N° 3083 du Canard Enchaîné – 28 Novembre 1979
N° 3083 du Canard Enchaîné – 28 Novembre 1979
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En carats et en carafe…
Mercredi, Le Canard ne change pas d’heure. Mardi, Giscard tente de changer de sujet. Dans un billet sec comme un coup de règle sur les doigts, le journal rappelle que deux guerres n’ont pas déplacé sa parution, et qu’il ne se mettra pas au service après-vente d’un président « épisodique ». Claude Angeli, lui, aligne les dates, les carats et les pirouettes: depuis le document de 1973 et la plaquette de 30 carats révélés le 10 octobre, sept semaines de silence, puis la télévision… en guise de carafe.
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Le mercredi du Canard, le mardi du Président
Le petit billet « À mercredi prochain » a l’air d’une simple mise au point d’imprimeur, mais il fonctionne comme un coup de sifflet dans une salle de bal: ici, c’est le rythme du journal qui commande, pas l’agenda du Château. Giscard parle « à son heure » sur Antenne 2; Le Canard répondra « à la sienne ». Et il insiste: deux guerres n’ont pas déplacé le mercredi d’un millimètre, ce n’est pas un entretien télévisé, fût-il constellé de carats, qui va faire dérailler l’horloge.
Dans l’affaire des diamants, la bataille se joue justement là: sur le tempo, sur le cadrage, sur la mise en scène. L’Élysée voudrait faire croire qu’en parlant (tard), il referme (vite). Le billet annonce l’inverse: on ne « commente » pas à chaud, on laisse refroidir… pour mieux découper. Et puis cette pointe de cuisine: « certains plats réchauffés n’en sont que meilleurs ». Sous-entendu: si Giscard pense recuire la sauce au studio, Le Canard a déjà le couteau à fileter.
La brillante: carats, carafe, et communication en mousse
L’article de Claude Angeli (« En carats et en carafe… ») reprend la chronique au point exact où l’Élysée aimerait qu’on détourne les yeux: le souvenir précis. Non pas « l’ambiance », non pas « les calomnies », mais les jalons: le 10 octobre, Le Canard publie le document daté d’avril 1973 sur une plaquette de 30 carats destinée à Valéry Giscard d’Estaing alors ministre des Finances, et liée à un safari en Centrafrique. Une semaine plus tard, le 17 octobre, le journal ajoute des précisions et élargit la vitrine: les voyages, les cadeaux, les habitudes. Sept semaines passent. Et enfin, le mardi soir, Giscard vient parler.
Angeli n’a pas besoin d’inventer des coulisses: il pointe la mécanique. Sept semaines, c’est une éternité politique, une saison de chasse en accéléré. À l’échelle du scandale, c’est une stratégie: laisser l’attention se fatiguer, puis proposer une explication qui ressemble à un rideau qu’on tire. Dans l’article, la formule est simple: on rappelle ce qui a déjà été écrit, on recolle les dates, et on laisse le lecteur juger si l’entretien télévisé a répondu à la question ou s’il a surtout appris à l’éviter.
Car l’affaire, telle que la raconte Le Canard, n’est pas seulement une histoire de diamants, c’est une histoire de réponses. Au fond, l’Élysée tente de transformer un fait embarrassant en anecdote vertueuse: « je n’ai pas reçu » ou « j’ai remis à une œuvre ». Angeli souligne le hic: quand on commence par refuser le calendrier, puis par choisir le moment, puis par choisir les mots, on ne produit pas une clarification, on produit un brouillard bien repassé. Et la presse, elle, se retrouve à faire le travail ingrat: compter les carats pendant que le Président verse la carafe.
Ce que l’on cherche: un reçu, pas une révérence
La force du papier, c’est d’énoncer ce que l’opinion réclame sans le grand air: des réponses « simples et directes ». Le journal n’exige pas un sermon, il exige un geste net: dire ce que c’était, ce que c’est devenu, et à quel titre un ministre puis un président peut garder ce type de présent. À défaut, l’Élysée joue sur l’ambiguïté morale: offrir la posture du désintéressement, sans la preuve du désintéressement.
Le billet de une renforce cette demande en la retournant contre l’institution: si la télévision sert à « parler au pays », pourquoi faut-il sept semaines pour parler d’un cadeau de 1973? Et pourquoi, surtout, ce réflexe de demander au journal de marcher au pas, voire de changer son jour de parution, comme si la liberté de la presse se réglait au standard de l’antenne?
Une affaire d’orfèvre… ou de calendrier
Il y a quelque chose de délicieusement cruel dans la petite étiquette « 2035 carats » du billet: elle dit que, face au temps long d’un hebdo, le pouvoir peut bavarder, promettre, s’indigner, menacer, mais il n’empêche pas la piqûre régulière du mercredi. Le Canard se pose en horloger: il ne court pas derrière l’entretien, il l’encadre, puis il le démonte.
Et c’est là que le duo billet + Angeli frappe juste: l’actualité immédiate (Giscard sur Antenne 2) est traitée comme une péripétie; le cœur du sujet reste une chose très prosaïque, presque administrative: un cadeau, une destination, une trace. Le pouvoir adore les grandes orgues; l’enquête préfère les petites lignes. Dans cette affaire, les petites lignes brillent plus que les grandes déclarations.





