N° 2913 du Canard Enchaîné – 25 Août 1976
N° 2913 du Canard Enchaîné – 25 Août 1976
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Défenses du franc
Août 1976 : pendant que le franc vacille et que la rigueur s’annonce, Giscard revient d’un safari chez son « ami » Bokassa. Dans « Défenses du franc », Bernard Thomas raconte comment le « mystère Président » abat quelques éléphants en Centrafrique, fait convoyer discrètement ses trophées vers son château, puis atterrit à l’Élysée pour défendre la monnaie à la télé. Titre à double sens, dessin d’Escaro à l’appui : les seules défenses que Giscard protège vraiment sont en ivoire. Une chronique au vitriol sur la Françafrique, l’hypocrisie écologique et un président plus Nemrod monétaire que chef d’État.
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Défenses du franc, défenses d’éléphants
Avec « Défenses du franc », en août 1976, Bernard Thomas mitraille en rafales trois passions de Giscard : la chasse, l’Afrique et le franc. Le titre est un triple saut : les défenses de l’éléphant, la défense de la monnaie et la défense… très relative de l’environnement. Sous la plume de Thomas, tout se mélange dans un même safari diplomatique, où les éléphants tombent pendant que le Président prépare sa prochaine sortie à la télévision sur la « solidité du franc ».
Contexte : Bokassa, Nemrod et franc chancelant
Nous sommes en plein Giscardisme. La crise pétrolière a cassé la croissance, le franc tangue, les dévaluations et « plans de rigueur » s’enchaînent. Sur le plan africain, Paris entretient des liens plus que chaleureux avec Jean-Bedel Bokassa, potentat centrafricain, ancien sergent devenu « grand ami » du président français. C’est chez lui que Giscard part en villégiature, officiellement pour « se reposer », officieusement pour chasser le gros gibier et cimenter la « diplomatie des États d’armes » : contrats, uranium, bases militaires, tout ce qui fait battre le cœur de la Françafrique.
Thomas raconte ce périple comme un roman d’aventures gênant : Giscard, rebaptisé « mystère Président » par son staff, disparaît au Zaïre puis en Centrafrique, les agences reçoivent consigne de brouiller les pistes, les radios n’ont droit qu’à des bribes. Pendant ce temps, « là-bas », il poursuit les « derniers éléphants survivants de la planète », alors même que la chasse est interdite dans le pays. Bilan officieux : plusieurs bêtes abattues, quelques ratées, beaucoup de malaise.
Un Président taxidermiste
Le cœur du papier, c’est la description féroce de la logistique présidentielle. Une fois les éléphants tombés, reste une question pratique : que faire des trophées ? Impossible de ramener discrètement les défenses de « Nemrod africain » par la valise diplomatique. On affrète donc un avion spécial qui file vers les bases militaires françaises, puis vers le château d’Authon, propriété de Giscard.
Thomas cadre alors la scène finale, digne d’un dessin d’Escaro : le Président, auréolé de mystère, surgit à l’Élysée en hélicoptère, la veille de son intervention télévisée sur « la défense du franc ». Les défenses animales sont déjà à l’abri, la défense monétaire peut commencer. Le chasseur de pachydermes se transforme en père sévère de la monnaie, expliquant au bon peuple qu’« il faut tenir ». L’hypocrisie est totale : on joue la rigueur pour les Français, le faste pour Bokassa et les safaris.
La légende du dessin de Escaro, éclaire encore davantage la scène : Giscard « préparait le chef-d’œuvre de son surréalisme géopolitique », le sacre impérial de Jean-Bedel Ier, qui aura lieu fin 1977. Autrement dit, la balade aux éléphants n’était pas un accident de vacances, mais un épisode d’une politique africaine assumée, où Paris couve un tyran sanguinaire comme on bichonne un partenaire commercial.
Escaro, lui, résume tout en une vignette : un Giscard chasseur trotte, fusil sur l’épaule, un éléphant gisant derrière lui. Légende : « Défense du franc… défense de l’environnement… défense de la qualité de la vie… moi, je préfère la défense de l’éléphant ! » Le dessin coupe net la rhétorique giscardienne sur l’écologie et la « qualité de la vie » : derrière les discours, un président qui tire sur les derniers pachydermes tout en promettant aux Français une monnaie solide et un air plus pur.
Françafrique, cynisme et humour noir
Ce qui frappe, près de cinquante ans plus tard, c’est la précision avec laquelle le Canard démonte la mécanique de la Françafrique : chasses présidentielles, cadeaux en diamants, protection militaire et coups d’État prévenus ou encouragés. L’affaire des diamants de Bokassa n’explosera qu’en 1979, mais Thomas en pose déjà le décor : un chef d’État français qui se comporte en client fébrile d’un potentat africain, plus à l’aise fusil en main que devant les syndicats.
Le texte ne se contente pas de dénoncer, il ridiculise. Giscard devient un Nemrod capricieux, qui « n’aime pas les mots » mais adore les trophées, un président qui descend de son avion chargé de défenses pour expliquer aux Français qu’il faut « se serrer la ceinture » pour sauver le franc. En quelques pages, Bernard Thomas transforme un safari discret en scène de crime politique, où les victimes ne sont pas seulement les éléphants, mais aussi la crédibilité d’un pouvoir qui prêche la vertu en rentrant de chasse.





