N° 1685 du Canard Enchaîné – 4 Février 1953
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4 février 1953 : R. Tréno salue le pas de côté de Mauriac et régale les bien-pensants d’une petite panique
Quand François Mauriac “fait le mur”, le Canard savoure moins une conversion qu’un scandale de frontière
Dans l’édition du Canard enchaîné datée du 4 février 1953, R. Tréno consacre une courte colonne à un événement qui, vu du dehors, pourrait paraître mince, mais qui prend aussitôt sous sa plume une saveur délicieuse de rupture symbolique : « M. François Mauriac a fait le mur ». Le titre est parfait. Il faut l’entendre dans toute sa malice. Mauriac n’a évidemment escaladé aucun mur de pensionnat, mais il a franchi une clôture plus sensible encore, celle des fidélités attendues, des prudences de maison, des obédiences de milieu. Il a quitté, ne serait-ce qu’un instant, le rang où l’on croyait pouvoir le tenir.
Tréno commence par rappeler un propos ancien de Mauriac : il avait choisi d’être « conformiste par raison d’État » et parce qu’un grand journal comme Le Figaro ne pouvait jamais être contre le gouvernement. Cette phrase, citée dès l’entrée, sert de point d’appui à tout l’article. Elle dessine le portrait d’un Mauriac installé, officiel, catholique, académique, éditorialiste d’un grand quotidien conservateur, en somme un homme qu’on imagine peu porté aux sorties de route. Et voilà précisément que sur les événements d’Afrique du Nord, et plus particulièrement sur Casablanca, il vient troubler le jeu, bousculer « la version officielle », présider une réunion d’intellectuels catholiques, puis écrire dans Le Figaro un article « insolite » au point de laisser ses propres lecteurs perplexes.
Tout le sel du papier est là. Tréno ne présente pas Mauriac comme un révolutionnaire. Ce serait absurde, et le Canard n’a pas pour habitude de distribuer des brevets d’insurrection. Il en fait mieux : il montre ce que vaut, dans un milieu de conformismes si serrés, un simple mouvement de conscience. Quand un homme pareil dévie un peu, c’est tout un petit monde qui chancelle sur ses escarpins idéologiques.
Casablanca, l’Afrique du Nord et l’irritation contre la “version officielle”
Le contexte, ici, compte beaucoup. Nous sommes au début de 1953, dans une France qui s’obstine à parler de l’Afrique du Nord dans la langue de l’autorité, de l’ordre et de la mission civilisatrice, alors même que les tensions y montent avec force. Au Maroc, les événements de Casablanca ont révélé une violence coloniale que beaucoup voudraient recouvrir de formulations administratives ou patriotiques. En Tunisie comme au Maroc, la question nationale devient brûlante. Et une partie de l’opinion catholique, intellectuelle ou libérale, commence à ne plus se contenter des communiqués.
C’est cela que Tréno enregistre. Une réunion se tient au Quartier latin sur « les problèmes d’Afrique du Nord ». Divers orateurs malmènent la lecture officielle des événements. Et qui préside ? François Mauriac. Ce détail suffit à déclencher la machine satirique. Car Mauriac n’est pas n’importe qui. Il est, pour reprendre les mots mêmes de Tréno, une sorte de « héraut », un porte-parole presque naturel d’un certain catholicisme littéraire et moral, ce qui rend sa prise de position infiniment plus gênante que cent protestations venues de la gauche attendue.
Tréno simplifie, dit-il, « un peu ». Mais cette simplification est précisément son art. Il ne veut pas reconstituer tout le débat marocain, ni détailler ligne par ligne les nuances du discours mauriacien. Il veut saisir le moment où une figure d’autorité cesse d’être parfaitement sûre pour son propre camp. C’est là que la chronique devient excellente : elle ne raconte pas une opinion, elle raconte une défection relative, un flottement dans le bloc des certitudes.
Le transfuge, figure plus détestée qu’un ennemi déclaré
L’une des phrases les plus justes du papier est celle-ci : « il y a plus de haine sur la terre pour un transfuge que pour un ennemi de toujours ». Voilà un très grand mot, et Tréno le place l’air de rien. Il sait que le scandale Mauriac ne vient pas tant de ce qu’il aurait dit que du fait qu’il l’ait dit, lui. Un adversaire habituel peut être méprisé, classé, rangé. Un homme du dedans qui déplace sa chaise dérange autrement. Il oblige à penser, ou du moins à constater une fissure.
Le Canard, écrit Tréno, « ne saurait rester insensible à cet événement ». La formule est drôle parce qu’elle singe la gravité des grands jours pour une affaire de déplacement moral. Mais elle dit vrai. Le journal a toujours eu l’œil pour ces passages de ligne, ces petites désobéissances qui révèlent mieux un climat qu’un grand manifeste. « M. François Mauriac a fait le mur » devient ainsi moins un jugement sur Mauriac qu’un révélateur des paniques qu’il suscite.
D’où la très belle reprise du discours prononcé à la réunion catholique : « Nous ne pouvons ne pas parler, nous n’avons pas le droit de ne pas parler… » Il y a là un accent mauriacien authentique, celui d’une conscience chrétienne qui se heurte à la raison d’État, ou du moins refuse de s’y dissoudre tout entière. Tréno relève aussi la référence à Guernica et à l’Éthiopie, autrement dit à deux moments où Mauriac, avec Maritain et Bernanos, avait déjà pris position contre le massacre et le bombardement. Le rappel n’est pas innocent. Il inscrit l’épisode dans une continuité morale. Mauriac ne découvre pas soudain l’injustice. Il redevient, pour un instant au moins, fidèle à cette vieille exigence qui l’avait parfois mis en travers des consentements de son temps.
Le Figaro, les frères Bidault et Schumann, et la gêne des dévots de l’ordre
Tréno se régale surtout de l’effet produit sur les « bien-pensants ». Il les imagine en proie à une « panique » délicieuse, et désigne même deux silhouettes qui doivent se sentir « dans leurs petits souliers à boucles » : les frères Bidault et Schumann. L’expression vaut à elle seule le détour. Le soulier à boucles, c’est toute une manière d’être, pieuse, compassée, sûre d’elle-même, catholique d’appareil, très convenablement installée du côté de l’État et de ses raisons supérieures. Or voici que Mauriac, l’un des leurs ou presque, se dérobe à l’alignement attendu.
Le trait suivant est excellent lui aussi : « Tous deux assis sur le puits où gît cette sacrée vérité ». Tréno ne leur conteste pas seulement des opinions. Il leur prête une manière de garder le couvercle sur la vérité, ou du moins de surveiller l’accès au vrai avec le zèle d’un clergé diplomatique. Puis il les renvoie à leur « jésuitière du Quai d’Orsay », depuis laquelle ils bombardent la presse de mises au point. Tout le monde s’en fout, note-t-il. Mauriac, lui, c’est « beaucoup plus passionnant ».
Pourquoi plus passionnant ? Parce que la parole officielle n’intéresse guère, au fond. Elle roule sur ses rails, avec ses formules de ministère et ses élégances de chancellerie. En revanche, quand un écrivain célèbre, catholique, académicien, éditorialiste du Figaro, se met à troubler la musique, cela devient vivant. Ce n’est plus une mise au point, c’est une alerte. Il ne s’agit pas d’une note diplomatique, mais d’un signe de malaise dans la maison même où l’on pensait l’ordre bien gardé.
Tréno pousse alors le clou avec gourmandise : « M. François Mauriac a fait le mur, comme après Guernica. Pourvu que ce ne soit pas une erreur volontaire, pour le concours du Figaro ! » La chute est superbe. Elle joue sur les concours d’erreurs ou de lapsus des journaux, comme si l’article mauriacien pouvait n’être qu’une bévue typographique tant il paraît improbable dans ce décor. C’est une manière de dire que la vérité, quand elle surgit à cet endroit-là, prend presque l’allure d’une faute d’impression.
Un petit article, mais un très bon thermomètre politique
Le texte est bref, et c’est sa force. Tréno n’alourdit rien. Il n’essaie pas de faire de Mauriac un héros de roman civique. Il n’écrit pas non plus un long papier sur le Maroc ou sur la crise coloniale française. Il choisit plus fin : il saisit l’instant où un écrivain de l’establishment catholique et conservateur cesse d’être parfaitement docile à la « version officielle ». Et cela suffit à faire apparaître le reste : la crispation coloniale, les prudences du Figaro, l’embarras des notables catholiques, la rage spéciale qu’inspire toujours le transfuge.
Le commentaire vaut aussi par la place qu’il donne à Mauriac dans le paysage intellectuel de l’époque. François Mauriac n’est pas un homme de la marge. Il pèse, il compte, il rassure d’ordinaire une partie de la droite catholique. Qu’il se mette à rappeler Guernica, Bernanos, l’Éthiopie, et à déclarer qu’on n’a pas le droit de se taire, voilà qui a nécessairement plus d’effet qu’une indignation venue d’un camp déjà catalogué. Tréno le sait fort bien. Son article enregistre moins un ralliement qu’une faille.
Il y a enfin, dans cette chronique, un plaisir très Canard à voir un grand nom sortir du couloir où on l’avait rangé. « M. François Mauriac a fait le mur » n’est pas seulement un titre amusant. C’est une manière de célébrer, sans en faire un saint, le moment où une conscience préfère un peu de vérité à beaucoup de confort. Dans le climat de février 1953, entre guerre froide, crispations coloniales et conformismes de presse, ce n’est déjà pas si mal.
Au fond, Tréno ne dit pas autre chose : Mauriac avait rendez-vous « avec sa conscience ». Le reste, la panique des bien-pensants, les petites chaussures à boucles, les bombes de papier du Quai d’Orsay, n’est que le bruit produit par cette rencontre. Et ce bruit-là, pour le Canard, vaut la peine d’être entendu.





