N° 3044 du Canard Enchaîné – 28 Février 1979
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Les orphelins de Sedan
28 février 1979: Bernard Thomas raconte « Les orphelins de Sedan » comme un cauchemar administratif. Deux enfants coréens, Magali et Joachim, couverts de bosses et de traces de coups, sont soustraits aux Branco par “Terre des Hommes”… et la justice s’acharne surtout sur les “formes”. « Aveugle! Ou aveuglée? » ironise Thomas, qui décrit les alibis, les expertises balayées, les témoins ravalés en “racontars”. Les suites, elles, sont vertigineuses: l’affaire devient internationale (Belgique), la cause s’enflamme, et le Canard sera condamné pour diffamation en 1980. Reste la question nue: protéger l’enfance, ou protéger l’infaillibilité?
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28 février 1979, Bernard Thomas : « Les orphelins de Sedan », ou la justice qui s’occupe surtout d’être inflexible
Deux enfants, deux dossiers: celui des coups, et celui des “formes”
Bernard Thomas attaque d’entrée avec une phrase qui claque comme un cachet humide sur un mauvais formulaire: « Elle se soucie bien de Magali et de Joachim, la justice! Elle se soucie d’être infaillible, surtout! Aveugle! Ou aveuglée? » Tout l’article tient dans ce duel: d’un côté, deux enfants coréens de 6 et 8 ans, Magali et Joachim, ballotés entre école, hôpital, voisins alarmés et traces de violence; de l’autre, une justice qui s’arc-boute sur la procédure au point de transformer l’urgence en faute.
Dans le récit, “Terre des Hommes” (Au cours de l’été 1962, dans Le Canard Enchaîné des 18 juillet et 1er août, Valentine de Coin-Coin (alias le journaliste Pierre Châtelain-Taillade) lance plusieurs appels en faveur des enfants du Tiers-monde. La mobilisation est au rendez-vous : Terre des Hommes France est déclarée en décembre) se retrouve réduite à “jouer les outlaws” après avoir soustrait les enfants aux Branco, parents adoptifs accusés de mauvais traitements. Depuis sept mois, l’association perd en justice pour un motif qui revient comme une antienne: elle n’aurait pas “respecté les formes”. Et le Canard retourne la formule comme un gant sale: fallait-il “attendre, respectueux des formes”, pendant que « les enfants meurent sous les coups »… “dans les règles du droit”?
Le cauchemar à Charleville: quand les “racontars” ont des bleus
Thomas enfonce la porte du réel en listant ce que les magistrats et les experts semblent refuser de voir. Il aligne les signaux, les témoins, les violences attribuées à Daniel Branco, ses colères, sa réputation, ses épisodes passés, jusqu’à l’histoire du beau-frère “suspendu dans le vide” au-dessus de la Meuse. Il insiste sur la mécanique du déni: des visages “tuméfiés”, des bosses, des plaies “que la directrice a vues”, des traces de coups au point de devoir inventer des chutes, des bousculades, des “kystes”, des “proéminences de naissance”. Le texte fait mine d’interroger, mais c’est une manière de désosser l’alibi.
Et puis il y a l’école libre, le “transfert” opportun, et cette phrase au vitriol sur la géométrie des coups: « Ah! M. le procureur Carol! Le coup n’était pas vertical, mais horizontal: cela change tout! » C’est du Bernard Thomas pur: une ironie qui vise moins les personnes que la petite logique administrative qui permet de ne pas nommer la violence.
La fin serre la gorge: Joachim et Magali sont “cachés”, “Terre des Hommes” est prête à les confier à une famille définitive, mais refuse de les rendre “à ceux qui les martyrisaient”, malgré ce que veulent “les juges”. Et Thomas pose la question finale comme un constat de faillite morale: n’y aura-t-il donc pas de magistrats dotés « d’un peu de bon sens et de cœur »? Ce serait “l’honneur” de l’association, et l’honneur de la justice… “d’avouer s’être trompée”.
Le scandale, puis le procès du scandale
D’abord, l’affaire ne s’est pas refermée sur une “mise au point”: elle a grossi, franchi les frontières, et mis en jeu le statut même des enfants. On rappelle qu’en mai 1977, Denise Colin retire les deux enfants au nom de l’association et les replace d’abord en France puis en Belgique; un procureur belge estime qu’ils doivent rester en Belgique parce qu’ils sont “en danger” et pas encore français, tandis que la justice française exige leur retour “avant de statuer”. On est exactement dans la collision que Thomas met en scène: l’urgence vitale d’un côté, la souveraineté procédurale de l’autre, et au milieu, des enfants transformés en dossier diplomatique. On assiste alors à l’emballement politique et médiatique (associations, députés, archevêque de Paris, Mitterrand), l’épisode des menottes (février 1980), puis la condamnation de Denise Colin, et enfin l’amnistie de 1981 après l’élection de Mitterrand; les enfants ne seront jamais rendus et grandiront en Belgique.
Ensuite, il y a l’autre procès, celui qui vise non plus les coups, mais ceux qui les racontent. Une dépêche du Monde (30 avril 1980, évoquant la décision de la cour d’appel de Reims du 25 avril) précise que Roger Fressoz et Bernard Thomas ont été condamnés pour diffamation, après publication de deux articles (ceux du 28 février 1979, et du 15 novembre 1978). Amende et dommages-intérêts aux époux Branco. Autrement dit: l’histoire finit, provisoirement, par un retournement cruel, presque écrit dans le texte de Thomas lui-même: “puisque Terre des Hommes s’est rendue coupable du crime de lèse-hermine, il faut donner raison, contre elle, à ceux qui ont frappé les gosses.” La justice qui, au nom de son propre prestige, préfère sanctionner la dénonciation plutôt que reconnaître ses angles morts: Thomas l’avait formulé avant même d’être rattrapé par la procédure.
Relu ainsi, « Les orphelins de Sedan » n’est pas seulement une charge contre une famille suspectée de violences. C’est aussi une fable noire sur les institutions quand elles se protègent elles-mêmes: l’enfance battue devient “détail contestable”, et l’honneur de la justice se confond avec l’impossibilité d’admettre une erreur. Entre Sedan, Charleville, Reims et, plus tard, la Belgique, le Canard montre une chose simple et terrible: ce ne sont pas les enfants qui ont changé de pays, c’est la responsabilité qui a changé de camp.





