André Sauger (1896-1973) : le « dernier boulevardier » du Canard, stentor, calembours et Résistance en coulisses
André Sauger naît à Paris le 17 mai 1896 et meurt le 5 mai 1973. Quand Le Canard enchaîné lui dit adieu, le 9 mai 1973, André Ribaud ne choisit ni la grandiloquence ni la statue. Il annonce simplement qu’« André Sauger nous a quittés samedi », « emporté par un mal implacable » qu’il aura « enduré jusqu’à la fin avec un courage stoïque, sans bruit ». Et il ajoute, comme on range une époque dans un tiroir qui ne se rouvrira plus : « C’était notre doyen… il a représenté toute une époque du Canard. »
Doyen, au sens strict : l’aîné de l’équipe, un de ceux « maintenant bien clairsemés » qui avaient appartenu « au Canard d’avant la dernière guerre » et travaillé avec Maurice Maréchal. Doyen aussi au sens moral : celui dont la voix, les habitudes, l’élégance, l’esprit de rédaction tenaient lieu de boussole. Il avait derrière lui « plus de cinquante ans de journalisme ». Et, au Canard, les décennies finissent par prendre un visage.
Paris, Weber, Longchamp : l’homme qui détestait la verdure… sauf celle des champs de courses
Ribaud le décrit comme une apparition, presque un personnage de film en noir et blanc : « magnifique, superbe d’allure », « portant beau, droit comme un cavalier », avec « ses chapeaux cascadeurs », « ses pochettes empanachées », une « élégance désinvolte à la Jules Berry », une « silhouette boulevardière ». À la rédaction, on l’appelait « le dernier boulevardier ». Non pas le boulevardier de pacotille, mais le survivant d’un Paris d’entre-deux-guerres où les journalistes, sortant du Palais-Bourbon ou du théâtre, se retrouvaient « chez Weber », bourse aux rumeurs, autour d’un bock, avec revue, artistes, auteurs à la mode, et des conversations qui s’achevaient « dans le champagne des bons mots » et « le pétillement de l’esprit parisien ».
Sauger avait gardé la nostalgie de ces années-là. Il adorait Paris, « la ville, ses rues », et il « détestait la campagne ». La phrase rapportée est parfaite : « Tu aimes ça, toi, la campagne ? » disait-il, avec « un dédain apitoyé ». La verdure lui faisait « horreur », sauf une exception « hautement notable » : celle des champs de courses. On le voit : la nature, d’accord, mais à condition qu’elle soit bordée de tribunes, de paris, de silhouettes, de phrases qui claquent.
Et si on le voyait l’été à Deauville, c’est « parce que, selon la boutade de Tristan Bernard, Deauville est si loin de la mer et si près de Paris… ». Une définition qui, chez Sauger, vaut programme : aller “ailleurs” sans quitter le centre, se dépayser à deux pas de la rumeur.
Cabinets ministériels et parlement : un radical lettré avant d’être un Canard
Avant d’être cette figure de rédaction, Sauger est un homme de dossiers et de couloirs politiques. Licencié en droit, il passe par des cabinets ministériels : en 1923, il devient chef du secrétariat particulier de Léon Bourgeois, puis, de 1924 à 1928, il dirige celui de Gaston Doumergue, le suivant de la présidence du Sénat à la présidence de la République. À cette époque, il publie des ouvrages (dont Aujourd’hui, mon vieux, 1924, et La vie est belle, 1928), et se forge une colonne vertébrale politique dans le radicalisme, au sein d’une génération qui se demande comment éviter que l’Europe recommence ses cauchemars.
Il devient journaliste parlementaire : il collabore à La République (dès 1928), puis à L’Œuvre de Gustave Téry (à partir de 1932). Son tempérament, déjà, combine le sérieux de l’observateur et le plaisir de la pointe. Ribaud le résumera plus tard d’un trait : journaliste parlementaire « avisé, compétent, amusé » et, « à l’occasion », engagé.
En 1932, Sauger publie Dictature ou démocratie : il réfléchit à la mécanique institutionnelle, aux tensions franco-allemandes, à la nécessité de desserrer les étaux hérités de Versailles, et il défend l’idée d’un exécutif fort entre les mains du président du Conseil. Le futur “boulevardier” n’est donc pas qu’un rieur : c’est un homme qui travaille l’architecture du politique.
1938 : entrée au Canard, comme on entre dans un monde de mots
Sauger rejoint Le Canard enchaîné en 1938. Il y collaborera jusqu’à sa mort, en 1973. Ribaud rappelle qu’« en même temps qu’il donnait ses premiers papiers au Canard », il travaillait encore à La République puis à L’Œuvre. Cette double appartenance dit bien son profil : un pied dans l’actualité parlementaire, l’autre dans la satire, et une manière de faire circuler l’information comme une monnaie qu’on rend plus vraie en la frottant au rire.
Vichy, Résistance, Bidault : l’esprit Canard au milieu des menaces
Vient l’Occupation. Sauger se replie à Vichy, et c’est là que sa biographie change de température. Ribaud écrit : « Pendant l’Occupation, replié à Vichy, il prit une part active à la Résistance, aidant Georges Bidault à rédiger les numéros du Bulletin de la France combattante destiné à la presse clandestine. » Ce travail, technique et risqué, est un travail d’ombre, celui qui fait tenir la transmission, et qui alimente la France clandestine en informations. Sauger est arrêté par la police vichyste, et « échappa de peu à la Gestapo ».
Dans son livre D’une Résistance à l’autre, le président du Conseil national de la Résistance cite Sauger parmi ceux dont l’assistance fut « infatigable et précieuse ». Et Bidault ajoute une phrase qui ressemble à une scène de rédaction déplacée au cœur de la clandestinité : « Roure écrivait dans le style grave du Temps, Sauger dans le style du Canard enchaîné. Il s’est trouvé que cela posait des problèmes. » On imagine les feuilles, les précautions, les codes, les urgences… et au milieu, Sauger qui continue à faire son métier de Canard, c’est-à-dire à laisser passer, malgré tout, un éclat d’ironie dans le sérieux fatal.
Ribaud commente : « Sacré André, qui, même dans ces circonstances, gardait l’esprit Canard et le sens de l’humour. » Et il insiste sur un point presque obstiné : Sauger ne voulut jamais, « pour ses services dans la Résistance », ni « de la Légion d’honneur », ni « d’aucune autre ferblanterie ». Dans une époque friande de rubans, il choisit la pudeur.
Après-guerre : Franc-Tireur, Libération, et le retour au nid du Canard
À la Libération, l’homme d’ombre redevient homme de rédaction. Il devient chef du service politique de Franc-Tireur, puis rédacteur en chef de Libération, où il restera longtemps (dix-sept ans selon la notice biographique). Il participe aussi à la structuration du métier : on le retrouve dans des institutions professionnelles, au Centre de formation des journalistes, dans des responsabilités syndicales, et plus tard comme vice-président du Syndicat de la presse hebdomadaire parisienne (à partir de 1969).
Mais, au Canard, ce qu’on retient, c’est la scène de 1944 : « En 1944, il se retrouva tout naturellement avec Bénard, Tréno, tous les autres aux côtés de Jeanne Maréchal pour faire reparaître le Canard. » Tout naturellement : la formule est belle, elle dit que les retrouvailles n’avaient pas besoin de discours, comme si le journal s’était simplement remis à battre, et que Sauger avait repris sa place.
Il allait « jusqu’à sa mort » être « l’un des piliers ». Il y écrivait « des articles politiques mousseux », des critiques de théâtre « de bon aloi », et des « fantaisies hippiques » qu’il signait Bicard junior. C’est un détail précieux : la politique, le théâtre, les chevaux… et un pseudo qui sent le pari, la chronique légère, la bulle au-dessus de l’actualité lourde.
L’administrateur poète : le management comme beaux-arts
Depuis « plusieurs années », écrit Ribaud, Sauger avait accepté d’être administrateur du Canard, « tâche ingrate dans une maison comme la nôtre où le management est plutôt considéré comme une section des beaux-arts ». Le trait est typiquement canard : on se moque de l’intendance tout en reconnaissant qu’elle est essentielle, et on remercie l’homme qui s’y est collé. Sauger accomplissait ce travail « avec un sérieux qui n’excluait pas la poésie ».
Toujours « de bon conseil », « de bonne humeur », « bienveillant, courtois, amical, accommodant », il était « une figure ». Et Ribaud ajoute un compliment plus intime : « Et il était la gentillesse même, avec une grande pudeur de sentiment. » À Annette, sa femme, il faut dire, écrit-il, que toute l’équipe du Canard partage sa peine, avec tous ceux qui étaient les amis d’André Sauger.
La voix qui couvrait les rotatives : « Bonjour, Messieurs ! »
Il reste enfin des images de geste et de son. Ribaud évoque ses « arrivées grandioses » dans la salle de rédaction, ou, le mardi matin, à l’imprimerie, quand il saluait la compagnie d’une voix de stentor dominant le fracas des machines : « Bonjour, Messieurs ! » Il y a, dans cette phrase, tout Sauger : l’ancien monde, l’élégance, la cordialité, le théâtre des métiers, la rédaction comme troupe. Et Ribaud répond, comme on referme une scène : « Bonjour, notre vieil André. »
Ses obsèques auront lieu, selon son vœu, « dans la plus stricte intimité ». Le boulevardier n’aimait pas les effusions en public. Il préférait, sans doute, qu’on se souvienne de lui en costume, au coin d’un bureau, ou sur le seuil de l’imprimerie, lançant son “Bonjour” comme on lève le rideau.
Repères
- Naissance : 17 mai 1896, Paris
- Décès : 5 mai 1973 (76 ans)
- Formation : licence de droit
- Cabinets : secrétariat particulier de Léon Bourgeois (1923) ; direction du secrétariat de Gaston Doumergue (1924-1928)
- Presse : La République (1928) ; L’Œuvre (1932) ; après-guerre Franc-Tireur (chef du service politique), Libération (rédacteur en chef)
- Le Canard enchaîné : collaboration de 1938 à 1973 ; pilier de la relance en 1944 aux côtés de Pierre Bénard, R. Tréno et Jeanne Maréchal
- Résistance : activité à Vichy ; participation au Bulletin de la France combattante avec Georges Bidault ; arrestation vichyste, échappe de peu à la Gestapo
- Rubriques/genres : politique, théâtre ; fantaisies hippiques signées Bicard junior
- Rôle interne : administrateur du Canard (à partir du milieu des années 1950)
- Hommage : André Ribaud, Le Canard enchaîné, 9 mai 1973








