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La Mare aux Canards

Henri Guilac, premier coup de griffe
27 août 1919

Henri Guilac, premier trait dans Le Canard

Le 27 août 1919, un coup de griffe contre l’après-guerre

En ce 27 août 2025, Couac! se souvient d’Henri Guilac, ce dessinateur discret mais essentiel qui fit entrer dans l’histoire du Canard enchaîné les deux palmipèdes emblématiques de la manchette. C’était le 4 février 1925 : pour la première fois, le journal s’ornait de ses canards jumeaux en ouverture, une signature graphique qui accompagne toujours chaque édition. Mais avant de figurer en manchette, Guilac avait signé un premier dessin dans Le Canard, publié exactement cent six ans plus tôt, le 27 août 1919.

L’ironie éditoriale en surimpression

Avant même de regarder le dessin de Guilac, le lecteur est invité à sourire de la présentation volontairement décalée. Sous le titre « Le chef-d’œuvre méconnu », le Canard reprend les codes sérieux d’un concours académique pour mieux les détourner. Le sujet imposé aux candidats du Prix de Rome — « Jeunesse et Vieillesse. Insouciante de l’avenir, une troupe joyeuse passe devant un vieillard » — est cité au mot près, comme pour annoncer une scène édifiante. Mais l’hebdomadaire précise aussitôt, avec un clin d’œil, que le jury a unanimement rejeté cette œuvre, tout en adressant ses « sincères félicitations » à l’auteur. Manière de souligner, dès le texte, que le dessin de Guilac, refusé par l’académisme, trouve toute sa place dans les colonnes irrévérencieuses du Canard enchaîné.

Un chef-d’œuvre méconnu

Cette première apparition s’intitulait ironiquement « Le chef-d’œuvre méconnu ». Le concours lancé par Le Canard aux peintres logistes avait pour thème « Jeunesse et vieillesse ». Guilac, sous son crayon incisif, plaça en scène un vieillard exubérant, reconnaissable aux traits de Georges Clemenceau, le « Père la Victoire » qui, à 78 ans, célébrait le traité de Versailles comme un triomphe personnel. Face à lui, trois jeunes figures : une femme enceinte contemplant son ventre marqué « souvenir », un jeune homme mutilé, manchot, et un soldat revenu du front, le regard vide.

Le contraste est brutal : d’un côté, la fête bruyante d’un vieil homme qui ne paiera jamais le prix de la guerre ; de l’autre, une jeunesse sacrifiée, marquée à vie dans sa chair et son avenir. Derrière l’humour noir de Guilac, il y a déjà tout ce que sera la force du Canard : l’art de dénoncer par le trait, plus implacable encore que par un long discours.

La brûlure de l’Histoire

Nous sommes à l’été 1919. La paix vient à peine d’être signée, et la France compte ses morts : près de 1,4 million de soldats tués, des centaines de milliers de blessés et mutilés. Dans les campagnes comme dans les villes, les veuves et les orphelins remplissent les cimetières. La génération de Clemenceau, celle des politiques, a conduit le pays dans la guerre et en sort victorieuse, tandis que la génération des jeunes a payé de sa chair.

En associant l’allégresse du Tigre vieillissant à l’amertume des rescapés, Guilac ne se contente pas de caricaturer : il pointe une fracture politique et sociale. La République se félicite, mais la jeunesse, elle, regarde son avenir mutilé. La femme enceinte, portant sur son ventre l’inscription « souvenir », dit tout du legs empoisonné d’une guerre qui engendre encore douleur et absence.

Un symbole ironique

L’ironie de cette édition du 27 août 1919 est que, par canicule, Le Canard annonçait : « Pas de manchette cette semaine, il fait trop chaud ! » À cette époque, la manchette variait, tantôt texte, tantôt dessin. Guilac n’imaginait sans doute pas que, six ans plus tard, ce serait justement lui qui fixerait pour toujours la tradition en dessinant ses deux palmipèdes hilares, compagnons de manchette jusqu’à aujourd’hui.

Un héritage

Le Canard enchaîné rendra hommage à Guilac à sa mort, en janvier 1953, rappelant son « sourire » hebdomadaire, sa simplicité, et son rôle discret mais décisif dans l’identité du journal. Car derrière ses canards de manchette se cache un dessinateur qui, dès son premier coup de crayon en août 1919, avait compris la mission du Canard : ne jamais laisser les puissants s’enivrer sans rappeler le prix payé par les plus jeunes, les plus fragiles, les anonymes.

Ce 27 août 2025, en revisitant son premier dessin, Couac! salue non seulement un illustrateur de génie, mais aussi un témoin de l’Histoire, qui mit son trait au service de la mémoire et de la critique. À sa manière, Guilac rappelait que « l’humour n’est jamais gratuit : il est une manière de ne pas oublier ».


* Dessin de Guilac publié dans l’édition du Canard enchaîné du 27 août 1919