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N° 1689 du Canard Enchaîné – 4 Mars 1953

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Conte des mille et un ennuis : le Shah botté

M. François Mauriac et l’affaire Finaly : le nœud de vicairesL’adjudant, désormais devra châtier son langage, par Gabriel MacéLa vague d’autonomisme gagne tout le pays, par Jean-Paul LacroixLe « Canard » à la recherche des enfants Finaly, par Roger SalardennePour le papier découpé, Es Caro fait la pige à Matisse Danièle Delorme et son théâtre de poupée – Cinéma: les vacances de M. Hulot, Jacques Tati – Rencontre à « mi-chemin », dessin de Péa – Le gang de la haute couture, dessin de Bernard Jeanson

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4 mars 1953 : Roger Salardenne suit la piste des enfants Finaly et tombe sur une farce pieuse, policière et judiciaire

Une page 2 du Canard qui traite une affaire très grave sur le mode du vaudeville noir

Dans l’édition du Canard enchaîné du 4 mars 1953, Roger Salardenne signe en page 2 un article au titre faussement léger : Le “Canard” à la recherche des enfants Finaly… Trois points de suspension, et tout est déjà là. Car il s’agit bien d’une recherche, mais d’une recherche qui tourne à la comédie d’obstacles, à la chasse au trésor cléricale, à l’enquête embourbée dans les sourires ecclésiastiques, la mollesse policière et les prudences d’appareil. Le sujet, lui, n’a pourtant rien d’anodin. L’affaire Finaly bouleverse alors la France depuis des mois. Deux enfants juifs, Robert et Gérald Finaly, orphelins depuis la déportation et la mort de leurs parents pendant la guerre, ont été soustraits à leur famille par celle qui en avait la garde, avec la complicité de réseaux catholiques décidés à empêcher leur restitution.

Au début de 1953, l’affaire a déjà pris un tour national et même international. Elle met aux prises la famille des enfants, la justice, l’Église, des militants catholiques intransigeants, des relais basques, des filières de passage vers l’Espagne franquiste. Le tout dans une atmosphère où se mêlent la mémoire encore toute fraîche de Vichy, les séquelles de l’antisémitisme catholique traditionnel, la gêne des autorités, et le sentiment de voir l’État courir après deux garçons qu’une partie du clergé déplace comme des colis sensibles. Salardenne choisit de traiter cela sans pathos appuyé. Il fait mieux : il montre, par l’ironie, combien la situation est devenue grotesque et accablante tout à la fois.

Une agitation énorme, et presque rien au bout

L’article s’ouvre sur une mise au point mordante. On parle beaucoup, dit Salardenne, du pays basque depuis que les quatre curés internés à la villa Chagrin font bruire la presse. Mais, sur place, l’agitation est presque nulle. Quelques graffitis timides, un Jean Ybarnégaray survolté, ancien ministre vichyssois fort mal venu de se découvrir une passion tardive pour les libertés basques, et beaucoup d’indifférence populaire. La phrase est délicieuse et assassine : Ybarnégaray défend à présent des libertés dont il « se préoccupait un peu moins à l’époque où sévissaient milice et Gestapo ». Tout Roger Salardenne est là. Il n’a pas besoin d’allonger la sauce. Il pique juste où il faut.

Cette entrée en matière fait déjà apparaître un trait essentiel du papier : l’affaire Finaly n’est pas racontée comme une grande épopée locale ou un soulèvement de conscience. Au contraire, Salardenne montre un décalage entre le tumulte fabriqué par certains milieux et le peu d’écho réel dans la population. Bayonne, Hendaye, les parties de pelote, les matches de rugby intéressent davantage que les gesticulations des défenseurs des prêtres inculpés. Le Canard évite ainsi le piège du folklore héroïque. Il n’y a pas ici de “résistance basque” de carte postale, mais un petit monde d’agités, d’ecclésiastiques obtus, d’autorités embarrassées et de procédures piétinantes.

La « motion pommade » votée par treize conseillers généraux basques résume bien cela. Le docteur Delay, maire de Bayonne, la décrit comme « apaisante, lénitive ». Salardenne traduit : « C’est de la pommade, de la lanoline, du savon Cadum. » Tout est réduit à un onguent verbal, une crème destinée à calmer sans rien régler. Voilà une façon très canardière de dire que les élus font semblant d’agir, mais ne produisent qu’une lotion d’apothicaire.

Le procureur part chercher les gosses… et revient avec les mains vides

L’un des morceaux les plus réussis du texte est celui consacré aux « déceptions du procureur ». M. Lafont, procureur général, part pour Saint-Sébastien avec superbe : « Je vais chercher les gosses, je les ramène dans ma voiture. » La phrase sonne comme une promesse de feuilleton populaire, un final à la Fantômas, avec enfants retrouvés et justice triomphante. Hélas, à son retour, la voiture est « désespérément vide ». Il n’y a pas plus de petits Finaly « que de beurre sur la main ». Expression admirable, au passage, qui ajoute à la déconfiture un parfum de cuisine maigre.

Ce petit épisode suffit à peindre l’ensemble de l’enquête. Beaucoup d’annonces, peu de résultats. Des allures martiales, et l’impuissance au bout. Le procureur, effondré, croit qu’il va être révoqué. Salardenne le montre presque théâtral, sanglotant dans sa voix. Ce n’est pas seulement moquerie personnelle. C’est tout un appareil d’État qui se trouve là réduit à courir derrière une affaire qu’il n’arrive pas à démêler, alors même que les indices ne manquent pas sur les réseaux qui ont organisé la disparition des enfants.

Du côté espagnol, ce n’est guère mieux. La police franquiste, dit Salardenne, ne chôme pas, mais sa méthode a de quoi rassurer les ravisseurs. On frappe à la porte d’un couvent ou d’un monastère, on demande poliment : « Auriez-vous par hasard les enfants Finaly chez vous ? » On répond non, l’agent remercie d’un « Muchissimas gracias ! » et s’en va rédiger un rapport circonstancié pour ses chefs. À ce train-là, écrit-il, les deux orphelins seront retrouvés « pour Pâques ou pour la Trinité ». Toute la lenteur, toute la fausse diligence, toute la courtoisie complice du dispositif tiennent dans cette seule pirouette.

Les couvents, les mensonges pieux et l’ombre de l’Espagne franquiste

L’affaire Finaly ne peut pas se comprendre sans rappeler le contexte de l’époque. L’Espagne de Franco reste, en 1953, un refuge commode pour bien des réseaux catholiques et anticommunistes, et un territoire où la discrétion ecclésiastique trouve volontiers des appuis. Que les enfants aient pu être exfiltrés de l’autre côté de la frontière basque n’a donc rien d’un accident. Salardenne le suggère sans grandes démonstrations : la fuite est une « véritable expédition de contrebandiers en soutane ». La formule est splendide. Elle dit à la fois la montagne, la frontière, la filière clandestine, et l’habit ecclésiastique transformé en tenue de passeur.

L’« Escola Pias de Tolosa » fournit un autre morceau savoureux. Le père supérieur Ignacio reçoit les journalistes avec un bon sourire. Voudraient-ils voir les enfants Finaly ? « Une minute, je vous les apporte tout de suite. » Il revient ensuite non avec les enfants, mais avec une revue catholique sous le bras, Iglesias, contenant une photo des deux disparus. « Vous pourrez dire que vous les avez vus chez nous ! » Cette plaisanterie de couvent a quelque chose de sidérant. Salardenne la rapporte sans la charger, et c’est ce qui la rend encore plus acide. Le lecteur comprend tout seul qu’on nage en pleine duplicité tranquille, dans un monde où l’on prend la justice pour une importune et l’humour clérical pour une ligne de défense.

Même chose lors de la confrontation entre les abbés Aritzia et Latxague. Le juge d’instruction M. Favreau, contrairement aux règlements, les laisse seuls un instant dans son cabinet, espérant qu’ils craqueront et avoueront. Quand il revient, il les trouve occupés à « se confesser mutuellement » et à se donner « gentiment l’absolution pour les mensonges qu’ils allaient être obligés de faire ». La scène est digne d’une farce de tribunal écrite par un anticlérical de grand cru. Mais elle a ici l’avantage de résumer en une image la nature du scandale : des prêtres utilisent la mécanique même du sacré, confession et absolution, pour huiler la machine du mensonge.

Une affaire de curés, certes, mais aussi de frontières et de contrebande

Salardenne ne se laisse pas enfermer dans le seul registre religieux. Son article glisse à plusieurs reprises vers la contrebande, ce qui est très juste pour le pays basque frontalier. Lors d’une réunion de maires à Bayonne, il est davantage question d’un ingénieur des ponts et chaussées, M. Curet, que de l’affaire Finaly. Puis le préfet des Basses-Pyrénées, M. Delaunay, fait observer en souriant que « les conjurés du complot » ont eu tort d’être si nombreux. Et il ajoute, dans une formule admirable : « Si vous mettiez autant de monde dans les passages de mule, il y a belle lurette que vous seriez tous coincés. C’est de la contrebande pour débutants… »

Là encore, la phrase vaut commentaire. Elle rabaisse l’affaire, non pas moralement, mais techniquement. À entendre le préfet, tout ce petit monde s’y prend comme des amateurs en matière de passages clandestins. Salardenne conclut dans le même ton : au lieu de confier l’enquête à des policiers, on ferait mieux d’en charger des douaniers. Eux auraient « plus de chance de la mener à bien ». C’est drôle, bien sûr. Mais c’est aussi très parlant. L’affaire Finaly est devenue, dans cette page du Canard, moins une grande bataille doctrinale qu’un mélange de trafic de montagne, de complicités ecclésiastiques et d’incurie institutionnelle.

Le plus grave, tout de même : le pouvoir qui touche à la justice

La dernière partie, brève et très frappante, quitte le terrain de la comédie pour revenir à un scandale institutionnel plus net encore. Salardenne cite une information du Courrier de Bayonne selon laquelle le garde des Sceaux se serait mis en rapport avec le procureur général de la cour de Pau pour lui transmettre des instructions écrites concernant la mise en liberté provisoire des inculpés de Bayonne. Et là, le ton change légèrement. Il reste ironique, mais l’ironie mord plus profondément : « Alors, selon le Courrier de Bayonne, le Garde des Sceaux donnerait des instructions aux procureurs généraux sur des décisions à prendre qui n’appartiennent qu’à eux ? Décidément, on aura tout vu ! »

Cette chute rappelle utilement que l’affaire Finaly n’est pas seulement une histoire de soutanes obstinées ou de curés contrebandiers. C’est aussi une épreuve pour la justice française. Jusqu’où le pouvoir politique intervient-il ? Jusqu’où tolère-t-on que la raison religieuse, la raison d’État, la pression locale ou ministérielle viennent brouiller une procédure qui devrait être simple : deux enfants doivent être rendus à leur famille.

En 1953, cette question est brûlante parce qu’elle touche à des plaies non refermées. La guerre n’est pas loin. Les enfants Finaly sont les fils de déportés juifs assassinés. Les soustraire à leur parentèle au nom de leur baptême ou de leur “salut” revient à prolonger d’une autre manière une violence de dépossession déjà monstrueuse. Le Canard, ici, ne développe pas tout cela lourdement. Il choisit la méthode du rire sec. Mais le fond du drame ne disparaît jamais.

Une satire très maîtrisée, qui fait apparaître le scandale sans grandiloquence

Le grand mérite de Roger Salardenne dans cette page du 4 mars 1953 est de ne jamais laisser l’article tourner au sermon. Il n’a pas besoin de tonner. Il accumule les scènes, les petits dialogues, les sourires faux, les motions cosmétiques, les voitures vides, les policiers trop polis, les prêtres qui se confessent avant de mentir, les passages de mule, les douaniers imaginaires, et tout le ridicule du dispositif apparaît de lui-même.

Mais ce ridicule n’a rien d’innocent. Il couvre une affaire très sérieuse, très sale, où l’on voit des hommes d’Église organiser la disparition d’enfants, des autorités patauger, des militants vichyssois recyclés faire du bruit, des administrations ménager tout ce qu’elles peuvent, et peut-être même le garde des Sceaux venir mettre sa cuiller dans un plat qui ne devrait pas être le sien. Le rire du Canard, ici, n’amollit pas le scandale. Il l’éclaircit. Il fait tomber les faux prestiges, il ôte leur majesté aux soutanes, leur solennité aux motions, leur assurance aux magistrats, et laisse paraître un bien triste mécanisme.

Au fond, cet article dit une chose très simple : à force de chercher les enfants Finaly, on finit surtout par découvrir les adultes. Et le spectacle qu’ils offrent n’est pas fameux.