La Mare aux Canards

Le Roi et le mirage mexicain
18 mars 1964

Le Roi, sa “céleste calèche” et le mirage mexicain

Dans La Cour, André Ribaud a une spécialité : faire sonner la politique au carillon des palais. Il ne décrit pas l’Élysée, il le rebaptise. Il ne parle pas du président, il parle du Roi. Et quand le Roi voyage, ce n’est pas une visite d’État, c’est une croisade de légende, une expédition de vitrail, une procession de cour. Le 18 mars 1964, page 3 du Canard enchaîné, Ribaud raconte ainsi le départ de Charles de Gaulle pour le Mexique, comme une page arrachée à un chroniqueur de l’Ancien Régime qui aurait découvert les avions, les sondages et les scrutins locaux.

Tout part d’une image splendide et absurde : “le Roi monta à Orly dans sa céleste calèche et s’envola à la conquête du pays des Mexicas”. On entend la fanfare, on voit l’appareil présidentiel transformé en carrosse ailé, et, derrière la formule, une question très contemporaine : que va chercher de Gaulle là-bas, sinon une scène assez vaste pour son idée de la France ?

Napoléon III, le Mexique et les “grands desseins” qui finissent mal

Ribaud ouvre une parenthèse historique, mais elle est plus qu’une digression : c’est un avertissement déguisé en anecdote. Il rappelle Napoléon III et son “mirage mexicain”, cet épisode où l’Empire français s’était rêvé arbitre du monde, exportateur de civilisation et de drapeau, avant d’y perdre plumes et prestige. Il souligne ce qu’il y a de piquant à relire les “instructions secrètes” d’alors, pleines de calculs commerciaux, d’influence “bienfaisante” et de rêves de domination latine.

Le procédé est typique de La Cour : l’histoire sert de miroir, mais un miroir déformant, de ceux qui font ressortir le menton. En rapprochant le Roi de 1964 de l’empereur du XIXe siècle, Ribaud ne dit pas que de Gaulle va refaire l’expédition. Il dit mieux : il rappelle qu’un pouvoir français peut confondre très vite grandeur et grandiloquence, stratégie et roman.

La politique étrangère comme théâtre d’apparat

Le Roi, chez Ribaud, est épris de grandeur “simple et forte, sans masque, sans faux-semblant”. C’est à la fois un compliment et une pointe. Compliment, parce que de Gaulle revendique cette verticalité, cette parole nue, cette posture de souverain. Pointe, parce que la chronique montre aussitôt les petits arrangements nécessaires au grand théâtre.

Ainsi la “céleste calèche” n’était pas conçue pour franchir d’un seul bond l’Atlantique. Il faut donc, explique Ribaud, une escale suffisante, “agencée dans les fabriques des messieurs de Washington”. En deux lignes, la mythologie gaullienne se cogne à la logistique et, plus encore, à l’ordre du monde. Même le Roi a besoin de pistes, d’autorisations, de relais, de ce réseau d’infrastructures où les États-Unis tiennent les nœuds. La grandeur, parfois, commence par une porte d’embarquement.

Le dey d’Alger, la Cour et l’ombre portée de l’empire

La chronique ajoute un épisode savoureux : un “impromptu” secret, près de Champs-sur-Marne, entre le Roi et le “dey d’Alger Benbella”, Ahmed Ben Bella, figure de l’Algérie indépendante. Ribaud le traite comme un vassal qu’on reçoit, qu’on “adoube”, à la fin d’un discours. Il note même, avec délice, qu’une austère gazette parisienne parle d’un “sacre” reçu des mains du Roi par le prince “barbaresque”.

Le vocabulaire est volontairement ancien, presque outrancier, mais il vise un point très précis : la France sort à peine de la guerre d’Algérie, la décolonisation a laissé des cicatrices ouvertes, et de Gaulle, tout en ayant “libéré” l’Algérie, reste au centre de la scène, distribuant les signes, les paroles, les gestes qui donnent l’impression que l’ancien empire continue de tourner, au moins symboliquement, autour de l’Élysée. Le Canard montre l’inconfort de cette situation : la République se prétend moderne, mais sa diplomatie conserve une chorégraphie de Cour.

La clameur du 15 mars : quand le pays vote, la Cour tremble

Et voici le tour de passe-passe ribaudien : au moment où le Roi s’envole pour lointains Mexicas, la France, elle, vote. “Le 15 mars, sur le soir, une clameur endeuillée assourdit et attrista la Cour…” Ce n’est plus l’aventure extérieure, c’est le retour du réel intérieur.

Ribaud décrit des “chevau-légers” en déroute, des “sénéchaux” mis en échec, une cohorte pitoyable, et surtout une inquiétude panique : si le Roi partait pour le Mexique et ne revenait pas, que deviendraient-ils ? Derrière le comique d’Ancien Régime, on devine une situation politique très IVe et très Ve : des élections locales où les candidats du pouvoir n’ont pas forcément brillé, un appareil qui dépend du chef plus que d’une dynamique propre, et une cour de fidèles qui craint le moment où le chef ne sera plus là pour tenir la charpente.

Ribaud n’écrit pas noir sur blanc “défaite électorale”. Il met en scène le chagrin d’appareil, le petit monde des obligés, et cette vérité délicate : la Ve République se veut solide, mais la Cour, elle, reste émotionnelle. Elle vit au rythme du souverain, de ses voyages et de ses retours, de ses victoires symboliques et de ses contrariétés domestiques.

Ce que “La Cour” fait au gaullisme

La force de Ribaud, c’est de ne jamais attaquer frontalement la “grandeur”. Il la laisse entrer en scène, cape au vent, puis il l’éclaire autrement. Il montre la couture. Il rappelle qu’un grand geste international peut aussi être une diversion, ou un besoin de respiration, au moment où le pays gronde ou vote. Il suggère qu’un chef, même immense, reste pris dans des contraintes très concrètes : les étapes, les relais, les alliances, et les humeurs du corps électoral.

Et il fait surtout une chose très Canard : il refuse de parler le langage du communiqué. Là où un journal classique décrirait la “visite officielle” au Mexique, Ribaud parle de conquête. Là où l’Élysée parlerait d’amitié entre nations, il rappelle Napoléon III et la tentation de planter le drapeau pour “l’industrie et le commerce”. Là où l’on dirait “rencontre bilatérale” avec Ben Bella, il écrit “sacre” et “dey”. Ce n’est pas seulement drôle. C’est une manière de dégonfler le prestige en le ramenant à ses ressorts historiques : influence, hiérarchie, mise en scène.

La satire comme leçon de perspective

À lire cette chronique aujourd’hui, on comprend mieux la recette de La Cour : une politique étrangère racontée comme un conte, une politique intérieure racontée comme une panique de palais. Le Canard ne nie pas la stature de de Gaulle. Il la rend lisible, et parfois risible, en la comparant à ce que la France a déjà fait, déjà rêvé, déjà raté. Il rappelle qu’un “grand dessein” peut être une ivresse, et qu’une Cour peut se griser de symboles au point d’oublier les chiffres bruts des urnes.

En 1964, de Gaulle cherche aussi à affirmer une France indépendante dans un monde bipolaire, à exister entre Washington et Moscou, à parler au “tiers-monde” et aux nations non alignées. Ribaud le sait, mais il choisit l’angle qui pique le mieux : celui où la grandeur se transforme en cérémonial, et où le cérémonial, parfois, masque les fragilités du moment.

À lire dans cette édition

Cette chronique se savoure comme un petit traité d’ironie politique : un voyage au Mexique, l’ombre de Napoléon III, un “sacre” algérien, et une Cour qui tremble au bruit des bulletins. Un texte où le Canard rappelle, sans lever la voix, que les bottes de la grandeur font aussi du bruit… surtout dans les couloirs du palais.


Source : Le Canard enchaîné, 18 mars 1964
* Illustration : Roland Moisan