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La Mare aux Canards

le Canard perd Tréno, et se retrouve à devoir “faire le Canard” sans lui
7 janvier 1970

Le numéro du Canard enchaîné du 7 janvier 1970 s’ouvre sur un vide qui fait du bruit. Un de ces silences qui résonnent plus fort qu’une manchette. Tréno n’est plus là. Et le journal, qui se nourrit d’actualité comme d’un pain quotidien qu’il faut parfois arracher aux mâchoires du pouvoir, se retrouve soudain orphelin de celui qui, pendant des décennies, a tenu la barre en veillant à un détail très canard : qu’on puisse rire, sans jamais renoncer à comprendre.

André Ribaud signe l’hommage principal. Un texte qui, à sa manière, refuse la statue. Pas de marbre, pas de trompettes, pas de grandiloquence. Tréno, dit-il en creux, n’aimait ni les effusions ni les cérémonies. Il avait cette pudeur des gens essentiels qui préfèrent la mécanique du journal à l’encens du souvenir. Alors le Canard fait ce qu’il sait faire : il raconte. Il attrape l’homme au col de la vie quotidienne, au ras du bouclage, dans la poussière des rotatives et les blagues qui traînent sur les tables, plutôt que dans les grands discours en cravate noire.

Un dernier papier comme une poignée de main

Le texte commence par un geste intime : quelques lignes venues du dernier article, un billet bref, presque un message laissé sur un coin de table. Tréno y parle d’un papier “à améliorer”, de la chute, du travail à reprendre. On entend la voix d’un patron qui n’a rien du patron de théâtre. Plutôt un artisan. Un homme qui, même au bout, pense à la phrase juste, au rythme, au lecteur. Et qui finit par lâcher, sans pathos, un “j’en peux plus” qui ressemble moins à une plainte qu’à une lucidité. Comme s’il signait sa sortie avec le même stylo que ses éditos.

Ribaud raconte ensuite une scène qui vaut toutes les biographies : Tréno, hospitalisé, continue d’écrire. Il travaille tard, il appelle, il vérifie, il s’inquiète de savoir si le papier est arrivé, s’il “présente bien”. Le mardi matin, comme un rite. Le journal, pour lui, n’est pas un objet : c’est une respiration. Et quand cette respiration se casse, le Canard se retrouve à devoir apprendre à inspirer autrement.

Le Canard, c’était son corps… mais aussi sa famille

Dans la suite, le portrait se précise : Tréno comme présence. Un homme qui mettait de l’électricité dans la rédaction. Quand il entrait, “ça vibrait”, écrit Ribaud, et on visualise tout de suite l’ambiance : les idées qui se percutent, les projets qui jaillissent, le désordre fertile d’un hebdo qui cherche toujours l’angle où ça pique juste. Le texte insiste sur une chose très canard : la camaraderie n’empêche pas l’exigence. Tréno était là pour le journal, mais aussi pour les autres. Les déjeuners du vendredi, la “famille Canard”, l’art de faire tenir ensemble des plumes différentes, parfois contradictoires, mais d’accord sur l’essentiel : l’indépendance.

Ribaud glisse aussi des détails qui disent beaucoup : Tréno vivait souvent loin, à Nice, parce que la santé l’obligeait, mais il restait partout “avec le Canard”. Il passait, réapparaissait, surgissait à Paris, puis repartait. Un homme de journal jusque dans sa géographie.

Un parcours de presse qui traverse tout le siècle en accéléré

En page intérieure, “Une vie de journaliste” remet les dates en ordre, sans refroidir l’émotion. On découvre (ou on se rappelle) Ernest Raynaud, né à Vias en 1902, très tôt plongé dans la politique et l’écriture. Le texte déroule un itinéraire presque incroyable tant il recoupe les secousses françaises : socialisme de jeunesse, engagement, journalisme de combat, passages par des rédactions marquées, et déjà cette note : des idées “trop peu orthodoxes” pour certains cadres. Tréno, en somme, était difficile à ranger. Bon signe.

Puis vient l’entrée au Canard, d’abord par une porte modeste : correcteur. C’est une origine qui dit beaucoup du rapport à la langue. Un correcteur devenu directeur : la trajectoire a quelque chose de profondément canard, comme si l’autorité venait du texte lui-même, pas du titre sur la carte.

Le récit rappelle aussi l’Occupation : capture, évasion, refuge à Lyon, Résistance, papiers anti-vichystes. Et ensuite la Libération, avec l’aventure Franc-Tireur. Tréno n’a pas seulement “fait carrière” : il a traversé l’Histoire en gardant une boussole, celle qui empêche de confondre prudence et soumission.

Après la mort de Pierre Bénard, il devient rédacteur en chef du Canard en 1946, puis directeur après Jeanne Maréchal en 1967. Autrement dit : il a tenu le journal pendant la IVe République, puis la Vᵉ, puis la grande secousse de 1968, et jusqu’aux derniers jours de 1969.

Pourquoi cet hommage dit aussi une ligne politique

Ce numéro de janvier 1970 n’est pas qu’un adieu. C’est une déclaration de continuité. À travers Tréno, le Canard parle de sa propre morale professionnelle. Ribaud insiste sur un point cardinal : le respect du lecteur. Un journal “propre”, au sens d’un journal qui ne triche pas, qui ne se vend pas, qui ne se raconte pas d’histoires sur sa propre vertu mais qui s’astreint à une discipline. La “passion du Canard”, ici, n’a rien d’un slogan. C’est une méthode : être drôle, oui, mais précis ; être libre, oui, mais responsable ; s’indigner, oui, mais en travaillant.

Et dans le contexte de l’époque, ce n’est pas neutre. Début 1970 : Pompidou est à l’Élysée, la France sort de Mai 68 sans être rentrée dans l’ordre intérieur. Les tensions sociales et politiques restent vives. La presse, elle, se recompose, entre modernisation, concentrations rampantes et tentations d’alignement. Or le Canard rappelle, par cet hommage, ce qu’il entend continuer à être : un contre-pouvoir de papier, un journal qui ne s’excuse pas d’exister.

“Maintenant, il faut faire le Canard”

La chute de Ribaud est un passage de témoin. Tréno aurait dit : “Ce n’est pas tout ça… maintenant il faut faire le Canard.” La formule contient tout : l’affection qui refuse la pose, la lucidité qui refuse le deuil interminable, et cette obligation presque joyeuse de continuer. Faire le Canard, ce n’est pas imiter Tréno. C’est garder vivant ce qu’il a tenu : la liberté de ton, la probité, et cette manière si particulière de regarder la politique non comme un théâtre sacré, mais comme un endroit où l’on doit, régulièrement, ouvrir les fenêtres.

En 1970, le journal enterre un homme, mais il refuse d’enterrer une énergie. Tréno disparaît, et pourtant il reste une voix dans les marges du numéro : celle qui dit que la meilleure façon d’honorer un directeur du Canard, ce n’est pas de le pleurer longtemps. C’est de continuer à écrire juste, à viser clair, et à ne pas avoir peur.


Source : Dictionnaire du Canard 64
* Illustration : Pol Ferjac