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Les plumes du Canard

Pierre Châtelain-Tailhade , dit Châtelain-Tailhade, Jérôme Gauthier, Clément Ledoux, la Doucette Clément, Valentine de Coin-Coin, Arsène Ex-Lupin, cousin Jérôme, René Ferrey, Ange Rétif

1904 - 1977

Sa participation au Volatile : 1931 à 1977

Pierre Châtelain-Tailhade devant le micro 

vu par Guilac

Édition du Canard Enchainé du 24 Août 1932

Pierre Châtelain-Tailhade (1904-1977) : l’homme aux mille masques, la plume au couteau, le cœur en soufflet de forge

On ne croise pas souvent, dans l’histoire du Canard enchaîné, un personnage qui ressemble à un tiroir de loge d’acteur : des noms, des voix, des costumes, des tics d’écriture, et derrière tout cela un même visage qu’on devine sans jamais le saisir tout à fait. Pierre Châtelain-Tailhade est de cette famille-là. Libertaire, pacifiste jusqu’au bout des ongles (et parfois jusqu’au bout des chaînes), journaliste et poète sous capuche, né le 16 février 1904 à Vitry-sur-Seine, mort le 25 mars 1977 à Bruxelles, il traverse près d’un demi-siècle de presse et de secousses historiques en laissant au Canard une chose très reconnaissable : une manière de viser juste en riant, de faire de la phrase une banderille et du rire une forme de morale.

Au Canard, il aura été tout à la fois et jamais tout à fait : Valentine de Coin-Coin, Clément Ledoux, Jérôme Gauthier, Arsène ex-Lupin, Cousin Jérôme, parfois René Ferrey, parfois Ange Rétif… Un carnaval complet, mais un carnaval discipliné, tenu par une main unique. Bernard Thomas, dans l’hommage du 30 mars 1977, lâche enfin le secret, comme on entrouvre un placard trop longtemps verrouillé : « L’homme planqué derrière ses signatures s’appelait en réalité Pierre Châtelain-Tailhade. » Et il ajoute aussitôt la clef : « Pourquoi tant de masques ? C’est que l’ami Ledoux était de la lignée des en-dehors, des en-marge, des réfractaires. »

Un pacifiste qui n’a pas “fait les choses à moitié”

Le récit de sa vie commence par une décision simple et explosive : refuser l’ordre. En 1925, il est déclaré insoumis et se réfugie en Belgique. Là, il collabore à des titres pacifistes ou satiriques (La Nature humaine, Le Merle blanc, Le Rouge et Noir). Bernard Thomas, lui, remonte encore d’un cran dans la dramaturgie : « Pacifiste, il est allé jusqu’au bout… En 1924, il a refusé le service militaire. Envoyé au bagne. Biribi. Il s’évade. Condamné par contumace. Il se planque. » On sent dans la phrase la stupeur admirative du rédacteur plus jeune : ce n’est pas un pacifisme d’estrade, c’est un pacifisme qui accepte l’addition.

En 1927, il épouse la fille de Laurent Tailhade, polémiste anarchiste. Là encore, la biographie “officielle” et l’hommage se répondent : d’un côté, le gendre du “poète communard”; de l’autre, Bernard Thomas qui le décrit comme « écorché vif, grondeur, angoissé, le cœur sur la main, taiseux, rebelle… amoureux mille fois… » et, surtout, « un poète, un vrai ». Tailhade dans la famille, donc, mais pas en héritage décoratif : en tempérament.

Entrée au Canard : un libertaire à la table des canards

Selon la source Wikipédia, Châtelain-Tailhade écrit au Canard à partir de 1931, tout en dirigeant alors un hebdomadaire d’actualités (Tout – Édition Patria). Il s’éloigne momentanément en 1934 pour retourner au Merle blanc, où il assure la première critique radiophonique de la presse française, et multiplie déjà les signatures (jusqu’à Lucrèce ex-Borgia pour la radio, Trinquemaille pour des poèmes). Au passage, c’est un détail qui dit tout : quand il écrit, il n’a pas “un” ton, il a une armoire à tons.

Entre 1937 et 1938, il revient au Canard pour la critique radiophonique, tout en continuant au Merle blanc sous « L’homme masqué » et en collaborant au Crapouillot. Les journaux changent, les rubriques aussi, mais l’attitude reste la même : se tenir au bord, en biais, dans l’angle où la phrase trouve du relief.

La Libération : l’histoire qui cogne, la conscience qui reste seule

La trajectoire se casse, comme souvent, sur la Seconde Guerre mondiale. On ne retrouve pas sa signature à la Libération, parce qu’il est condamné en Belgique à quinze ans de prison pour sa collaboration à Radio Bruxelles sous l’Occupation. Bernard Thomas, sans entrer dans le détail judiciaire, décrit cette période comme “trop” au goût de l’Histoire : « L’exil en Belgique. Le pacifisme encore. Trop, au goût de l’Histoire : nouveaux ennuis à la Libération. Minoritaire jusque chez les minoritaires. Seul avec sa conscience fière… » Phrase capitale : elle ne blanchit pas, elle ne noircit pas, elle place l’homme dans sa solitude, dans cette zone où l’on ne tient plus de compagnie qu’à soi-même, et où chaque choix devient une prison supplémentaire.

Le retour au Canard : Valentine, Ledoux, Gauthier… et trente ans de banderilles

C’est là que se joue le plus beau paradoxe “canard” de Châtelain-Tailhade : revenir. Revenir au journal, et revenir masqué. Dans les années 1950, il reprend sa collaboration sous le pseudonyme de Valentine de Coin-Coin avec « Le courrier des Canettes », pastiche de courrier du cœur. Bernard Thomas insiste : ce n’est pas seulement une bluette. C’est « ces autres combats roses ou graves, libération des femmes, des sexes, et des corps ». Autrement dit : derrière le clin d’œil et les minauderies, une ligne progressive, parfois même en avance sur la rédaction et l’époque. Le “courrier” devient un laboratoire de mœurs, un endroit où l’on dit les choses sans avoir l’air d’y toucher.

En 1953, sous Jérôme Gauthier (et aussi Arsène ex-Lupin, Cousin Jérôme), il tient les faits divers en mode indignation anti-policière, antimilitariste, anti-État. Il fait aussi de la critique littéraire, de la radio (sous René Ferrey puis Clément Ledoux), de la télévision à partir de 1965 (la fameuse « Boîte à images »). Le tout forme une étrange spécialité maison : l’homme est partout sans être “quelqu’un”. Dans la rédaction, c’est le règne de l’avatar, mais l’avatar est d’une cohérence infernale.

Bernard Thomas résume son art dans un bouquet d’images qui sentent l’encre et la corrida : Ledoux « traquait… les “escobarderies” des marchands de bluff », il savait « piquer au cul les baudruches de l’actualité ». Et les victimes ont leurs épitaphes prêtes : Zitrone et ses « yeux de poisson froid », Léo Ferré réduit à un « joli fier-à-bras », Maurice Druon épinglé parce qu’avec lui « la plus badine des histoires de cul devient une solennelle et lente histoire de con ». Tout est là : la cruauté joyeuse, l’image qui colle au visage, la phrase qui mordille l’ego jusqu’à l’os et repart en sifflotant.

“Emmesmerdé” : l’anti-militarisme en procès

Châtelain-Tailhade n’a pas seulement raillé les militaires de salon, il a aussi attaqué la mécanique répressive de l’État, surtout pendant la guerre d’Algérie. On rappelle l’article du 1er mars 1961, « Les fils de généraux ne meurent pas dans leur lit », et la poursuite intentée par le ministre des Armées Pierre Messmer pour « injures publiques à un corps constitué ». Le verdict tombe en janvier 1963 : Jeanne Maréchal, directrice de publication, est condamnée à une amende. Bernard Thomas, lui, raconte l’affaire avec une formule qui condense l’absurde administratif : « Gauthier valut… au Canard d’être… “emmesmerdé” », pour avoir qualifié les “as de la torture” d’« épaisses brutes, consternants imbéciles » et de « professionnels du carnage ». Le mot d’esprit n’empêche pas la gravité : derrière l’outrance, il y a l’époque, ses caves, ses commissariats, ses silences, et la manière du Canard de refuser l’amnésie.

Un “brontosaure” du Canard : le dernier à avoir connu Maurice Maréchal

Quand il meurt, en mars 1977, Châtelain-Tailhade est présenté comme le dernier de l’équipe en activité à avoir connu Maurice Maréchal, le fondateur. Bernard Thomas écrit : « cela faisait de lui une sorte de brontosaure. Un monument. » Le mot n’est pas tendre, mais il est affectueux : le brontosaure n’est pas un dinosaure ridicule, c’est une présence, une masse, une mémoire vivante. On devine aussi l’idée d’un Canard qui change, qui se modernise, et qui perd en même temps un certain “ancien régime” interne, celui des grandes figures qui ont traversé les catastrophes et les renaissances.

Et l’hommage se termine sur une scène de rédaction qui a la délicatesse des adieux sans lyrisme : on part “plume à la main”, comme Jeanson, Breffort, Tréno, Lebesque. Châtelain-Tailhade, lui, laissait encore sa chronique “de télévision”, écrite « de sa belle écriture nerveuse », arrivée “comme d’habitude” à la rédaction. La régularité jusqu’au bout, et l’idée qu’au Canard on peut mourir sans prévenir, en laissant derrière soi une phrase inachevée, une pique prête à partir, une dernière pirouette.

Un poète camouflé en polémiste

Ce qui frappe dans le portrait de Bernard Thomas, c’est l’équilibre entre l’homme public et l’homme privé. Il parle d’un “paroissien pas facile à débusquer”, d’une pudeur, de “jardins secrets”, de “fleur bleue” cultivée derrière les murs. On comprend mieux, d’un coup, la nécessité des pseudonymes : pas seulement pour multiplier les rubriques, mais pour se protéger de soi-même, ou du monde, ou des deux. Les masques comme mode de survie. Les masques comme technique littéraire. Les masques comme façon d’être “minoritaire jusque chez les minoritaires”.

Et pourtant, sous ces masques, une cohérence. Pacifiste, antimilitariste, anti-État, mais aussi attentif aux mœurs, à la libération des corps, aux humiliations ordinaires. Un libertaire qui peut écrire le “courrier du cœur” et, dans la même semaine, banderiller un notable de la lucarne ou un général de bureau. Il y a là une signature du Canard des années 1950-1970 : faire passer le sérieux par la farce, et faire passer la farce par une vraie morale.

Repères Couac!

  • État civil : Pierre Châtelain-Tailhade
  • Naissance : 16 février 1904, Vitry-sur-Seine
  • Décès : 25 mars 1977, Bruxelles
  • Orientation : journaliste libertaire, pacifiste, réfractaire
  • Au Canard enchaîné : collaboration de 1931 à 1977 (avec interruptions), place centrale des années 1950 à 1970
  • Principaux pseudonymes au Canard : Valentine de Coin-Coin, Clément Ledoux (et “la Doucette Clément”), Jérôme Gauthier, Arsène ex-Lupin, Cousin Jérôme, René Ferrey, Ange Rétif
  • Rubriques / domaines : “Courrier des Canettes”, faits divers, critique littéraire, critique radio, critique TV (“La boîte à images”)
  • Procès : poursuites pendant la guerre d’Algérie; condamnation de Jeanne Maréchal (1963) liée à un texte attribué à “Gauthier”
  • Particularité : dernier de la rédaction à avoir connu Maurice Maréchal

Au fond, Châtelain-Tailhade aura été une sorte de machine à transformer l’époque en caricature verbale. Une plume qui “banderillait avec une férocité allègre”, mais qui, derrière la bravade, gardait « le cœur sur la main ». Et c’est peut-être cela, son secret le plus canard : faire rire tout en laissant, sous le rire, une petite brûlure qui ne se referme pas.

Sources et références

Wikipédia
Édition du Canard enchaîné du 30 mars 1977

Arsène ex-Lupin 

par Pol Ferjac

Almanach du Canard 1955

Clément Ledoux 

par Pol Ferjac

Almanach du Canard 1955

Valentine de coin-coin 

par Pol Ferjac

Almanach du Canard 1955

Valentine de coin-coin 

par Pol Ferjac

Dictionnaire Canard 64