N° 3091 du Canard Enchaîné – 23 Janvier 1980
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Nice, Moscou : deux stades, même tambouille
Dans Le Canard enchaîné du 23 janvier 1980, deux terrains se répondent. À Nice, Michel Gaillard sort un document qui sent la caisse noire: dollars “en dehors du contrat”, conventions non homologuées, et “coup pas franc” autour de Bjekovic et de Katalinski (“Skia”), pendant que Roger Leuillet joue les funambules entre subventions et dessous de table. À Moscou, Bernard Thomas s’amuse beaucoup moins qu’il n’y paraît: derrière le boycott des JO, il voit la “pureté olympique” repeinte au rouleau, les dissidents rangés hors champ, et des “épreuves” à moderniser… jusqu’au lancer de missile. Deux spectacles, même art du passe-passe.
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« Arrête ton char, Brejnev ! »
Bernard Thomas prend les Jeux de Moscou 1980 par le col du blouson, et secoue: non seulement “ce n’est plus du jeu”, mais c’est devenu une discipline olympique à part entière, entre “char”, “boycott” et concours de mauvaise foi. L’URSS vient d’envahir l’Afghanistan (décembre 1979), Jimmy Carter “appelle vraiment au boycott”, et “la mère Thatcher lui emboîte le pas d’un jarret d’acier”. La liste des forfaits s’allonge: “Tokyo, Bonn, sur le Qatar, l’Arabie Saoudite et l’Égypte”. La France, elle, “se gratte l’occiput”, fidèle à son genre de gymnastique nationale. Et Bernard Thomas s’amuse de l’espoir un peu court de Jean-François Soisson: profiter de l’absence des autres pour que “nos champions décrochent enfin une pincée de médailles”. À condition, ajoute-t-il perfidement, que “les Russes eux-mêmes boudent la compétition” et que “les Allemands de l’Est” fassent pareil. Autant demander au Kremlin de s’auto-disqualifier pour excès de zèle.
Le grief américain: pas la politique, la “pureté olympique”… ou le char en piste
Thomas feint de prendre Carter au sérieux, pour mieux le tourner: qu’est-ce qu’on reproche exactement aux Soviétiques, demande-t-il, puisque le président américain dit s’être “édifié” sur “la pureté olympique”? De ne pas l’avoir respectée “purement et simplement” en organisant, “unilatéralement, du côté de Kaboul”, des courses de chars, “pilotés par des athlètes dopés aux extraits de Lénine”? D’avoir, en somme, “restauré une très vieille épreuve sportive”, “une vraie course comme on en faisait jadis, avec des vrais morts”? Et Thomas de conclure, le nez dans l’encrier: “Il n’y a pas de quoi fouetter un lévrier afghan.”
Le procédé est clair: renverser l’argument moral en caricature, jusqu’à le rendre absurde. Si l’URSS fait la guerre, eh bien, qu’on la félicite presque d’avoir inventé l’épreuve la plus authentique, la plus antique: la tuerie en direct. L’humour ici n’adoucit rien. Il montre, au contraire, à quel point la “pureté” invoquée sonne faux dès qu’on la place à côté des chenilles des tanks.
Boycott, dollars et capitales de rechange: Lake Placid, Videla, Pinochet…
Puis Thomas élargit: “voilà un marathon d’un mois engagé à propos entre les deux supercracks”. Les Russes quittent l’arène? Les Jeux d’hiver de Lake Placid “perdraient les dollars prévus”. Jimmy Carter voudrait une autre capitale, “où l’on respecte mieux les droits de l’homme”. Et là, le texte devient une foire aux candidatures toxiques: Videla a déjà “utilisé Buenos Aires pour le Mundial de football”; Pinochet pourrait proposer Santiago; l’ayatollah, Téhéran, “lieu propice aux courses en tchador”. Et la France, dans le lot, préférerait “à l’évidence Banqui, avec épreuves de bâton clouté”. Thomas aligne ces noms comme on aligne des casseroles, pour rappeler que les principes, sur le marché international, se vendent souvent en lots.
Pour accueillir “décemment” les étrangers: asociaux, dissidents, prêtres… au placard
C’est ici que l’article serre la gorge, sous couvert de sourire. Si l’URSS repousse le boycott, explique Thomas, c’est qu’elle a déjà fait le ménage en grand pour “accueillir décemment les étrangers en 1980”. Les rues ont été “vidées” des “asociaux”; les scientifiques contestataires sont “à l’asile”; les défenseurs des accords d’Helsinki, qui auraient pu “perturber le voyageur”, ont été “mis au trou”; des “pensionnaires de la prison de la Lioubianka”, “d’infâmes politiques”, ont été expédiés “plus loin, à frais… pour faire de la place”. La “racaille juive” est “réduite”, les dissidents “purgés, camisoles, expulsés”. Même des prêtres ont été prudemment jetés à Lefortovo: le père Doudko, le père Iakounine (fondateur du “Comité de défense des chrétiens”), le physicien Lev Regelson. Tout ça, écrit Thomas, dans le “louable but d’éviter aux touristes les inconvénients de l’odeur de l’encens”.
Le rire est noir, mais précis: l’hospitalité soviétique se paie en internements, déportations, silence. On parfume la vitrine, on range les voix.
Marchais, Herzog, Soisson: “Quoi de politique?”
Thomas s’amuse aussi de la complicité française, ou du moins de sa capacité à fermer les yeux en chantant. Il raille la “grande rencontre fraternelle entre les jeunes de tous pays” et cite lord Killanin, président du CIO, et Georges Marchais: 300 000 jeunes, tous les enfants de Moscou, “chassés”… et “pas de mauvaise rencontre en vue”. Et quand la question politique revient, le papier brandit une phrase comme une pancarte: “Allons! Quoi de politique, dans tout cela?” Marchais l’aurait martelé “lundi soir, à Elkabbach et Duhamel”. Et Thomas ajoute: “Herzog et, avec lui, Soisson en sont d’accord.”
Puis, pour achever la pirouette, il ose la comparaison qui pique: “Pas plus de politique ici qu’à Berlin en 1936, quand Hitler refusa de serrer la main du Noir Owens”, ou qu’en “600 avant J.-C.” quand Athènes, Sparte, Élis et les Arcadiens de Pise se bagarraient pour contrôler Olympie. Autrement dit: l’olympisme “pur” est un conte pour enfants, raconté par des adultes qui savent très bien ce qu’ils font.
Modernisons: lancer de missile, pancrace atomique, pentathlon interstellaire
La chute est une proposition de réforme… au vitriol. Un seul argument pourrait empêcher les Jeux de se dérouler “normalement”: “c’est qu’ils ont fait leur temps”. Pollués par “les gros sous”, les “athlètes-robots”, “les pilules à marathon”, les “discoboles mastodontes”. Alors, “modernisons”. Inventons des épreuves inédites: “le lancer de missile”, où Russes et Américains rivaliseraient “à leur aise”; “un pancrace atomique”, “un pentathlon interstellaire”. Et tant qu’à faire, qu’on réunisse “dans un grand stade blindé, plombé, hermétiquement clos” tous ceux qui rêvent “de rubans, de titres, de conquêtes”: “Militaires de tous les pays, unissez-vous dans une même mêlée!”
Et “le vainqueur sur le podium, après, s’il y a un vainqueur.”
Sous la farce, le constat est limpide: en 1980, les Jeux ne sont plus un jeu. Ils sont un théâtre de puissance, une boutique de symboles, un terrain de propagande. Thomas n’essaie pas de sauver l’olympisme. Il le montre tel qu’il est, puis lui propose une logique d’époque: puisque tout le monde veut la guerre en costume de sport, autant appeler les choses par leur nom, et distribuer les médailles aux survivants.
Football, caisse noire et dessous de table : un joli jeu de passe-passe à l’OGC Nice
Michel Gaillard n’entre pas dans le vestiaire sur la pointe des crampons. Il débarque avec “un document” et un air de dire: voilà la preuve que le football pro a “au moins un point commun avec l’immobilier: la pratique des dessous de table”. En janvier 1980, Le Canard poursuit une veine déjà ouverte “il y a deux ans” par l’affaire du Paris-Saint-Germain: double billetterie, “caisse noire”, et ce refrain des dirigeants, toujours très musical: c’était “isolé”, “exceptionnel”, “un accident”. Sauf que l’accident recommence. Cette fois, la carrosserie froissée s’appelle OGC Nice (OGCN), “un des clubs vedettes” de première division.
La “pièce” qui fâche : un contrat en dollars, “en dehors du contrat”
Le papier reproduit une “convention” signée par le joueur yougoslave Nenad Bjekovic. Détail savoureux: pour être vraiment “valable”, le document aurait dû porter aussi la signature de Roger Leuillet, président du club. Il ne l’a pas signée. Officiellement, donc, “nul et non avenu”. Officieusement… c’est précisément le genre de papier qu’on préfère garder “nul”, pour qu’il reste surtout “utile”.
Car la défense est un classique: Leuillet a simplement “pris une précaution” vis-à-vis “de la loi” et du “statut des joueurs professionnels”. Le statut interdisant l’usage de “toutes conventions ou contre-lettres non soumises (c’est le cas ici) à homologation”, le président peut prétendre que ce papier “n’engage aucunement son club”. C’est d’ailleurs l’argument que Bjekovic, “questionné par Le Canard”, aurait utilisé: pratique, quand le joueur devient son propre parapluie.
Et pourtant, Gaillard insiste: “Cette convention existe pourtant bel et bien.” Elle prévoit que le paiement s’effectue en dollars, et surtout “en dehors du contrat”, c’est-à-dire en douce, hors comptabilité, hors fisc. Le Canard note au passage la devise choisie: pourquoi pas le deutschemark ou le franc suisse ? Apparemment, à Nice, le soleil tape mieux sur le billet vert.
Où atterrit l’argent : la banque plutôt que le vestiaire
Question très terre-à-terre de Gaillard: “où sont versés les dessous de table ?” Réponse très moderne: sur un compte bancaire, à l’étranger, “en Suisse notamment”. Les joueurs exigent d’être payés directement sur leur compte, “et le fisc puisse ainsi y fourrer son nez” le moins possible. Le procédé suppose, écrit-il, “une organisation bien huilée” et “douée pour le dribbling financier”. Et il glisse une petite aiguille dans le maillot: à l’OGCN, il y a le mot “Gymnaste”. Oui, gymnastique… mais plutôt de caisse.
Les fleurs de Leuillet : un président intouchable et des rancœurs en tribunes
Le Canard ne se contente pas du papier Bjekovic. Il brosse le portrait d’un club à “trois particularités”, dont la première est déjà un gag: “c’est le seul club de France dont le président (Leuillet) ne peut assister aux matches que son équipe joue à domicile.” Les supporters lui reprochent “son incompétence” et ses méthodes “dictatoriales”. Exemple cité: en 1975, Leuillet conclut un contrat de sept ans avec Jean-Marc Guillou sans consulter l’entraîneur (Vatko Markovic). Ambiance.
Et Gaillard ajoute une couche de climat interne: à Nice, même “dans de rares moments d’euphorie”, “il règne… une atmosphère délétère”, à cause de “la personnalité de Leuillet” et aussi des “dessous de table et autres petites combines” dont les joueurs finissent par avoir “vent” et qui provoquent des rancœurs. Il donne même une image de vestiaire empoisonné: le club compte “trois entraîneurs qui se font tous la gueule”… “C’est tout juste s’ils se saluent, mais ils ne se parlent pas.”
Crampons d’or : champion de France… de la subvention
Autre numéro dans le numéro: l’OGC Nice “détient depuis dix ans le titre de champion de France de la subvention”. Gaillard cite Jacques Médecin, maire de Nice, qu’on peut “reprocher beaucoup de choses”… mais pas d’avoir lésiné sur son soutien. Depuis 1969-1970, le club aurait reçu 23,49 millions de francs. Mieux: Médecin fait cadeau “de la moitié des taxes de spectacles” et des terrains. Pour la seule saison 1979-1980, l’OGCN touche 4,5 millions de francs de subvention.
Et malgré cela, le club est “prévu” en déficit en fin de saison: près d’un million de francs. Il “frôlera le K.O. financier”, la subvention suivante (2,5 millions) ne devant être allouée qu’en mars 1981. Le plus beau, pour Gaillard, c’est la posture: Leuillet chercherait “à passer pour un bon gestionnaire”. “Bah!” écrit-il. Et pour se consoler, Leuillet n’aurait qu’à penser à l’Olympique de Marseille, “qui doit, lui, un milliard de centimes à la municipalité”. Le football comme art de la dette: on perd l’équilibre, mais on retombe toujours sur la mairie.
Esprit d’équipe : l’homme détesté, mais bien accroché
Pourquoi Leuillet tient-il encore ? Parce que, dit Gaillard, il est “un homme puissant”. D’abord conseiller municipal de Nice, élu sur la liste Médecin. Ensuite membre du conseil d’administration du Groupement du football professionnel, et “grand copain” de Georges Sadoul, président dudit groupement. Enfin, il “marche main dans la main” avec Charles Ehrmann, député UDF de Nice et adjoint aux sports; et la fille Leuillet a même épousé le fils Ehrmann. Dans ce “bel esprit d’équipe”, l’organigramme ressemble à un arbre généalogique.
Gaillard note aussi que les difficultés électorales de Jacques Médecin ont “accru la longueur des dents” de Leuillet et d’Ehrmann: ils rêvent désormais de “présenter une liste contre Médecin” aux prochaines municipales. Et “le duo prépare activement l’opération”. À Nice, le ballon tourne, mais les alliances aussi.
Coup pas franc : Katalinski, “Skia”, et la prime de jubilé à 50 000 dollars
Comme si le cas Bjekovic ne suffisait pas, Gaillard termine par un avertissement: une autre affaire pourrait faire “un certain boucan” à Nice, opposant à l’OGCN un compatriote de Bjekovic, Katalinski, dit “Skia”, qui a joué trois saisons avant de se blesser. Lui aussi aurait signé “un contrat occulte” avec les dirigeants niçois. Et cette fois, précise Gaillard, le document est “effectivement signé… par Roger Leuillet”.
Qu’y lit-on ? Qu’à la fin de son contrat, Katalinski recevrait “la recette d’un match de jubilé” ou bien 50 000 dollars (toujours les dollars). Jusqu’à “ces derniers jours”, l’OGC Nice n’aurait pas honoré ses engagements. “Skia” a chargé un avocat parisien, Me Jean-Jacques Bertrand, de défendre ses intérêts. Et Gaillard conclut, l’air de rien mais très clair: “Bjekovic devrait se méfier…”
Au bout du papier, on comprend le sous-titre: “caisse noire et dessous de table”. Ce n’est pas un accident, c’est une méthode. Et la “mare aux canards” du foot niçois, ce n’est pas tant le terrain que la paperasse.





