André Guérin, dit Drégérin (1899-1988) : normalien, échotier des “mares” et bidasse de papier
Dans l’album des pseudonymes du Canard enchaîné, Drégérin fait partie de ces signatures qui sonnent comme un clin d’œil de rédaction, un masque léger posé sur une érudition lourde. Derrière ce nom, il y a André Guérin, né le 1er décembre 1899 à Flers (Orne) et mort le 11 août 1988 à Dinard. Ancien combattant, normalien, agrégé de philosophie, journaliste politique au long cours, il incarne cette espèce aujourd’hui raréfiée : l’échotier capable de citer Aristote, de croquer un ministre, puis d’aller boire un verre en faisant semblant de n’avoir rien vu. Pour Couac!, il mérite surtout d’être regardé au prisme de sa collaboration au Canard, de 1926 à 1940, où il anime la page des “mares” sous les signatures Drégérin ou DGR.
De Flers à la rue d’Ulm : une tête bien faite… qui choisit la porte étroite
Fils de Paul Guérin, huissier, et de Marthe Lebailly, André Guérin suit des études à Flers, Rennes, puis à la Faculté des Lettres de Paris, avant d’entrer, au lendemain de 1914-1918, à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. Il y fréquente le groupe socialiste des normaliens, au côté de Marcel Déat, Max Bonnafous et Georges Lefranc, et participe à la campagne électorale de 1919. Il devient agrégé de philosophie, mais la salle de classe ne le retient pas : c’est la salle de presse qui l’aspire.
Jean Egen, dans Messieurs du Canard, le raconte en une scène très “portrait-charge” : « Son œil est pétillant de malice contenue et son esprit ruisselle de latin, de grec, de philosophie et d’humour ». Egen ajoute que Guérin aurait pu choisir « la grande porte » (Académie, Église, présidence…), mais qu’il a préféré « la porte étroite qui ouvrait sur Le Canard et les Caves Mura ». Autrement dit : plutôt la phrase qui pique que le fauteuil qui rassure; plutôt la coulisse que la tribune.
L’Œuvre, laboratoire politique : du parlement au pilotage de la “politique intérieure”
Guérin entre à L’Œuvre en 1922. C’est un point cardinal de sa carrière : le quotidien est alors l’un des grands carrefours de la gauche parlementaire, avec ses débats, ses fractures et ses métamorphoses. Guérin y grimpe les échelons : informateur des ministères, rédacteur parlementaire, puis chef des informations politiques en 1932, enfin chef de la rubrique “politique intérieure” de 1936 à 1939. Cette progression dit une chose : il sait écouter, trier, hiérarchiser, et surtout raconter la politique comme un mécanisme de précision, non comme un opéra d’indignations.
En parallèle, il collabore à d’autres titres, dont Le Populaire (socialiste), L’Europe nouvelle, Le Petit Provençal ou La Dépêche du Midi. Il appartient à la sociabilité des journalistes parlementaires (associations professionnelles, responsabilités liées à la carte, etc.). Un homme de couloir, donc, mais un homme de couloir qui ramène des phrases, pas seulement des noms.
Au Canard : Drégérin et la cuisine des “mares”
C’est au Canard enchaîné que Guérin devient Drégérin (ou DGR) et qu’il se spécialise dans un genre aussi français qu’un zinc de bistrot : l’écho politique. Il anime la page des “mares”, ce territoire où la vie parlementaire se raconte à hauteur de coude, entre indiscrétions, notations rapides, et cette musique particulière du Canard : le sérieux qui avance masqué.
On le voit notamment, en décembre 1937, évoquer dans L’Œuvre les élections truquées en URSS, signe d’un anticommunisme qui ne l’empêche pas d’avoir été socialiste, et d’un pacifisme qui n’a jamais été un bandage sur les yeux. Chez lui, l’esprit critique ne s’interrompt pas à la frontière des “bons camps”.
Dans les années 1930, il milite aussi à la Ligue des Bleus de Normandie, association fondée en 1908 qui fédère des hommes de gauche de Normandie (ou installés à Paris). Il en devient secrétaire général, puis président en décembre 1936, et conservera ce rôle après la guerre. Ce détail compte pour comprendre Drégérin : il n’est pas seulement un “plume de couloir”, il est aussi un homme de réseau, de provinces, de fidélités anciennes, avec ce qu’elles comportent de chaleur… et parfois d’ambiguïtés.
1939-1940 : “l’ami Bidasse”, la guerre racontée depuis l’infanterie
Quand la guerre revient, Guérin n’est pas un spectateur. Mobilisé comme capitaine dans l’infanterie (chasseurs à pied), il écrit pour le Canard en 1939 une rubrique explicitement conçue pour “faire entendre” le front au lecteur : les “feuilles de route de l’ami Bidasse”. L’idée est simple et efficace : prendre le quotidien du soldat de l’avant comme prisme, faire remonter l’absurde, l’attente, la boue, les ordres, le décalage entre les discours et les godillots. C’est une manière très canard de parler de la guerre : pas en grandes proclamations, mais en petites scènes qui accusent toutes seules.
C’est là que s’achève la période “Drégérin au Canard” au sens strict : 1926-1940. Ensuite, la trajectoire se complique, se noue, se défait, comme si l’homme qui avait tant observé les oscillations politiques était lui-même pris dans une houle historique trop forte pour rester net.
Les années noires : Déat, L’Œuvre collaborationniste, interdiction… puis Résistance
Le parcours de Guérin pendant l’Occupation est l’un des plus difficiles à résumer sans tricher. Il est fait prisonnier en 1940 (interné à l’Offlag IV D) et décoré de la Légion d’honneur. Libéré en août 1941 grâce à des démarches de Marcel Déat, son ancien condisciple, il revient à L’Œuvre, désormais dirigé par Déat et devenu un journal collaborationniste. Guérin en est rédacteur en chef de novembre 1941 à juin 1944. Plusieurs sources insistent sur un point : il n’y publie pas d’articles politiques, et il est même interdit d’exercer par les Allemands en 1943, devenu suspect à la Propaganda-Staffel, notamment après avoir refusé de livrer des noms de collaborateurs jugés germanophobes.
À partir de 1943, il se détache progressivement de Déat et rejoint un réseau lié à Ceux de la Résistance (CDLR), avec des missions en Normandie, des allers-retours derrière les lignes, de la liaison, du renseignement, un engagement “de terrain” attesté par des certificats et témoignages. Il participe à la bataille de Normandie, se retrouve même intercepté à un moment par les autorités canadiennes. On voit ici une logique de “rattrapage”, explicitement formulée : la volonté de “se racheter” par une participation effective à la Résistance, comme le notent des attestations citées par les sources.
La Libération, pourtant, ne pardonne pas facilement les zones grises. Guérin est dénoncé par Pierre Bénard en juillet 1944 dans Les Lettres françaises. Il est inculpé d’intelligence avec l’ennemi (information devant la Cour de justice de la Seine), puis son dossier est classé sans suite fin 1945, faute de charges suffisantes. La trajectoire reste “tachée” pour certains, “expliquée” pour d’autres, et cette tension l’accompagnera durablement.
Après-guerre : L’Aurore, directions, polémiques, et une fin de carrière à l’ancienne
Dès 1946, Guérin entre à L’Aurore. Il y fait carrière : chef des services politiques, puis rédacteur en chef (il succède à Jean Piot, autre ancien de L’Œuvre, mort en juin 1948), avant de démissionner en novembre 1956 pour tenter l’aventure du Temps de Paris, quotidien éphémère qui voulait être un rival du Monde. Il revient ensuite à L’Aurore, devient directeur politique, et part à la retraite en 1975. Il signe aussi sous pseudonyme (Robert Bony). Ses positions évoluent, ses adversaires le qualifient parfois de gaulliste, et son passé d’Occupation revient régulièrement en échos et en procès d’intention.
Un épisode frappe : le plasticage de son appartement, le 29 février 1962, symptôme d’un climat où la politique ne se contentait pas de se disputer en tribunes. Il préside aussi des structures aux contours idéologiques discutés (comme le Club Henri Rochefort, regroupant divers éditorialistes “anti-pouvoirs”, mais où se retrouvent aussi des journalistes d’extrême droite). Tout cela dessine un homme de presse du XXe siècle dans ce qu’il a de plus typique et de plus dérangeant : le mélange de talent, de réseaux, d’engagements, de virages, et de cicatrices.
Drégérin dans “Plumes et crayons de Canard” : ce qu’il laisse au journal
Pour Couac!, Drégérin n’est pas seulement une biographie compliquée. C’est une fonction dans l’écosystème du Canard de l’entre-deux-guerres : l’échotier politique qui nourrit “les mares”, celui qui connaît le Palais-Bourbon comme une salle des machines, et qui sait transformer la petite manivelle du pouvoir en gag d’une ligne. Sa culture (latin, grec, philo) n’est pas un décor : c’est un outillage. Elle lui permet de donner à l’actualité une profondeur immédiate, de faire entrer une tradition intellectuelle dans la petite monnaie du journal, et de rappeler que l’ironie peut être une forme de lucidité.
Son cas rappelle aussi autre chose, très canard : la rédaction n’est pas un paradis de pureté. Elle recrute des hommes, avec leur temps, leurs contradictions, leurs angles morts. Drégérin, dans sa période 1926-1940, apporte au Canard un regard politique affûté et une capacité à “faire parler” l’institution. Et quand vient la guerre, il tente même de faire parler le front par la voix de “l’ami Bidasse”. C’est déjà beaucoup. Le reste appartient à l’histoire, celle qui juge, nuance, et n’efface pas.
Repères
- État civil : André Guérin (dit Drégérin / DGR)
- Naissance : 1er décembre 1899, Flers (Orne)
- Décès : 11 août 1988, Dinard
- Formation : ENS (rue d’Ulm), agrégé de philosophie
- Engagements : groupe socialiste des normaliens; Ligue des Bleus de Normandie (président dès décembre 1936)
- L’Œuvre : entrée en 1922; chef des infos politiques (1932); chef “politique intérieure” (1936-1939)
- Le Canard enchaîné : collaborateur 1926-1940; échotier politique des “mares” (Drégérin/DGR); création en 1939 des “feuilles de route de l’ami Bidasse”
- Occupation : captivité; libération en août 1941; rédacteur en chef de L’Œuvre (nov. 1941-juin 1944); interdit d’exercer par les Allemands en 1943; engagement résistant à partir de 1943 (CDLR), missions en Normandie
- Après-guerre : enquête judiciaire classée sans suite fin 1945; carrière à L’Aurore (rédacteur en chef dès 1947); parenthèse Temps de Paris (1956); retraite en 1975







