N° 3085 du Canard Enchaîné – 12 Décembre 1979
N° 3085 du Canard Enchaîné – 12 Décembre 1979
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La France, grand trafiquant d’uranium
En décembre 1979, Le Canard troque les diamants de Bokassa contre un minerai bien plus explosif : l’uranium. Claude Roire pointe « les bons clients du cousin de Giscard », avec, au centre du jeu, la Somaïr du Niger et ce patronyme qui tombe mal : Jacques Giscard. Claude-Marie Vadrot enfonce le clou : « L’atome n’a pas d’odeur », surtout quand il voyage par avion depuis la Namibie sud-africaine, au mépris des beaux discours. Après les cailloux, les pastilles jaunes : la morale officielle, elle, se dissout très bien dans le carburant.
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Des diamants aux pastilles jaunes : la République à l’uranium libre
On croyait la saison saturée de « cailloux » centrafricains, de barbouzes et de communiqués qui jurent, la main sur le micro, qu’on n’a « rien reçu ». Et voilà que, le 12 décembre 1979, Le Canard déplace le projecteur sur une matière moins photogénique que les diamants, mais autrement plus stratégique : l’uranium. Claude Roire annonce la couleur, en une formule qui pique : il y aurait « un scandale beaucoup plus grave que l’affaire des diamants ou la mort de Robert Boulin : c’est celui de l’uranium ». Le mot n’est pas gratuit : on ne parle plus d’un cadeau embarrassant, mais d’une ressource qui fait tourner la boutique nationale, et donc d’un commerce où l’État aime la discrétion comme d’autres le cognac.
Arlit, la filière, et le « cousin » qui tombe mal
Dans l’article de Roire, l’intrigue a tout du roman d’influence, sauf que les personnages existent. On y croise Robert Galley, ministre de la Coopération, qui confie son inquiétude et laisse entendre qu’il voudrait « en savoir davantage » sur « ce scandale » : signe que, même au sommet, on sent que l’uranium n’est pas une plaisanterie de fin d’année. Et surtout, on tombe sur ce détail à lui seul toxique : la société installée au Niger, la Somaïr, a pour PDG Jacques Giscard, « le cousin du Président de la République ». Dans une affaire de minerais, la parenté fait mauvais uniforme : on a l’impression que la filière porte un blason.
Le récit tourne autour d’un épisode spectaculaire, idéal pour les télétypes : un camion chargé de concentré d’uranium, un accident, des fûts dans un fossé. À partir de là, la rumeur enfle (Libye, Pakistan, bombe, trafics) et l’AFP apporte des « nuances », comme on met du talc sur une tache d’huile. Roire joue précisément sur cette mécanique : le faux (ou le romancé) sert d’écran, mais il permet quand même d’apercevoir le vrai, et le vrai, ici, c’est que l’uranium nigérien, au gré des circuits et des destinataires, touche à ce que la France prétend tenir sous contrôle : la diffusion des matières sensibles, les « bons clients », les pays qu’on ne cite qu’à voix basse. L’État exporte, explique, rectifie, et pendant ce temps la marchandise circule. Le scandale n’est pas seulement « qui », c’est « comment » : la facilité avec laquelle une matière de souveraineté se raconte en bavardages contradictoires.
L’ONU dans le rétro, les avions devant : “l’atome n’a pas d’odeur”
Claude-Marie Vadrot, lui, change d’angle sans changer de cible : non plus la mine et le Sahel, mais la logistique et l’hypocrisie. Titre parfait de chimiste cynique : « L’atome n’a pas d’odeur ». L’enquête rappelle qu’un transport d’uranate (concentré) se fait par avion depuis la Namibie, colonie sud-africaine, vers la France, et que cela continue depuis 1978, malgré les questions soulevées ailleurs (notamment par Libération). La sécurité ? On chipote, on rassure : en cas d’accident, ce n’est « pas très grave ». La morale internationale ? Là, ça devient gênant : continuer ce commerce, c’est « bafouer l’ONU », c’est traiter la question sud-africaine comme une formalité, et c’est surtout accepter que le combustible qui alimente la grandeur énergétique passe par une zone politique brûlante, au moment même où l’on fait mine de défendre les principes.
Vadrot pointe aussi la petite alchimie des assurances et des compagnies : quand ça sent le roussi, certains se défaussent, d’autres « assurent discrètement » et tout le monde fait comme si ce n’était qu’un fret de plus. Le vocabulaire bureaucratique sert ici de désodorisant : on ne transporte pas une bombe, on transporte un « minerai ». Voilà comment on fabrique une innocence administrative.
Une même morale : celle qui s’écrit au crayon, s’efface au carburant
Mis ensemble, Roire et Vadrot dessinent un même portrait du giscardisme finissant : un pouvoir qui se veut moderne, rationnel, technicien, mais qui, dès qu’on gratte, retombe sur ses vieilles habitudes de réseau, de secret et de « circulez ». La différence entre les diamants et l’uranium, c’est que les diamants font mauvais genre, tandis que l’uranium fait système. On peut renvoyer un caillou, on ne renvoie pas un approvisionnement.
Et c’est là que l’ironie du Canard se fait plus noire que drôle : l’État se scandalise à l’occasion, se rassure au communiqué, et continue au contrat. La République, en somme, ne serait pas seulement une morale publique avec des trous, mais un commerce national avec des rideaux. On comprend mieux pourquoi Roire parle d’un « scandale plus grave » : les diamants peuvent ternir un homme; l’uranium, lui, révèle une politique.





