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Les plumes du Canard

Jean-Paul Lacroix

1914 - 1993

Sa participation au Volatile : 1947 à 1956

Lacroix 

vu par Cabrol

1947

Jean-Paul Lacroix (1914-1993) : l’« aboulique » au cœur du Canard

Jean-Paul Lacroix naît le 22 mars 1914 à Colombes et meurt le 23 septembre 1993 à Boulogne-Billancourt. Journaliste et écrivain, il fait partie de ces plumes dont le Canard enchaîné aime le mélange rare : une manière de se raconter en se caricaturant, et de transformer une faiblesse intime en machine à rire, sans jamais cesser d’observer les autres. Son autobiographie la plus canardesque tient peut-être dans un chiffre, lancé comme une réplique de comédie médicale : « quatre virgule huit, très exactement », sa tension artérielle, qu’il baptise avec panache « 5 de tension » (édition du 20 août 1952).

Prof d’anglais à Périgueux : la satire comme discipline parallèle

Avant d’être un nom de colonne au Canard, Lacroix est professeur d’anglais à Périgueux. C’est là, dans une France qui sort de la nuit de l’Occupation, qu’il participe au lancement d’un périodique satirique conçu pendant la guerre et publié à la Libération : L’Essor, hebdomadaire né de sa rencontre avec Pierre Fanlac et Gabriel Macé (qui deviendra plus tard rédacteur en chef du Canard enchaîné). Septembre 1944, Périgueux : la presse renaît, l’humour aussi, avec ce besoin pressant de remettre les mots à l’endroit, et les puissants à leur taille.

Ce passage par une satire provinciale de la Libération éclaire bien Lacroix : une plume qui aime les contrepoints, les fausses notices, les diagnostics détournés, et qui sait que le rire, à ce moment de l’histoire, n’est pas un luxe mais un instrument de reprise en main.

« Je suis un aboulique » : le livre qui ouvre la porte du Canard

Lacroix entre au Canard enchaîné grâce à un livre : Je suis un aboulique, remarqué par Henri Jeanson. Jeanson, œil et oreille affûtés, repère chez Lacroix une musique particulière : l’art de s’accuser soi-même pour mieux raconter le monde, l’art de l’aveu qui devient satire. Lacroix collabore au Canard de 1947 à 1956, puis de façon intermittente jusqu’à sa mort. Une présence qui n’est pas seulement une période, mais un retour possible, une façon de rester dans l’orbite du journal même quand la signature se fait plus rare.

« 5 de tension » : l’autoportrait en bulletin médical (20 août 1952)

Dans l’édition du 20 août 1952, Lacroix publie un texte « quelque peu autobiographique » qui a tout du grand numéro d’auto-dérision savante. Le morceau s’ouvre sur un faux document « CONFIDENTIEL », sous forme de lettre médicale, où l’on diagnostique chez M. Lacroix une « tension artérielle très faible », un « goût immodéré pour le repos prolongé », une « phobie de toute activité utile » et un sens des responsabilités « très atténué ». Le traitement proposé est d’une efficacité douteuse : « injections massives d’hémoglobine » ou « coups de pied au cul répétés » ; et, faute de mieux, le médecin conclut, « passez-moi l’expression », qu’il vaut mieux… « laisser pisser ».

Puis Lacroix prend la parole et enfonce le clou avec une joie noire : « Inutile de nier plus longtemps : je suis un hypotendu. » Il décrit sa place dans le grand tableau des mammifères « évolués » : sa tension se situerait « juste avant celle du phoque » et « après celle de la marmotte hivernale ». Et il remonte le fil jusqu’à l’enfance, où il se voit déjà condamné à la mollesse, à la mélancolie, aux « caresses molles », à Massenet, à Albert Samain, bref à une disposition d’esprit qui n’a rien de sportif : « C’est un fait, je ne suis pas gai. »

Ce texte vaut biographie parce qu’il dit son procédé : se donner en spectacle, oui, mais pour mieux attraper l’air du temps. Chez Lacroix, l’intime est un prétexte à chronique, et le chroniqueur se fabrique un personnage, « recordman de France » de l’hypotension, pour raconter la mécanique d’une rédaction, ses rites, ses moqueries, son folklore.

Le Canard, ses calembours et ses buveurs : Breffort, Monier, Salardenne…

Lacroix raconte son arrivée dans un milieu où l’on vit au calembour comme d’autres vivent à l’électricité. Il évoque Alexandre Breffort, qui viendrait à sa rencontre « de plein fouet » pour lui décocher « son meilleur calembour de la journée »… capable, chez un homme normalement constitué, de « plier un homme en deux » de rire. Sauf que Lacroix, lui, n’offre qu’« un pâle sourire » : la blague se brise sur son hypotension comme une vague sur une digue.

La chronique devient aussi une petite géographie des habitudes du journal : le Canard « s’enorgueillissait » de compter « les premiers buveurs de Paris », et Lacroix cite des noms comme on dresse un bottin dionysiaque : Danger, Macé, Lap, Salardenne, Monier… Il pousse la satire jusqu’au calcul absurde, mesurant, un « jour de pluie », la distance que ferait un avion si l’on alignait les bouteilles englouties par les champions de la maison. Toute la scène est là : la rédaction comme théâtre, la boisson comme accessoire, le chiffre comme effet comique.

Et au milieu, Lacroix, « pauvre hypotendu », qui tente de survivre à l’ambiance générale en rusant, en commandant « léger, très léger », en vidant parfois son verre en douce, et en découvrant que les camarades visent, avec un instinct infaillible, l’endroit sensible « juste un peu plus haut » que le foie : « l’endroit juste du portefeuille ».

« Ilote sobre » : l’homme qui garde la lucidité

L’une des plus belles trouvailles du texte de 1952 est cette inversion comique : dans un monde de buveurs, Lacroix devient l’exception utile, le témoin à jeun du pittoresque collectif. Il écrit qu’ayant « conservé, et pour cause, la lucidité jusqu’au bout », il fut « le seul à en avoir enregistré tout le pittoresque ». Et il glisse une sentence prêtée à Gabriel Macé : « je suis devenu leur “ilote sobre”. » Expression délicieuse, presque une devise : l’homme à faible tension comme archiviste des excès des autres.

Même la rédaction s’amuse de cette confession : une note finale (NDLR) précise qu’« à la suite de la parution de cet article », la rédaction-en-chef du Canard, « vivement émue », a envoyé « immédiatement en vacances son immortel collaborateur ». Le journal se signe lui-même, en somme : l’hommage commence par la blague, et la blague sert de poignée de main.

Une trajectoire de l’après-guerre : Libération, satire, et fidélité au Canard

La carrière de Jean-Paul Lacroix s’inscrit dans une histoire plus large : celle d’une presse qui se réorganise après 1944, où l’ironie sert à recoudre le réel, et où les journaux satiriques, à Paris comme en province, deviennent des lieux de respiration et de réglage des comptes symboliques. De L’Essor à Périgueux au Canard enchaîné, Lacroix incarne ce passage : une plume née dans le choc de l’époque, puis accueillie par un hebdomadaire qui sait reconnaître, derrière une faiblesse revendiquée, une formidable énergie d’écriture.

Au Canard, il n’est pas seulement un contributeur daté (1947-1956), mais un revenant possible, un compagnon intermittent jusqu’en 1993. Et, surtout, il laisse une tonalité : celle d’un homme capable de faire de son propre cas une chronique, de transformer un diagnostic en littérature, et d’installer, au milieu du bruit, une sorte de petite musique à la fois triste et drôle, où l’on entend ceci, comme un aveu qui n’appelle pas la pitié mais le sourire : « Inutile de nier… »

5 de tension 

par Henri Guilac

Le canard enchainé, édition du 20 août 1952

J-P Lacroix "Foi de sanguinaire hypertendu" 

par Pol Ferjac

Le Canard Enchainé du 1er octobre 1952