N° 1684 du Canard Enchaîné – 28 Janvier 1953
N° 1684 du Canard Enchaîné – 28 Janvier 1953
44,00 €
En stock
Crédits militaires : le contribuable va en prendre pour leur grade !
Cinéma: Fernandel, La mule du pape – Eisenhower – Vietnam – Jeanne Moreau – Picasso – Cocteau – Léautaud – François-Poncet à l’Académie – Au secours du Gros Rouge ! par Morvan Lebesque –
Couac ! propose ses canards de
3 façons au choix
En stock
28 janvier 1953 : Morvan Lebesque sonne le tocsin du logement et raille le “Gros Rouge” en péril
Une chronique née d’une grippe, mais lancée comme un pavé dans la vitrine des faux scandales
À la page 2 du Canard enchaîné daté du 28 janvier 1953, Morvan Lebesque signe un article au titre parfait : Au secours du Gros Rouge ! Rien qu’avec cela, tout est déjà presque dit. Il y sera question d’alcool, bien sûr, mais surtout de l’ordre des priorités, de la hiérarchie des indignations, et de cette France de la IVe République qui laisse pourrir la misère des logements tout en s’étranglant d’angoisse pour la consommation vinicole. Lebesque part d’un détail presque domestique, une grippe « maligne » qui l’a mis un temps hors circuit, cloué « au drap par une flèche de fièvre qui [lui] transperce le poumon ». Entrée en matière volontairement traînante, un peu goguenarde, qui lui permet de revenir à un sujet qu’il voulait déjà traiter quinze jours plus tôt : le départ de Claudius Petit du ministère de la Reconstruction et du Logement, et l’arrivée de Pierre Courant.
Le procédé est classique chez Lebesque : feindre la chronique de reprise, l’article attrapé entre deux quintes de toux, pour mieux décocher une charge politique très nette. Il rappelle ce qu’il disait déjà à R. Tréno : Claudius Petit, quels que fussent ses opinions, était « un homme courageux » parce qu’il avait osé à la Chambre prononcer des paroles que personne n’osait dire. Les députés, mis devant l’alternative, avaient choisi « l’alcool ou les taudis », et ils avaient choisi l’alcool. La formule est terrible, parce qu’elle ramasse un arbitrage budgétaire, social et moral en une image de comptoir national. À lire Lebesque, la France officielle préfère protéger le tonneau que loger les hommes.
Le “problème” français n’est pas le vin qui manque, mais les maisons qui n’existent pas
Le contexte est essentiel. Huit ans après la Libération, la France manque toujours dramatiquement de logements. Les destructions de guerre comptent, bien sûr, mais elles n’expliquent pas tout. Le pays souffre d’une crise ancienne, aggravée par la pauvreté, l’exode rural, la hausse démographique, l’insuffisance des constructions neuves et la spéculation. Dans les villes, dans les banlieues, dans les hôtels meublés, les mansardes, les baraques provisoires, s’entassent des familles dans des conditions que le mot “mal-logés” peine à couvrir. Lebesque, lui, ne parle pas en technicien. Il parle en témoin et en procureur. Il dit avoir à la disposition de M. Courant un dossier personnel sur « l’enfer des mal-logés » : « viols, incestes, avortements et morts ». En quatre mots, la crise du logement cesse d’être une question d’urbanisme pour redevenir ce qu’elle est, une fabrique de drames intimes et de dévastation sociale.
Ce qui le scandalise, c’est donc moins l’existence de cette misère que la facilité avec laquelle elle est reléguée derrière un autre souci, soudain tenu pour vital : la mévente du vin. Il constate qu’après avoir couvert de clameurs le départ de Claudius Petit, les représentants du négoce et de la viticulture, « nos mirifiques marchands de boisson », ne rougissent pas de remettre sur la table l’autre grand problème national, celui des hectolitres qui ne s’écoulent plus. Un journal, expriment-ils, voudrait qu’on « redonne aux Français le goût du vin ». Et c’est ici que Lebesque entre vraiment dans son numéro de haute voltige ironique.
« Le goût du vin ? Sans blague ? Nous l’aurions donc perdu ? » Le ton fait mouche, parce qu’il retourne contre les pleureurs du litre toute une mythologie française. Le vin n’est pas ici attaqué en bloc, et Lebesque prend soin de le dire avec une nuance narquoise : le goût du vin, très bien, « et des bons coups, et des verres qu’on trinque ». Ce qu’il vise, c’est « le goût de la vinasse et de l’assommoir ». Autrement dit, non pas la culture du vin, mais son usage social comme drogue nationale, comme discipline de misère, comme vieux ciment des renoncements populaires.
Lebesque démonte une nostalgie frelatée
Le passage le plus aigu de l’article est peut-être celui où il refuse le cliché du peuple français jadis vaillamment ivrogne et maintenant dévoyé. On prétend que « les Français ne boivent plus ». Il rectifie aussitôt : les ouvriers ne sont plus « uniformément saouls le samedi soir comme autrefois ». Ce n’est pas tout à fait pareil. Et ce n’est certainement pas une catastrophe nationale. Lebesque convoque ici ses souvenirs du quartier ouvrier, les femmes ramenant leurs hommes dans des brouettes, les apprentis de treize ans roulant sous les tables des arrière-boutiques. Image rude, sans élégance, mais d’une efficacité formidable. Elle vaut tous les rapports. Cette société-là, nous dit-il, n’était pas un âge d’or du terroir. C’était un monde d’écrasement, d’alcoolisme social, de pauvreté tenue au litre.
Il observe d’ailleurs que les jeunes de vingt ans ne passent plus leur dimanche à la buvette. Ils vont « au cinéma, au football, en camping ». Derrière la petite phrase, il y a tout un glissement de société. Les loisirs changent, les comportements aussi, et ce qui affole certains intérêts organisés n’est pas tant une crise de civilisation qu’une crise de débouchés. Le “goût du vin” devient alors le nom présentable d’une panique commerciale. Lebesque se délecte à dégonfler cette baudruche. Son “S.O.S.” n’a rien d’humanitaire : c’est l’appel au secours du « Gros Rouge », du gros rouge qui tache, du tonneau en souffrance, dressé comme grande cause nationale alors que des familles grelottent, s’entassent ou crèvent faute d’un toit.
“Donner des maisons aux Français, soit ! Mais le goût du vin ?”
La fin du texte est admirable de cruauté. « Voilà le cri d’angoisse, l’appel au secours, le S.O.S. qui traverse le mur de ma chambre ! On veut donner des maisons aux Français, soit ! Mais le goût du vin ? » Toute la logique de l’article est là, dans ce faux raisonnement poussé jusqu’à l’absurde. Il feint d’admettre que la construction de logements puisse être une question secondaire, presque accessoire, face à l’urgence incomparable de sauver les hectolitres “fantômes”. La satire fonctionne parce que la disproportion est obscène.
Puis vient la proposition finale, formidablement canardière : puisqu’il faut vraiment sauver à la fois le viticulteur et le bouilleur de cru, Lebesque propose qu’une taxe soit perçue « sur chaque maison reconstruite » et versée au « fonds du Gros Rouge et de l’alcool ». Voilà la solution. On logera les gens, certes, mais à condition de faire payer le logement au bénéfice de ceux qui déplorent qu’on ne s’assomme plus assez. L’hyperbole touche juste parce qu’elle ne fait qu’exhiber la logique cachée du débat public : tout se passe en effet comme si la reconstruction devait s’excuser de nuire au commerce de l’ivresse.
Le dernier portrait, celui de « l’humble viticulteur et le famélique bouilleur de cru également menacés » par « les déserteurs de l’assommoir » et les « infâmes profiteurs logés sous les lambris dorés des taudis, des soupentes, des greniers et des chambres d’hôtel », est un petit chef-d’œuvre d’ironie renversée. Les vraies victimes, bien entendu, ne sont pas ces intérêts alcooliers travestis en classes souffrantes, mais ceux qui vivent réellement dans les taudis. Lebesque le sait, et le lecteur aussi. Il pousse seulement la comédie jusqu’au bout pour montrer le grotesque du renversement.
Une page 2 qui mêle colère sociale et férocité joyeuse
Ce texte de Morvan Lebesque est très représentatif d’un certain Canard des années 1950, celui qui sait faire tenir dans le même mouvement une charge sociale très documentée et une drôlerie de casseur de vitrines verbales. Il y a du pamphlet dans l’attaque contre les députés, contre Pierre Courant, contre les journaux complaisants et les intérêts viticoles. Mais il y a aussi un art du rythme, du souvenir concret, du détail sale et vrai, qui empêche le morceau de tourner au sermon.
Surtout, Lebesque vise juste : il ne s’en prend pas au vin comme boisson nationale, ni aux paysans en général, mais à cette étrange mécanique française qui préfère souvent traiter les conséquences à la goutte plutôt que les causes à la pelle. En janvier 1953, alors que la France reconstruit encore ses murs et continue d’abriter une misère sociale massive, voir la question du “gros rouge” érigée en urgence supérieure lui paraît tout simplement indécent. Il le dit en riant, mais c’est bien une indignation qu’il met en page.
Avec Au secours du Gros Rouge !, Lebesque attrape donc un faux drame et le retourne comme un gant. Sous l’appel au secours du vin, il montre l’abandon des mal-logés. Sous la plainte des marchands de boisson, il fait entendre le vacarme plus discret des familles tassées dans les taudis. Et sous l’humour, très noir, il laisse voir une vérité toute simple : dans la France de 1953, on trouve encore plus facilement de la sollicitude pour le litre que pour le logement. Voilà ce qu’il fallait gueuler, écrit-il. Il le gueule, et ça porte.





