Charles Bernard, le conteur qui faisait rire la logique (1916-1994)
Charles Bernard (né le 28 novembre 1916, mort en 1994) fut l’une de ces présences rares du Canard enchaîné qui ne font pas de bruit, mais qui laissent derrière elles une traînée de sourire intelligent. Chansonnier de métier, artisan du sketch et du mot qui pique juste, il a longtemps tenu au journal une place devenue presque introuvable après lui (et Breffort) : celle du conteur, à la fois absurde et implacablement cohérent.
Repères canards
- À partir de 1956 : quelques papiers au Canard (premiers pas).
- Janvier 1958 : il “entre” au Canard enchaîné.
- 1958-1977 : période de collaboration régulière, avec des contes publiés très fréquemment.
- Octobre 1994 : le Canard annonce sa disparition dans l’édition du 12 octobre 1994 (texte signé André Ribaud).
Un chansonnier au service du conte
Avant d’être “une plume”, Charles Bernard est un homme de scène. Le texte d’hommage d’André Ribaud le rappelle d’emblée : “chansonnier de profession”, il avait fait rire (et réfléchir) au Caveau de la République, dont il fut l’un des pensionnaires. Vous le situez aussi du côté du Théâtre de Dix-Heures, autre port d’attache du comique parisien d’après-guerre, où l’on apprend à tenir une salle comme on tient une phrase : sans gras, sans détour, avec le tempo.
Cette école-là a laissé sa marque dans ses textes au Canard : des histoires ramassées, jouées à l’intérieur même de la prose, avec un sens du “rideau” final, du retournement discret, de la petite marche qui manque au lecteur… et qui le fait trébucher de rire.
Au “Canard”, presque chaque semaine : l’absurde qui met les idées au carré
Dans l’hommage paru en 1994, Ribaud écrit que Charles Bernard a longtemps collaboré au journal et que “presque chaque semaine” il y publiait des contes “d’une absurdité ravageuse”, d’une logique désarmante, à l’humour à la fois grinçant et franchement drôle. Tout est là : Bernard ne cherchait pas l’effet de manche, il cherchait l’effet de mécanisme. Il lançait une hypothèse comme on enclenche un engrenage, et le monde, docile, se mettait à tourner de travers… mais en tournant parfaitement rond.
« La preuve que les automobilistes sont ronds, c’est qu’ils roulent. »
“la preuve que la terre est ronde, c’est que ceux qui ont les pieds plats ont du mal à marcher”. Voilà Bernard : une “preuve” qui n’en est pas une, mais qui éclaire d’un coup, comme une lampe torche posée au mauvais endroit, l’absurdité des raisonnements trop sûrs d’eux. Et, au passage, un sens du rythme oral : on entend la phrase sur scène, avec le silence après, celui qui laisse le rire décider où tomber.
Le discret, le pudique, le “délicat compagnon”
Il y a, dans le texte de Ribaud, un portrait d’homme qui colle au portrait d’écriture. Bernard “avait horreur de se mettre en avant”. Sa pudeur, sa réserve, sa modestie “rougissante” quand on le complimentait sont dites “proverbiales”. Le Canard, qui sait d’ordinaire déboulonner les statues, parle ici d’un homme libre et d’un compagnon délicat. C’est une épitaphe à sa manière : pas de grands rubans, juste une fidélité, et une élégance humaine qui n’appuie jamais.
Ribaud termine en adressant une pensée à Marie-Jeanne, nommée comme on nomme, dans une rédaction, quelqu’un de la famille. Ce détail-là, au Canard, n’est jamais décoratif.
Un livre en approche, interrompu par la sortie de scène
Autre détail précieux de l’hommage : Charles Bernard venait “juste de donner le bon à tirer” d’un recueil de ses écrits, annoncé “très prochainement” en librairie. Il s’en faisait une joie, dit Ribaud, “et nous avec lui”. Image saisissante : l’homme qui ne voulait pas se mettre en avant s’apprêtait, enfin, à laisser ses textes sortir du journal pour entrer dans une autre durée. Et puis, rideau, “un matin sans bruit”, écrit Ribaud, “il ne s’est pas réveillé”. Une disparition à son image : discrète, nette, sans cabotinage.
Ce que Charles Bernard laisse au “Canard”
1) Un genre : le conte hebdomadaire
Charles Bernard rappelle qu’un journal satirique ne vit pas seulement d’échos et de coups de projecteur, mais aussi de ces petites fictions qui révèlent la réalité par déplacement. Le conte, chez lui, n’est pas une échappée : c’est une manière d’appuyer là où ça fait rire parce que ça fait vrai.
2) Une signature scénique
On le sent “chansonnier” jusque dans la ponctuation invisible. Un Bernard, c’est écrit pour être entendu, même quand on le lit en cachette au coin d’un bureau.
3) Une leçon de style : la modestie efficace
“Des contes d’une logique désarmante” : la formule dit aussi une morale d’écriture. Bernard ne surcharge pas. Il pose, il déroule, il conclut. Et le lecteur, ravi, comprend trop tard qu’il a été pris par la main.
Mini-chronologie
- 1916 : naissance (28 novembre).
- 1956 : premiers papiers au Canard.
- Janvier 1958 : entrée au journal, installation durable.
- 1958-1977 : contes réguliers, présence marquante.
- 1994 : disparition à 77 ans, hommage dans le Canard du 12 octobre 1994 (André Ribaud).







