N° 3119 du Canard Enchaîné – 6 Août 1980
N° 3119 du Canard Enchaîné – 6 Août 1980
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Élevage des veaux et des cochonneries
Dans le Canard du 6 août 1980, Claude-Marie Vadrot raconte la “ruée vers l’hormone”: à Lamballe, des éleveurs s’approvisionnent en libre-service en antibiotiques, cortisone et hormones, sans vétérinaire, pour “soigner” veaux et cochons au cocktail. Illégal et dangereux, mais structuré: rapport “secret” accablant, coopératives, labos, marges de 25 à 80 %, ministère qui “laisse faire”. Entre 1976 et 1980, les saisies d’implants d’hormones en abattoirs sont multipliées par 40… sans gêner grand monde. Les industriels, eux, savent menacer: le consommateur ne barre pas les routes.
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La ruée vers l’hormone
Claude-Marie Vadrot plante le décor comme on ouvrirait une porte de hangar: ça sent le lisier, le médicament, et la combine bien graissée. Surtitre: “Élevage des veaux et des cochonneries”. Titre: “La ruée vers l’hormone”. Tout est dit, sauf qu’il faut encore compter les complices, les profits et les lâchetés. Et là, Vadrot s’y emploie, sans faire d’élégance: dans la mare, il y a les paysans, les labos, les coopératives, les vétérinaires… et l’État qui fait mine de ne pas voir, surtout quand ça vote.
Lamballe, ou le libre-service de la piqûre
L’histoire commence à Lamballe, en Bretagne, avec une scène presque burlesque si elle n’était pas aussi sale: dans un “libre-service spécialisé”, des éleveurs s’approvisionnent depuis deux ans en antibiotiques, cortisone, hormones et autres produits “du même ton”, sans consulter de vétérinaire, puis “soignent” veaux et cochons avec “un cocktail chimique des plus raffinés”. Vadrot insiste: c’est illégal, c’est dangereux, mais ça marche, et ça arrange du monde.
Le coup de théâtre, c’est la réaction corporatiste: le Conseil national de l’Ordre des vétérinaires démissionne “en bloc” pour protester. Une alerte rouge, en théorie. Sauf que, note Vadrot avec un sourire acide, “les journaux sont restés remarquablement discrets” sur cette démission. Discrets comme un abattoir la nuit: on entend, mais on ne regarde pas.
Un rapport “secret” et une vérité publique: l’exception qui n’en est pas une
Vadrot élargit immédiatement: Lamballe n’est pas une anomalie, c’est un symptôme. Dans un rapport “secret”, le contrôleur général des services vétérinaires (le “patron” des vétos au ministère de l’Agriculture) décrit une situation “déjà inquiétante” et “devenue franchement dangereuse”. Les chiffres tombent comme des clous: sur 74 groupements contrôlés, 26 sont “en délicatesse avec la loi”; 18 vétérinaires salariés par les éleveurs sont eux-mêmes en infraction; 84 vétérinaires indépendants, seuls deux ne seraient pas en règle. Quand on en est là, ce n’est plus une fraude, c’est un système.
Et ce système a un moteur: la peur de perdre du rendement, la course au “beau veau”, au cochon “optimisé”, à l’élevage en accéléré. La “ruée” du titre n’est pas une métaphore, c’est une économie.
“Au bon beurre breton”: milliards, coopératives et commerce parallèle
Le passage “Au bon beurre breton” est d’une précision qui pique. Pour approvisionner le libre-service, la coopérative des éleveurs passe des commandes “plusieurs fois par an” auprès de laboratoires “pharmaceutiques”. Montant: plus d’un milliard de centimes. Et ces labos ne “remarquent” même pas (ou font semblant) le caractère illégal des achats. Vadrot dessine la chaîne: production, distribution, couverture, profits.
Dans la mécanique, les coopératives prennent au passage leur part: bénéfices “de 25 à 80 %” sur ces médicaments. Et au ministère de l’Agriculture, malgré les saisies, descentes de police et procès-verbaux, “il laisse faire”. Tout est dit: le commerce est parallèle, mais l’indifférence, elle, est parfaitement officielle.
Le trafic sous blouse: pharmacies, ordres, et “cave” bien garnie
Vadrot raconte ensuite comment le trafic ne se limite pas aux champs. Dans les Vosges, à Plombières, un pharmacien découvre un trafic de produits vétérinaires “en provenance de labos français et étrangers”. Son prédécesseur avait “oublié une partie de ses archives dans la cave”. Depuis, l’ordre régional des pharmaciens “use beaucoup de salive” pour convaincre le nouvel apothicaire de ne pas “provoquer de scandale public”. On n’écrase pas la fraude, on écrase le bruit.
Et voilà la guerre de ministères: l’Agriculture voudrait étouffer; la Santé rêve d’un “exemple”. Sauf que l’exemple, comme souvent, “ne se porte pas dans la plaine”. Dans les Vosges, “on ose” moins. On attend les élections? Vadrot n’appuie pas trop, il suggère, ce qui est plus cruel.
Des saisies multipliées par 40… mais qui ne gênent personne
Autre détail qui glace: entre 1976 et 1980, le nombre de saisies d’implants d’hormones dans les abattoirs a été “multiplié par 40”. Quarante fois plus d’hormones saisies, et pourtant “ces saisies ne gênent personne”, parce que la réglementation exige de saisir aussi la bête, ce qui est “rarement le cas”. Autrement dit: on confisque l’accessoire, on laisse la machine tourner.
Et le plus beau, c’est la riposte annoncée: si les magistrats osent fouiller les stocks et les pièces comptables des labos, les industriels promettent une “réplique” avec l’appui d’agriculteurs. Traduction: on brandira l’argument imparable, celui qui tient en une phrase: “on ne verra jamais un consommateur gavé d’hormones et de cortisone barrer des routes.” Les paysans, eux, si. Voilà l’équation politique. Voilà pourquoi la “ruée” continue.
Le Canard au scalpel: santé publique, lâcheté publique
Vadrot écrit au tout début des années 80, quand la modernisation agricole et agro-industrielle a déjà ses angles morts: intensification, chimie, productivisme, et le réflexe pavlovien de l’État face aux lobbys et aux crises rurales. Son article a une force simple: il ne moralise pas, il aligne les faits, les chiffres, les circuits, les silences. Et il pointe le scandale central: quand la santé publique se heurte au rapport de force, elle passe après.
La “ruée vers l’hormone”, ce n’est pas une histoire de campagne: c’est une histoire de ministères qui se refilent la patate chaude, de corps constitués qui “démissionnent” dans le vide, de journaux “discrets”, de labos qui menacent, et de consommateurs qui n’ont même pas la décence d’aller manifester leurs artères.





