N° 842 du Canard Enchaîné – 17 Août 1932
N° 842 du Canard Enchaîné – 17 Août 1932
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Après les jeux olympiques, le championnat de la brosse à reluire
17 août 1932 : à la une du Canard enchaîné, André Dahl imagine un Alphonse XIII bavard et grotesque commentant le putsch manqué de Sanjurjo, pendant qu’en France, Albert Lebrun préside à Mercy-le-Haut… un « championnat de la brosse à reluire ». Entre royauté d’opérette et République de salon, le Canard croque un été où l’Europe entière s’endort dans le ridicule.
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17 août 1932 : le Canard passe l’été entre les putschs d’Espagne, les brosses à reluire et les pyjamas militaires
À la une du Canard enchaîné du 17 août 1932, trois articles se succèdent dans un savoureux enchaînement d’absurde et de satire : une fausse déclaration d’Alphonse XIII imaginée par André Dahl, un entrefilet ironique sur un « championnat de la brosse à reluire » à Mercy-le-Haut sous la présidence d’Albert Lebrun, et enfin une chronique mondaine détournée en farce antimilitariste. Ensemble, ces trois textes forment une mosaïque grinçante de l’été 1932, entre monarchie en exil, vacuité républicaine et militarisme en pantoufles.
L’Espagne d’opérette d’Alphonse XIII
Dans « Importantes déclarations d’Alphonse XIII », Dahl imagine deux discours fictifs du roi déchu, selon que le coup d’État du général Sanjurjo aurait réussi ou échoué. Le 10 août, Sanjurjo a tenté à Séville de renverser la jeune République espagnole, proclamée un an plus tôt. Son putsch a tourné court, mais il inspire à Dahl une double parodie du même cynisme : « Mon cœur de roi, qui aime l’Espagne plus que tout au monde, est absolument ravi », dit l’un ; « Mon cœur de citoyen, qui aime l’Espagne plus que tout au monde, est absolument ravi », répond l’autre.
Dans les deux cas, rien ne change : Alphonse XIII s’aime trop pour être affecté par les événements. Dahl tourne en ridicule ce narcissisme de souverain en exil, aussi prompt à bénir la guerre qu’à la fuir : « Ce pays foncièrement républicain a dix mille fois tort de penser. Tout plutôt que la guerre civile. » Ironie du Canard : l’ex-roi condamne la guerre tout en rêvant de son retour à la faveur d’un coup d’État “impeccablement réussi”. Dans sa bouche, les contradictions s’alignent comme des perles.
Cette chronique s’inscrit dans un contexte lourd. En Espagne, la République se fragilise sous la pression des militaires, du clergé et des monarchistes, tandis que le spectre d’un régime autoritaire gagne l’Europe. Dahl saisit ce moment pour exposer, derrière le rire, la dégénérescence du pouvoir monarchique : une noblesse exilée qui signe des manifestes depuis les salons d’hôtels et rêve de gouverner des peuples absents. Les références à l’hôtel Savoy ou aux « chambres B et 14 » situent la farce : la politique d’Alphonse XIII s’écrit désormais sur du papier à en-tête.
Lebrun et le “championnat de la brosse à reluire”
Juste en dessous, le Canard change de scène sans changer de ton. L’Espagne du ridicule royal cède la place à la France du ridicule républicain. À Mercy-le-Haut, le président Albert Lebrun, toujours en vacances dans son village natal, préside un événement aussi dérisoire qu’emblématique : le « Championnat de la brosse à reluire ». Après les Jeux olympiques de Los Angeles, explique le Canard, cette nouvelle discipline “trouve de légitimes compensations”. Et pour couronner la satire, la rédaction cite une phrase du Petit Parisien :
« Ce sont tous les villages d’alentour qui sont accourus pour applaudir leur grand compatriote Albert Lebrun, le petit paysan, le solide écolier, le courageux homme politique devenu président de la République. »
Dahl (ou plus vraisemblablement un rédacteur collectif du Canard) se régale de cette envolée journalistique digne d’un bulletin de préfecture. Le ton paternaliste, la surenchère de bons sentiments et la glorification du “petit paysan devenu président” offrent un parfait miroir du journalisme de révérence. Le “championnat de la brosse à reluire” devient une métaphore transparente : celle de la presse majoritaire, réduite au cirage institutionnel.
La moquerie est d’autant plus mordante que Lebrun incarne la fadeur du pouvoir troisièmiste. À défaut d’avoir une ligne politique claire, il offre à la presse ce qu’elle aime : un président simple, photographié parmi les siens, entouré de gendarmes et de notables. Le Canard n’a même plus besoin d’ajouter un mot : la citation du Petit Parisien suffit à faire rire et grincer tout à la fois.
Pour suivre la mode : le ridicule martial
Enfin, le dessin de H. Monier (« Pour suivre la mode ») vient conclure cette page d’une efficacité redoutable. On y voit des soldats indécis entre fusil, uniforme et maillot de bain, demandant : « Vous n’auriez pas plutôt un pyjama de plage ? » Dans le contexte de l’été 1932, cette chute graphique sonne comme une satire du militarisme mondain et de la vacance politique. La guerre n’est plus qu’un accessoire de mode, une posture sans conviction, aussi dérisoire que le patriotisme de pacotille du roi espagnol ou la mise en scène provinciale du président français.
Une Europe de pantins
Réunis, ces trois textes offrent un tableau saisissant de l’époque : une Europe en crise où chacun, du roi exilé au président en villégiature, rejoue son rôle en pantomime. D’un côté, les monarchies déchues s’enferment dans la nostalgie héroïque ; de l’autre, la démocratie républicaine s’enlise dans la componction et le cérémonial. Le rire du Canard enchaîné n’est pas un simple jeu de mots : c’est un diagnostic. Derrière les brosses à reluire et les pyjamas militaires, il montre un continent qui se prépare sans le savoir à un autre drame.





