N° 3099 du Canard Enchaîné – 19 Mars 1980
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Le syndrome de Polmar
À la une du 19 mars 1980, Bernard Thomas raille le “syndrome de Polmar”: un plan brandi comme un talisman quand la Bretagne s’englue, mais qui sert surtout à “jeter de la poudre de détergent aux yeux”. Deux ans après l’Amoco-Cadiz, 150 km de plages sont encore “engluées”, et l’alerte aurait été donnée trop tard pour “un sordide problème d’argent”. Les promesses d’indemnités s’éternisent, et cette fois “les Bretons font la grève”: ils ne veulent plus “balayer devant leurs plages”. Optimisme officiel, gueule noire: la nappe avance.
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Le syndrome de Polmar
Bernard Thomas écrit à l’huile noire, celle qui colle aux bottes et qui revient à chaque marée comme une mauvaise habitude d’État. En une du 19 mars 1980, il attrape le “plan Polmar” par le col et le secoue: ce plan censé organiser la lutte contre les pollutions maritimes devient, sous sa plume, un réflexe conditionné, un alibi mécanique, un “syndrome”. On le brandit quand la Bretagne se noie dans le mazout, et on s’en sert surtout “à jeter de la poudre de détergent aux yeux”.
Le contexte, il le rappelle sans s’appesantir: deux ans après l’Amoco-Cadiz (mars 1978), la côte bretonne voit revenir une “coulée noire”, avec le Tanio en embuscade, 150 kilomètres de plages “engluées”, 11 000 tonnes “à l’affût du moindre trou dans les cuves”. Et à la tête du dispositif administratif, le préfet des Côtes-du-Nord, Achille-Fould, portraituré en “Monsieur Mer” inénarrable, qui, face aux maires, lâche une phrase dont Thomas se sert comme d’un verdict: “On a l’impression, en écoutant certains, que l’optimisme est une tare. Pour plaire, il faudrait voir tout en noir. Nous avons le droit de penser autrement.” Et de conclure que “dans dix jours tout sera balayé.” Voilà le syndrome: appeler optimisme ce qui ressemble à du déni, et promettre le balai quand la nappe avance.
“Optimisme” obligatoire et poudre aux yeux: Polmar comme rideau de fumée
Thomas enfonce l’idée que le plan Polmar, “ni plus tôt ni plus tard”, ne sert à rien d’autre qu’à donner l’impression d’agir. Homard (l’ancien ministre) et Achille-Fould se renvoient la pince: “Il n’aurait servi à rien de déclencher le plan Polmar plus tôt”, affirme-t-on. Traduction Thomas: déclenché avant, après, ou jamais, c’est la même chose, puisque la machine est conçue pour la communication, pas pour l’efficacité.
Et quand Le Theule, ministre des Transports et de la flotte, suggère de créer une commission d’enquête, Thomas conseille de “mieux glisser”. Il convoque Clemenceau, qui savait “à quoi servent ces machines-là: à noyer le poisson”. “Plus c’est gros, meilleur c’est. Bon appétit, messieurs: la nappe de pétrole est avancée.” La commission, ici, n’est pas une recherche de vérité, c’est un dispositif de dilution.
Le refrain de 1978: “la répétition des accidents… est inacceptable”
Thomas rappelle qu’après l’Amoco-Cadiz, en mars 1978, on avait déjà eu droit à l’indignation officielle. Il cite L’Aurore (18-3-78): “Et voilà! C’est arrivé une nouvelle fois, et une nouvelle fois rien n’était prêt.” Et il rappelle le ministre de la Qualité de la vie, “ce pauvre comte d’Ornano”, clamant à Deauville: “Un nouveau plan Polmar sera sur pied avant la fin de l’année.” Giscard, lui, renchérissait: “La répétition des accidents de pollution maritime qui frappent les côtes de la Bretagne est inacceptable.”
La phrase, deux ans plus tard, sonne comme un tampon sur un dossier qu’on ressort sans l’avoir lu. Thomas la commente d’un simple “Foi de Valy, sinon il en faisait une affaire personnelle!” L’ironie est là: l’“affaire personnelle” se transforme en routine impersonnelle, et la Bretagne se retrouve à pleurer avec les mêmes mouchoirs.
“C’est pour un sordide problème d’argent…”: huit heures qui coûtent cher
Au milieu, un encadré donne la clef: “Huit heures qui vont coûter cher à la Bretagne: C’est pour un sordide problème d’argent que l’alerte a été donnée trop tard.” Le syndrome, ce n’est pas seulement l’optimisme obligatoire. C’est l’économie du dispositif, le moment où l’on calcule, on hésite, on retarde, et l’huile, elle, ne retarde pas.
Thomas suggère que l’alerte tardive n’est pas une erreur technique, mais une décision de gestion. Voilà l’obsession: le littoral peut s’engluer, mais les budgets, eux, doivent rester secs. Et l’on comprend pourquoi le plan Polmar ressemble à un chiffon: il sert à essuyer l’image, pas la plage.
La grève du balai: “Ils ne veulent plus balayer devant leurs plages”
Le texte bascule ensuite du gouvernement vers les Bretons. “Mais cette fois, ils font la grève.” Ils ne veulent plus “balayer devant leurs plages”. Ils “font la gueule, les Bretons, la gueule noire.” L’expression vaut titre à elle seule: l’humeur, ici, n’est pas une posture, elle est de la matière. Le mazout colore les visages et les colères.
Et Thomas glisse une phrase qui fait mal: “Les indemnités tant promises…” On devine le prolongement: les indemnisations attendues après l’Amoco-Cadiz, les procédures, les lenteurs, le sentiment d’abandon. Les Bretons ont appris qu’entre l’accident et la réparation, il y a un gouffre de paperasse.
Épaves flottantes, pavillons, Worms, Elf… et le “sacré brouillard”
L’épave “flottante”, la société Petromad, les intérêts français derrière un pavillon malgache, la banque Worms, la Société maritime d’armement, et la sigle d’Elf “contrôlée par l’État”. “Un sacré brouillard, à couper au couteau, en cas de procès.” Le syndrome Polmar, c’est aussi ça: dès qu’il faut désigner des responsabilités, on obtient une brume de structures, d’actionnaires, de pavillons, et la nappe, elle, reste parfaitement visible.
Thomas pointe enfin l’autre versant: la répression. “Ils n’ont qu’à accepter le nucléaire”, dit-il, reprenant l’argument implicite: “Les barils sur nos côtes nous suffisent déjà. Non au péril atomique? Alors frappez.” Et il égrène: “Frappez à Plogoff, à Pont-Croix, à Quimper, à la matraque, à la grenade…” Deux violences se répondent: celle du pétrole et celle du maintien de l’ordre. Entre la marée noire et la “centrale dans leur aire”, les Bretons reçoivent la même leçon: taisez-vous, nettoyez, et signez.
C’est ça, au fond, le “syndrome”: une administration qui promet de balayer, qui noie le poisson, qui retarde pour l’argent, et qui s’étonne ensuite que les gens refusent de tenir le balai.





