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N° 873 du Canard Enchaîné – 22 Mars 1933

N° 873 du Canard Enchaîné – 22 Mars 1933

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MM. Mussolini et MacDonald parlant des graves problèmes de l’heure

En mars 1933, Le Canard enchaîné imagine un tête-à-tête cocasse entre Ramsay MacDonald et Benito Mussolini : deux anciens socialistes, désormais amis d’ordre, devisant avec nostalgie sur leurs “souvenirs révolutionnaires”. Sous l’humour, R. Tréno signe un réquisitoire contre la trahison des démocraties et la complaisance des pacifistes envers les dictateurs. À Rome, le Premier britannique serre la main du Duce au nom du désarmement ; à Paris, le Canard rit jaune : la paix, cette fois, a vraiment changé de camp.

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MacDonald chez le Duce : quand les démocrates fraternisent avec les tyrans

Le Canard enchaîné du 22 mars 1933 rapporte, sous la plume de R. Tréno, un « entretien » imaginaire entre Ramsay MacDonald, Premier ministre britannique, et Benito Mussolini, dictateur italien. Le ton est faussement cordial, le dialogue inventé mais d’une justesse cruelle. Sous couvert de chronique diplomatique, Tréno met en scène le naufrage moral de l’Europe : celle des vieilles démocraties qui, au nom de la paix, se serrent la main avec les despotes.

Le dessin de Guilac plante le décor : dans le bureau du Palais Chigi, Mussolini, massif, désigne une carte d’Europe ; en face de lui, un MacDonald souriant, pipe au bec, semble tout à fait à l’aise. La légende — « MM. Mussolini et MacDonald parlant des graves problèmes de l’heure » — achève le trait : deux hommes que tout devrait opposer, l’un socialiste réformiste, l’autre fasciste proclamé, devisent tranquillement du sort du continent.

Le rendez-vous de Rome : la trahison de la paix

En mars 1933, MacDonald effectue un voyage officiel à Rome pour discuter du désarmement européen. L’objectif affiché est noble : préparer la Conférence du désarmement de Genève. Mais l’époque a basculé. En Allemagne, Hitler vient d’obtenir les pleins pouvoirs (le Ermächtigungsgesetz sera voté le 23 mars). En Italie, Mussolini règne depuis plus de dix ans, ayant transformé la violence en système d’État. Quant à la Société des Nations, elle n’a plus de prise sur rien.

Tréno saisit ce moment de bascule avec une ironie meurtrière. « M. MacDonald, en accomplissant ce voyage à Rome, a montré quelle admiration il a aujourd’hui pour celui que naguère il traitait de bandit et de liberticide. » La phrase, à double détente, résume la dérive des démocraties : pour éviter la guerre, elles finissent par s’incliner devant ceux qui la préparent.

Dans le dialogue imaginé, Mussolini tutoie MacDonald avec une familiarité grossière : « Et toi, vieux Ramsay, quand tu organisais des grèves de dockers pendant la guerre, tu en as empêché, des armes, d’arriver ! » Le ton de camaraderie fait ressortir la connivence d’anciens “révoltés” devenus gestionnaires. Tous deux ont été socialistes, tous deux ont trahi la gauche : le Duce en la liquidant, MacDonald en la trahissant au gouvernement.

L’amitié des renégats

Tréno pousse la satire jusqu’à la comédie de boulevard : les deux vieux complices évoquent leur passé de militants comme deux anciens élèves évoqueraient leurs farces de jeunesse. « Tu te rappelles la collecte des camarades pour t’inviter à dîner ? » dit l’un. « Et ce brave Thomas, et cette vieille noix de Lansbury ! » répond l’autre. Derrière ces plaisanteries, la tragédie de la social-démocratie européenne se dessine : la génération qui prêchait la solidarité ouvrière s’est reconvertie dans la diplomatie de salon.

Le plus féroce, c’est que Tréno ne caricature presque pas : il reprend les tournures et le ton des dépêches officielles. L’hypocrisie du langage diplomatique — “esprit de conciliation”, “réel progrès dans la question du désarmement” — sert de toile de fond à une trahison qu’il n’a pas besoin d’énoncer : MacDonald, en se rendant chez le Duce, confère une légitimité à la dictature fasciste.

Le rire du Duce

L’humour de Tréno est d’un noir profond. Le “vieux Ramsay” félicite Mussolini pour sa réussite : « Ce que tu as grossi ! On voit bien que ton régime te réussit. » L’autre s’en amuse : « Et toi, comme tu as vieilli, mon cher camarade ! »
Mais bientôt, la plaisanterie tourne au malaise : Mussolini rappelle à MacDonald leurs “bons souvenirs révolutionnaires”, puis se rengorge en évoquant leurs ennemis communs : les démocrates, les pacifistes, les “imbéciles de Lansbury et Snowden”. À mesure que la conversation s’envenime, on comprend que le Duce jubile. Il incarne la revanche des cyniques sur les idéalistes.

Tréno fait culminer la scène dans une réplique d’anthologie : « Tu te rends compte, dit le Duce, Hitler, un type qui n’a même pas été socialiste ! » Ce trait, apparemment anodin, concentre tout le désenchantement d’une époque. Aux yeux des anciens militants de gauche passés au fascisme, Hitler n’est qu’un amateur. Ce qui choque Mussolini, ce n’est pas le totalitarisme, c’est qu’il n’ait pas commencé comme eux, par le socialisme.

Quand la satire devient avertissement

Dans la chute, Tréno glisse une dernière pique : MacDonald, s’apprêtant à aller saluer le pape avec Sir John Simon, se fait taquiner par le Duce : « Sir John est israélite ? »« Bah ! répond MacDonald, le pape lui-même est franc-maçon ! » Une phrase absurde et mordante, typique du Canard, qui souligne la confusion morale et politique d’une Europe où toutes les certitudes s’effritent.

Ce faux reportage est un chef-d’œuvre de satire politique. Derrière le rire, Tréno révèle la mécanique du renoncement : les démocraties, sous prétexte de pacifisme, se compromettent avec les dictatures. En 1933, cette compromission n’est encore qu’un sourire ; dix ans plus tard, elle prendra le nom de Munich et de Vichy.