N° 3028 du Canard Enchaîné – 8 Novembre 1978
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Micros : une justice plombée
8 novembre 1978 : Roger Fressoz raconte la fin d’un feuilleton où la justice ne cherche pas tant un coupable qu’un calendrier. Dans l’affaire des micros du Canard, après des années de retards et d’obstructions, le verdict tombe comme une trappe : prescription, dossier “vierge”, rideau. Au centre, Escaro signe trois magistrats en “microcéphales” façon singes de la sagesse : ne rien voir, ne rien dire, ne rien entendre. Une page où l’on comprend que, parfois, la justice tranche… le fil.
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Une justice à vous débouter : la prescription comme grand nettoyeur
Le titre claque comme une porte de palais : « Une justice à vous débouter ! » Et Roger Fressoz n’a pas besoin d’en rajouter, il se contente d’aligner les faits à la manière d’un huissier goguenard : dans l’affaire des micros du Canard, l’opinion publique a compris, dit-il, que la justice française a surtout compris comment ne pas comprendre. L’arrêt du 31 octobre (chambre d’accusation d’Amiens) clôt une histoire à la fois burlesque et sinistre : non pas la recherche d’un coupable, mais l’art patient de faire mûrir… la prescription.
La mécanique que Fressoz décrit est d’une propreté clinique : retardements, obstructions, longueur méthodique. À force de traîner, l’affaire s’étire, s’étiole, et finit par tomber toute seule, comme un fruit oublié derrière un radiateur. Résultat : le Canard est « forclos », sa plainte a « prescrit », et le dossier se retrouve « vierge, vide ». La justice, dans cette version, ne tranche pas : elle efface. Vite, “coupez la lumière” dit Fressoz, comme si le spectacle exigeait l’obscurité pour rester présentable.
Les trois singes… microcéphales
Le dessin de Escaro, au centre, fait la synthèse en trois grimaces et trois pancartes : « Ne rien voir / Ne rien dire / Ne rien entendre ». Trois magistrats grimés en sages de pacotille, mais affublés ici du mot qui tue : microcéphales. La charge est double. Elle vise l’institution qui se protège par la cécité, et le petit théâtre judiciaire qui, face à une affaire embarrassante, préfère la posture au travail.
Fressoz insiste : ce qui est piquant, ce n’est pas seulement l’accumulation d’erreurs et de manœuvres, c’est la conclusion morale qu’on voudrait faire avaler au lecteur. Après des années de procédure brinquebalante, on annule pour irrégularité… puis, logiquement, on proclame qu’il n’y a plus rien. Le tour est complet : la justice s’auto-ampute et se présente ensuite comme un blessé.
Le Canard partie civile : une place au fond, près du radiateur éteint
Un des ressorts les plus acides du papier, c’est la place réservée au Canard lui-même. Fressoz rappelle que, dans le raisonnement retenu, la partie civile n’est pas la maîtresse de la montre : elle dépend du rythme du parquet, des juges, des renvois, des actes qu’on fait… ou qu’on ne fait pas. Et dans cette histoire, l’acte le plus efficace semble être l’acte absent.
D’où la morale noire : si l’on laisse filer, si l’on n’appuie pas au bon moment, si l’on se heurte à des murs de papier, la plainte devient un fantôme. La procédure, qui devrait être un chemin, se transforme en broussailles. Et quand on ressort, on a surtout une collection de dates, de renvois, de formules, bref : une affaire “traitée”.
La chronique d’une comédie… à rideau de fer
Ce qui rend la satire de Fressoz mordante, c’est qu’elle n’a rien d’un rire gratuit : elle décrit une comédie dont le décor est l’État et dont les figurants sont des robes noires. Le texte parle d’arguties juridiques, de “mystification”, de dossier “vide”, et cette accumulation de mots concrets (vide, vierge, forclos) donne la sensation d’une armoire qu’on ouvre après des années : elle n’a jamais contenu ce qu’on espérait y trouver.
À côté de ce fil principal, la page fait aussi son marché de réactions et de commentaires, comme une revue de presse qui jouerait le chœur antique, mais en plus grinçant. Les journaux cités ne crient pas tous au scandale avec la même vigueur : certains constatent, d’autres glosent, d’autres ironisent. Et au milieu, le Canard conserve sa spécialité : transformer l’indignation en style, la procédure en farce, la farce en dossier politique.
Et Peyrefitte, dans tout ça ?
La page rappelle aussi, en filigrane, l’arrière-plan politique de l’affaire, et le nom de Peyrefitte revient comme une signature dans les marges du dossier : non pas parce que le texte se perd en roman, mais parce que la justice, ici, semble marcher au pas d’une gêne. La satire vise précisément ce moment où l’institution, au lieu d’éclairer, se protège : on passe de l’enquête à la chorégraphie, et de la chorégraphie à l’oubli légal.
Conclusion : “ne rien voir”, mais très bien compter
Fressoz termine sur une idée simple, et donc terrible : la justice sait compter. Compter les jours, les délais, les procédures, les prescriptions. Elle est capable d’une précision d’horloger… quand il s’agit de ne plus avoir à juger. Dans cette affaire, le dernier mot n’est pas “vérité”, ni même “erreur”. C’est un mot administratif, propre, sans sang : prescription. Et voilà comment une histoire de micros finit en pages blanches. Juridiquement, c’est net. Moralement, c’est un ricanement.
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