N° 3097 du Canard Enchaîné – 5 Mars 1980
N° 3097 du Canard Enchaîné – 5 Mars 1980
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Les Giscard contre « Le canard »
À la une du 5 mars 1980, Roger Fressoz annonce le rendez-vous judiciaire: François et Jacques Giscard d’Estaing attaquent Le Canard au civil et réclament chacun 200 000 francs pour avoir écrit qu’ils avaient reçu des diamants de Bokassa. “Belle âme”, Giscard ne poursuit pas… mais “hypocrite”, il fait poursuivre par ses cousins, histoire d’éviter le risque d’un vrai débat. Fressoz promet un dossier de documents, dénonce l’assignation qui transforme une mention de diamants en soupçon de corruption, et raille la charité proclamée: les dommages pour la Croix-Rouge? À défaut, “quelques diamants” feront l’affaire.
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À tout à l’heure, Messieurs les cousins !
Roger Fressoz met son costume de plaideur, mais garde la cravate en papier journal. L’affaire des diamants de Bokassa, qui colle déjà à Giscard comme une poussière de vitrine, se déplace ce 5 mars 1980 sur un terrain que l’Élysée adore quand il veut serrer la vis sans trop se salir les mains: le tribunal. Et ce n’est pas “le président” qui attaque, non. C’est la famille, à distance respectable, comme un relais bien commode. D’où le titre: “Les Giscard contre ‘Le Canard’”. Et ce “À tout à l’heure” sonne à la fois comme une convocation et comme un rendez-vous galant entre le pouvoir et son obsession favorite: faire taire sans avoir l’air d’y toucher.
Le rendez-vous à 14 h 30: deux cousins, 400 000 francs, et une présidente nommée Rozès
Fressoz annonce l’heure et le lieu comme on affiche une première de théâtre: “cet après-midi à 14 heures 30” devant la première chambre du TGI de Paris, présidée par Mme Simone Rozès. Les demandeurs? François Giscard d’Estaing, PDG de la Banque française du Commerce extérieur, et Jacques Giscard d’Estaing, directeur financier du Commissariat à l’énergie atomique. Chacun réclame 200 000 francs de dommages-intérêts. Total: 400 000 francs pour avoir écrit, “tout simplement”, que ces cousins “avaient reçu des diamants de Bokassa”.
Et Fressoz pose la question qui pique: “Quels dommages avons-nous portés à quels intérêts ?” L’ironie est juridique: ils réclament des dommages et intérêts, mais le journal suggère qu’on touche surtout à des intérêts… au sens le plus matériel du mot.
Le Président ne poursuit pas… mais “hypocrite”, il poursuit par procuration
Le passage central est une flèche bien affûtée: “Belle âme, le président de la République a proclamé qu’il ne nous poursuivrait pas. Hypocrite, il nous fait poursuivre par ses cousins.” Fressoz peint Giscard en stratège prudent: il évite “de se lancer dans une action judiciaire qui risquait de tourner à sa déconfiture”, mais, “vindicatif”, il envoie deux membres de la famille “s’exposer à sa place”. Autrement dit: l’Élysée joue l’ombre, et la parentèle fait l’écran.
C’est un motif classique des affaires d’État: garder les mains propres, salir les gants d’autrui.
Documents, photocopies, photos: le Canard arrive avec son dossier… et sa méfiance
Le journal, dit Fressoz, a déposé “un certain nombre de documents, photocopies et photographies” au tribunal. Mais, “par déférence”, il s’abstiendra de les publier avant qu’il en ait été fait état en séance. Et la parenthèse est assassine: “Comme nous avons pour la justice un respect qu’elle n’a pas toujours pour elle-même (inutile de rappeler son comportement dans l’affaire des micros)…”.
Le rappel est bref, mais il fonctionne comme un coup de coude: la justice, dans les affaires qui touchent au pouvoir, n’est pas seulement un arbitre, c’est parfois un décor. Le Canard, lui, arrive en disant: on jouera le jeu, mais on n’oublie pas.
L’assignation: l’insinuation comme arme, la diffamation comme miroir
Fressoz résume l’argument des cousins. Dans leur assignation, ils affirment que Le Canard aurait “laissé sous-entendre” (avec une rédaction “volontairement imprécise”, “sic et resic”) qu’ils auraient reçu des diamants “en récompense d’interventions ou de services rendus” dans l’exercice de leurs fonctions. Donc, pour parler clair, qu’on les aurait accusés de “trafic d’influence” ou de “corruption passive”.
La réplique est nette: “Les cousins abusent.” Le journal n’a “jamais rien laissé entendre ou sous-entendre” de semblable, “ni de près ni de loin”. Et Fressoz renverse l’accusation: l’argumentation des cousins “sur ce point procède de l’insinuation, si ce n’est de la diffamation”.
C’est là, au fond, le cœur du papier: qui insinue quoi ? Les cousins reprochent au Canard une insinuation morale; le Canard leur reproche d’insinuer une accusation pénale qu’il n’a pas formulée, pour pouvoir se poser en victimes d’un crime qu’on n’a pas commis.
Pourquoi le civil: éviter le correctionnel, donc éviter le débat
La “suite” en page 4 ajoute une pièce importante: si, “par impossible”, les cousins avaient raison, s’il s’agissait bien d’une diffamation, ils se seraient “trompés de juridiction”. Un fonctionnaire mis en cause pour son action publique, explique Fressoz, doit “nécessairement recourir au tribunal correctionnel” s’il veut se faire rendre justice. Or ils ont choisi le tribunal civil. Pourquoi ? “De toute évidence parce qu’on souhaitait, à l’Élysée, éviter un ample débat public.”
Fressoz rappelle la différence: en correctionnelle, on peut faire citer des témoins, il y a dépositions, questions, répliques. Au civil, le débat est limité aux plaidoiries des avocats. Une justice “en demi-teinte” pour “cette haute circonstance”. Et il glisse un clin d’œil d’archives: le même tribunal avait débouté Jacques Foccart en 1970 dans la célèbre affaire de “la commode à Foccart”. Sous-entendu: le Canard a déjà vu des meubles tomber du pouvoir, il n’a pas peur des cousins.
Philanthropie à gros tapage: la Croix-Rouge et les diamants de secours
Dernière pirouette, typiquement Fressoz: les cousins annoncent à grand tapage qu’ils feraient don de leurs dommages-intérêts à la Croix-Rouge française s’ils les remportent. Or ce “genre d’annonce”, dit-il, équivaut à une “pression morale” strictement interdite par le Code. “Mais les cousins n’en ont cure.” Et, surtout, c’est “une promesse imprudente”: s’ils ne peuvent pas la tenir, “ils pourront toujours faire parvenir à la Croix-Rouge… quelques diamants.”
Là, tout est bouclé: l’argent demandé devient un outil de communication; la charité devient une posture; et les diamants, eux, reviennent comme une monnaie de secours. Le Canard n’a même plus besoin de prouver, il laisse la scène parler.





