal anniversaire, peut être inséré dans une pochette cadeau au choix, d’un très beau papier pur coton, comportant une illustration originale spécialement réalisée pour COUAC ! par Fabrice Erre ou Laurent Lolmede, ou pour les premiers lecteurs du Canard Enchainé par Lucien Laforge.

Cette pochette cadeau assure aussi une conservation optimale du journal : un papier au PH neutre limitant la dégradation des vieux journaux sur la durée.

Décliné en 4 pochettes originales (Gratuite)
Pochette offerte pour toutes éditions d’un prix supérieur à 59€
Visualiser les illustrations en cliquant sur le nom des auteurs

Canard laqué

Enchâssé entre deux feuilles d’acrylique (plexiglass extrudé*) il s’exposera aux regards sous son plus beau jour.

Les propriétés anti-UV de ce plexiglass de 2 mm lui assureront une conservation optimale limitant le jaunissement.

Le maintien entre les deux plaques, avec 8 petites pinces nickelées, supprime la vue des plis ainsi que leurs effets indésirables. Les marges autour du journal sont de 2 cm et sont ajustées au format de l’édition, qui a varié au fil des décennies.

*Transparence, légèreté, résistance aux chocs et aux UV

Cette présentation est déclinée en 2 options :

Plexi transparent (30€) servant de fond, plus discret mais élégant il permet aussi la vision de la dernière page du journal.
Plexi noir (35€) servant de fond, il met en valeur la teinte et le format du journal, s’harmonisant parfaitement avec les encres noires de la page.

30 septembre 1915 : au troisième numéro, le Canard s’attaque au “probloc” et prend fait et cause pour les locataires

Après les embusqués, les propriétaires : le jeune Canard choisit son camp

Le troisième Canard enchaîné, daté du 30 septembre 1915, confirme avec une netteté remarquable ce que les deux premiers numéros avaient déjà laissé entendre. Maurice Maréchal et H.-P. Gassier ne veulent pas seulement faire rire au milieu de la guerre. Ils veulent désigner, dans la société de l’arrière, ceux qui vivent du malheur des autres, ceux qui en tirent rente, ceux qui se drapent dans la nécessité pour continuer à tondre les plus faibles. Après les “embusqués” du numéro du 20 septembre, voici le “proprio”, rebaptisé “probloc”, autre gibier de choix du palmipède naissant.

La guerre est partout en arrière-plan, mais ici elle n’apparaît pas sous la forme des tranchées ou des communiqués militaires. Elle se lit dans les loyers impayés, dans les expulsions menaçantes, dans l’angoisse des familles de mobilisés, dans les moratoires décidés pour limiter les dégâts sociaux, et surtout dans les hurlements d’une certaine presse de propriétaires. Le front tue. L’arrière prélève. Et le Canard, dès cette troisième livraison, montre qu’il a très bien compris que la guerre n’est pas seulement un carnage militaire, mais aussi une énorme machine à redistribuer les places, les profits, les insolences et les détresses.

À la une, Gassier résume le tout en un dessin. “Le probloc s’apitoie” montre un propriétaire soucieux, canne en main, tenant un faire-part de décès et soupirant : “Ah ! il est tué ! c’est bien ennuyeux… Comment va-t-elle me payer ses termes ?” Toute l’horreur comique tient dans ce déplacement. Un homme est mort, sans doute au front, et le propriétaire ne voit dans ce décès qu’un accident de trésorerie. La guerre, pour lui, n’est pas d’abord une tragédie nationale, ni même une tragédie humaine. C’est une difficulté de recouvrement. Le trait de Gassier est sec, le mot de la légende encore plus. Le Canard ne cherche pas la nuance psychologique. Il fabrique un type social : le propriétaire dont la sensibilité s’arrête au seuil de la quittance.

Le moratorium : derrière un mot administratif, une bataille sociale

Pour comprendre la cible, il faut revenir au contexte très concret de l’automne 1915. Depuis le début de la guerre, l’État a pris plusieurs mesures pour limiter les conséquences de la mobilisation sur les familles. Parmi elles, le moratoire sur les loyers occupe une place importante. Il s’agit de protéger les locataires, notamment les familles de mobilisés, contre l’exigibilité immédiate de termes qu’ils ne peuvent plus payer comme avant. Or cette protection, modeste déjà, déclenche les fureurs d’un certain milieu rentier et de ses relais dans la presse.

Maréchal s’en amuse avec une gourmandise féroce. Dans “Les malheurs de l’heureux M. Vautour”, il prend pour point de départ les jérémiades du Temps, qualifié de “grave confrère”, qui répand des lamentations indignées parce que les locataires parisiens ne s’empressent pas de payer spontanément les termes échus. Le nom de “M. Vautour” suffit à camper le personnage, à la fois rapace de théâtre et incarnation d’une rente qui se croit offensée dès qu’on touche à son dû. Maréchal fait mine de s’étonner : les locataires, au lieu de solder “leur petite quittance”, s’obstinent à ne pas le faire. Quelle abomination. Quel manque de cœur. Le procédé est classique chez lui : adopter un instant le point de vue de l’adversaire pour mieux le laisser se pendre avec sa propre corde.

La force du texte tient dans son renversement constant. Les propriétaires se posent en victimes, le Canard les remet à leur place. “Nous étions positivement taillables et corvéables à merci. Nous payions tout, c’est bien simple : les contributions, le logement, les réparations, l’eau, le gaz, la concierge et le tout-à-l’égout.” La liste, volontairement tassée, donne un sentiment d’étouffement. Le locataire paie tout, toujours, sans grâce ni répit. Et voilà qu’au moment où la guerre force enfin l’État à desserrer un peu l’étau, les propriétaires crient au scandale, comme si le monde se renversait.

Ce que vise Maréchal, ce n’est donc pas seulement l’avarice individuelle. C’est tout un réflexe de caste. Le proprio se croit lésé par la moindre limitation à son droit de percevoir. Il estime naturel que les pauvres paient, même en pleine catastrophe. Le moratorium n’est pour lui ni une mesure de solidarité, ni une nécessité nationale. C’est une offense.

Le “probloc”, trouvaille de langue et portrait d’une catégorie

Le troisième numéro vaut aussi pour son invention verbale. “Probloc” est un très joli mot de guerre sociale. Il ne dit pas seulement “propriétaire”. Il le tord, le grossit, le rend obtus, le charge d’une lourdeur hostile. On entend un bloc humain, un obstacle, quelque chose de compact, de borné, de dur et de peu aimable. Le Canard comprend très tôt que la satire n’est jamais plus vive que lorsqu’elle invente le bon sobriquet.

Dans la suite de “Les malheurs de l’heureux M. Vautour”, Maréchal ne se contente pas d’attaquer une abstraction. Il détaille les formes concrètes de la nuisance propriétaire. Il rappelle ces magistrats incapables de comprendre l’idée même d’une loi “de défense des locataires”, comme si défendre les locataires relevait déjà de l’extravagance. Il évoque même ces juges de paix qui condamnent encore… les locataires. Tout cela est dit sur un ton plaisant, mais l’amertume affleure. Derrière la caricature du “probloc”, il y a une expérience sociale très réelle : celle d’une population urbaine pressurée depuis des années, bien avant la guerre, par le logement cher et l’insécurité matérielle.

La suite du portrait devient franchement savoureuse quand Maréchal raconte “le mauvais probloc”, ce propriétaire du quatorzième arrondissement qui, irrité de ne pouvoir toucher ses termes, se venge sur ses locataires avec une mesquinerie inventive. Il coupe le gaz, résilie le concierge, vide les logements disponibles pour installer la loge dans son propre immeuble, et déclare en substance : “Et maintenant, on va bien voir !” Ce n’est plus seulement le propriétaire rapace. C’est le petit despote domestique, le tyranneau d’escalier, celui qui règne sur la misère par tracasseries.

Le détail du concierge est excellent. Les locataires, dit Maréchal, se mettent à crier : “Concierge ! Cordon s’il vous plaît !” Et l’on répond : “Probloc ! Cordon s’il vous plaît !” La plaisanterie est simple, mais elle fait mouche. Le propriétaire veut rappeler sa souveraineté ; il se transforme en larbin de sa propre cupidité. À force de vouloir tenir tout l’immeuble, le voilà réduit à ouvrir lui-même la porte. Le tyran de palier finit garçon de service.

“Les Commandements du Proprio” : le Décalogue de la rente sans cœur

Au centre de la page de une, le poème des “Commandements du Proprio” concentre la charge sous une forme quasi liturgique. Tout commence par : “Le pognon seul adoreras / Jusqu’à la mort, exclusivement.” Le faux décalogue transforme le propriétaire en religion de l’argent. La suite déroule toute la morale du rentier de guerre : ne rien accepter dans la maison, expulser l’étranger, ne montrer aucune pitié, présenter la quittance “sans te lasser, à tout moment”, ne faire aucun crédit au locataire sans argent, faire payer aux pauvres tous les impôts, augmenter les loyers, et “tout le monde emmerder”.

La crudité finale n’a rien d’accidentel. Elle vient trouer le style volontiers parodique pour rappeler la violence quotidienne de ce rapport social. Le Canard en 1915 sait encore parler comme le peuple, et pas seulement comme la petite ironie lettrée. Il ne craint pas d’introduire, au milieu d’une page de journal, un mot brutal qui dit exactement ce qu’il faut dire. Ce décalogue parodique, sous ses airs de pochade, est un excellent résumé idéologique. Le propriétaire y apparaît comme le fidèle serviteur de deux absolus : le pognon et le droit d’importuner.

Le bon propriétaire existe… mais il faut aller le chercher au cabaret

La colonne de droite, “Les Deux Écoles”, apporte un contrepoint très utile. Maréchal y raconte avoir vu de ses yeux, à Montreuil, “le bon propriétaire”. Le ton est celui du conte de foire. Il jure qu’il existe, comme on jurerait avoir aperçu un animal fabuleux. Ce propriétaire a été d’abord ouvrier boulanger, puis petit patron, puis propriétaire modeste d’une maison où vivent douze ménages ouvriers. La guerre venue, les douze chefs de famille sont partis au front, laissant femmes et enfants. Les femmes, honnêtement, proposent de payer tout ou partie du loyer. Lui refuse. Il connaît, dit Maréchal, “les moratoriums”. Mais surtout, il n’a pas besoin d’eux pour faire preuve d’humanité. Il sait que réclamer serait indécent, et il préfère se débrouiller autrement. Il revend sa maison, redevient simple mitron, et repart gagner sa vie en faisant du pain.

Le récit a quelque chose de presque trop beau. Maréchal le sait, et c’est pourquoi il le traite sur un mode légèrement fabuleux. Le “bon propriétaire” est une rareté zoologique. Mais la fable a une fonction polémique précise : montrer que l’intransigeance des autres n’a rien d’une fatalité économique. Le contraste est violent. D’un côté, le propriétaire ordinaire, capable de voir dans la mort d’un poilu une complication comptable. De l’autre, un homme qui comprend d’instinct que la propriété n’abolit pas la décence.

Le texte vaut aussi parce qu’il refuse la facilité de la condamnation mécanique. Le Canard ne dit pas : tous les propriétaires sont des monstres de mélodrame. Il dit : regardez, le bon existe, mais il est rarissime, et sa bonté même mesure l’abjection moyenne de la corporation.

Le “Grand Reportage” sur le Moratorium : l’absurde comme méthode d’enquête

La page 2, avec l’“Interview du Gardien du Moratorium”, pousse encore plus loin la fantaisie satirique. Maréchal feint de partir à la recherche du Moratorium comme d’un animal mystérieux dont tout le monde parle mais que personne n’a vu. Il interroge une petite porteuse de lait, une dame tombée dans une boîte à ordures, un wattman, un commis, un télégraphiste, un gros commerçant, un marchand de journaux, un prêtre, et finalement un gardien du Muséum l’envoie vers la galerie des fossiles. Là, on lui présente le Moratorium comme une sorte de monstre hybride, “à la fois crocodile et serpent”, un saurien antédiluvien au long cou.

Cette enquête en forme de chasse au monstre est très bien vue. Elle tourne en ridicule le vocabulaire solennel, administratif et juridique qui enveloppe le moratoire, tout en soulignant combien le mot a envahi la conversation publique. Chacun en parle, personne ne sait exactement ce que c’est, et certains en ont une peur panique. En transformant le Moratorium en bête de musée, Maréchal montre que pour les propriétaires et leurs journaux, cette modeste protection légale prend déjà des proportions apocalyptiques.

La trouvaille finale est excellente : le Moratorium est herbivore et carnivore, il mange indistinctement “la chèvre et le chou”, et les savants ne savent même pas s’il faut le classer parmi les animaux utiles ou nuisibles. On entend, derrière la plaisanterie, tout le vacarme des débats de l’époque. Mesure de justice nécessaire pour les uns, fléau antisocial pour les autres, le moratoire devient sous la plume de Maréchal une bête impossible, essentiellement parce qu’on a chargé ce mot de toutes les terreurs intéressées de la rente.

Le jeune Canard et la question sociale : une ligne déjà très nette

Ce troisième numéro est précieux parce qu’il montre que le Canard enchaîné, dès sa naissance, ne se contente pas d’égratigner les grands discours patriotiques. Il entre de plain-pied dans la question sociale. Il ne parle pas du peuple en général, du malheur en gros, de la misère en l’air. Il regarde où ça serre : le loyer, la quittance, le juge, le gaz coupé, la loge supprimée, la veuve ou la femme de mobilisé relancée pour quelques termes.

On comprend mieux, à relire ces pages, que le premier Canard de Maréchal et Gassier soit si difficile à enfermer dans une case simple. Il n’est ni journal de pure fantaisie, ni simple hebdomadaire de blagues, ni organe partisan au sens étroit. Il emprunte au socialisme de combat une partie de sa sensibilité, à la tradition anarchisante une grande part de son irrespect, et au journalisme populaire un goût très sûr pour les figures parlantes. Surtout, il sait une chose fondamentale : dans les périodes où tout le monde invoque la patrie, il faut se méfier avec redoublement de ceux qui continuent tranquillement à défendre leur rente.

Le contraste entre le front et l’arrière, ici, n’est jamais forcé. Il est sous-entendu partout. Quand le dessin de Gassier montre le proprio regrettant déjà le paiement des termes d’un mort probable, il n’est pas besoin d’ajouter un commentaire grandiloquent. Le front est dans l’enveloppe tombée à terre. Le reste, c’est la société française vue depuis un escalier d’immeuble.

Un journal encore pauvre, mais déjà très sûr de son indignation

Ce troisième Canard reste bien sûr celui d’un journal fragile, artisanal, provisoire, imprimé avec les moyens du bord. Mais il possède déjà quelque chose que beaucoup de grands titres n’auront jamais : une vraie précision morale. Il sait où frapper. Il sait reconnaître sous les mots nobles les intérêts bas. Il sait décrire un rapport de force avec une image, un surnom, une petite scène. Et surtout, il sait garder le rire du bon côté, ce qui n’est pas si fréquent.

Dans la presse de guerre, tant de feuilles tonnent, exhortent, bénissent, réclament, célèbrent. Le Canard, lui, regarde le propriétaire qui compte ses termes devant la mort, les juges qui condamnent encore les locataires, les journaux qui prennent la défense des “pauvres bougres” de propriétaires, et il se met à rire. Mais ce rire n’a rien d’une fuite. Il sert à faire apparaître, presque crûment, la bassesse des comportements ordinaires.

Le 30 septembre 1915, au bout de trois numéros seulement, le journal a donc déjà trouvé deux de ses grands ennemis de toujours : le patriotisme de gorge et l’égoïsme de portefeuille. C’est beaucoup pour un si petit format. Et cela suffit à expliquer pourquoi ce caneton de guerre, si précaire encore, avait déjà commencé à pincer juste.