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La Mare aux Canards

Cendres, charbon… et “dèche” à l’Élysée
18 février 1920

Sur la une du Canard Déchaîné du 18 février 1920, on entend presque le craquement du pavé au petit matin. Trois fêtards débraillés, les yeux en bouillie, traînent la patte après le Mardi-gras. Au-dessus d’eux, une manchette piquante : « Dans Deschanel, il y a dèche… » attribuée, avec un culot délicieux, à Victor Hugo. Et sous le dessin de Guilac, la légende résume l’humeur : « Après le Mardi-gras… Décidément, les lendemains de fête, c’est comme les lendemains de victoire… Ça n’est pas rigolo ! »

Tout y est, en miniature : l’esprit du Canard, son art de faire tenir dans un gag de rue une critique politique, une grimace sociale, et un clin d’œil de lettré au couteau. Car derrière les confettis, le journal parle déjà d’un autre lendemain, plus grave : celui de la France de l’après-guerre, épuisée, rationnée, et gouvernée par des hommes dont le costume de cérémonie semble parfois trop grand pour l’époque.

Une France qui fête encore… mais qui manque de charbon

Le billet, non signé, s’intitule « Et la fête continue !… ». Il part d’un fait apparemment anodin : les bals costumés de Mardi-gras et du dimanche n’ont pas suffi à “épuiser la joie des Parisiens”. Des “fêtards impénitents” ont donc décidé de prolonger la fête d’un jour et de célébrer “gaiement” le mercredi des Cendres.

Sauf que le Canard, fidèle à sa méthode, glisse la réalité sous le papier serpentins. Il note qu’on dansera “dans beaucoup de maisons”, et qu’on assure même que, dans un vaste hôtel particulier du faubourg Saint-Honoré, les invités seront déguisés. Là, l’anecdote devient immédiatement politique : on pense à l’Élysée, et son “nouveau locataire” Paul Deschanel.

Ce nouveau locataire”recevra, en guise d’accessoire de cotillon, un “large cordon en moire rouge, orné d’une plaque en métal” : l’image du grand cordon, c’est l’image des décorations, des rubans, du cérémonial républicain. Tout ce qui brille quand le quotidien manque de tout. Et la phrase “c’est une innovation charmante” a le parfum d’une louange qui mord : charmante, oui… comme un pansement doré posé sur une jambe de bois.

Le billet se conclut par un crochet bien placé : ces petites fêtes “consoleront” les personnes bien pensantes, désolées par la suppression de la cérémonie rituelle du mercredi des Cendres, “celle-ci ne pouvant avoir lieu cette année, faute de charbon”. Voilà le vrai sujet, glissé avec une fausse légèreté : la France manque de charbon, donc même la liturgie cale. On peut toujours rire, mais on rit au bord du froid.

La satire du Canard : une ironie qui a les mains noires

Ce qui frappe dans ce petit billet, c’est l’économie de moyens. Pas besoin de longues tirades contre la misère ou contre la République mondaine : une seule mention, “faute de charbon”, suffit à faire entrer l’hiver dans la fête. On comprend alors l’art du Canard : prendre une scène de carnaval, et y cacher une critique de la vie chère, des pénuries, des priorités inversées. Les bals continuent, dans les hôtels particuliers, pendant que les cérémonies “rituelles” sont annulées faute de combustible. La fête est un privilège ; le froid, lui, est universel.

Et puis il y a cette comparaison qui fait mouche, dans la légende du dessin : les lendemains de fête “comme les lendemains de victoire”. Nous sommes à peine un an après l’armistice : la victoire de 1918 a laissé derrière elle un pays exsangue, une inflation qui grimpe, des mutilés, des veuves, des reconversions difficiles, des grèves, et des tensions politiques qui montent. Les confettis ont beau tomber, le sol reste dur.

Deschanel : le nom comme cible et comme calembour

La manchette “Dans Deschanel, il y a dèche…” est un pur Canard : un jeu de mots qui a l’air léger, mais qui vise la chose la plus sérieuse, le pouvoir lui-même. En janvier 1920, Paul Deschanel vient d’être élu président de la République. Il succède à Raymond Poincaré, et incarne, sur le papier, une République parlementaire qui se veut respectable, lettrée, “normale”.

Le Canard, lui, préfère l’aiguille au portrait officiel. Le mot “dèche” suggère le manque, la dèche, la pénurie, mais aussi une forme d’usure morale. Dans un pays où l’on manque de charbon, où l’on compte, où l’on serre la ceinture, la présidence apparaît comme une adresse prestigieuse, mais pas forcément une solution. Le calembour n’accuse pas encore, il instille : il y a de la dèche “dans” Deschanel comme il y a de la dèche dans le pays, et l’on se demande si le nouvel occupant du faubourg Saint-Honoré ne va pas, lui aussi, finir par tituber au petit matin.

Le faux crédit à “Victor Hugo” complète la charge : le Canard feint de s’appuyer sur le monument national pour mieux faire entendre que la littérature est une arme, et que les grands noms servent aussi à moquer les petits pouvoirs. Le procédé est insolent, donc très Canard : c’est de la citation apocryphe comme on lance un pavé enveloppé de papier.

Guilac : le carnaval comme radiographie sociale

Le dessin de Guilac est parfait comme illustration parce qu’il ne représente pas la fête, mais l’après. Trois silhouettes débraillées, éreintées, comme sorties d’un long tunnel de musique et d’alcool. L’un porte encore son costume de clown, un autre traîne sa dignité comme une cravate trop longue, et le troisième a le visage de ceux qui ont trop ri pour oublier qu’ils n’ont plus de forces.

Derrière, l’affiche “SMART-DANCING” et l’indication “Après le Mardi-gras” donnent la touche moderne : Paris danse, imite l’Angleterre et l’Amérique, se rêve léger, alors que le pays se reconstruit. Le Canard adore ce contraste : la modernité des loisirs et la lourdeur du réel. On pourrait même y lire une parabole : la France se veut “smart”, mais elle marche de travers.

Et puis la légende, encore une fois, fait dévier le rire vers l’amertume : les lendemains de victoire ne sont “pas rigolos” non plus. Sous le trait de Guilac, le carnaval devient un commentaire sur la décompression impossible de l’après-guerre. On fête parce qu’on a survécu, mais le jour d’après rappelle l’addition.

Un Canard de 1920 : rire au bord du rationnement

Ce billet de une est typique d’un Canard qui, dès ses premières années d’après-guerre, refuse deux choses : le ton des grands discours et la consolation facile. Il ne dit pas “la France souffre”, il montre une cérémonie annulée faute de charbon. Il ne dit pas “le pouvoir danse pendant que le peuple grelotte”, il évoque un hôtel particulier du faubourg Saint-Honoré où l’on se déguise, et il glisse, au passage, un ruban rouge à plaque de métal. Il ne dit pas “le nouveau président est impuissant”, il écrit “dèche” dans son nom.

On est en février 1920 : le carnaval sert de miroir à une France qui a gagné la guerre mais pas encore retrouvé la paix. Et le Canard, fidèle à lui-même, choisit de rire là où ça fait mal, avec ce mélange d’ironie et de lucidité qui transforme une scène de trottoir en chronique politique.

Ce n’est pas un long article, c’est un petit outil. Mais c’est peut-être là, justement, que le Canard est le plus efficace : dans ces billets où l’on croit lire une plaisanterie… et où l’on se surprend, quelques lignes plus loin, à sentir le froid.


Source : Le Canard Déchaîné, 18 février 1920
* Illustration : Henri Guilac