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N° 1688 du Canard Enchaîné – 25 Février 1953

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L’affaire Finaly : Soutane ne vois-tu rien venir ?

Au secours des sinistrés du Fouquet’s, par Jean-Paul Lacroix – Après la visite de Paul Reynaud, panique au Vietnam, par Gabriel Macé – Coupez-lui ça mais pas la tête, par Jérôme Gauthier – A l’occasion des Arts Ménagers, le « Canard » passe de la publicité, par Es Caro – Cinéma: Chérie, je me sens rajeunir – Marilyn Monroe – Picasso  au pied du mur

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25 février 1953 : Jean-Paul Lacroix organise un téléthon pour les malheureux du Fouquet’s

Une fausse collecte, un vrai coup de griffe contre l’aide au cinéma et ses mondes très inégaux

À la une du Canard enchaîné daté du 25 février 1953, Jean-Paul Lacroix signe un de ces morceaux dont le journal a le secret : une satire construite comme un reportage de charité, mais où chaque phrase retourne le couteau dans la plaie sociale. Le titre donne le ton : Au secours des sinistrés du “Fouquet’s”. Sous-titre : « Chaque spectateur, jusqu’au plus humble, a tenu à apporter son obole. » Dès l’abord, tout est en place. Le Canard feint de prendre au sérieux une catastrophe nationale : la détresse des gens du cinéma, si poignamment secourus par une hausse du prix des places. En réalité, Lacroix s’amuse d’une loi d’aide au cinéma français votée quelques jours plus tôt, financée par une augmentation de 5 à 20 francs sur le prix des billets. Le mécanisme existe bel et bien. Mais ce qui l’intéresse, ce n’est pas la technique fiscale. C’est l’inversion comique et féroce qu’elle permet : faire payer au public, « jusqu’au plus humble », le sauvetage d’un milieu que l’on imagine plutôt bien loti.

Là-dessus, Lacroix lance son article comme un appel aux dons après inondation. « L’effroyable détresse des populations du cinéma » bouleverse l’opinion publique, écrit-il. Et le vocabulaire humanitaire se déploie aussitôt, mais sur les Champs-Élysées, entre le Pam-Pam, le Sélène, le Luigi’s et la Casita. On n’est pas dans la Hollande inondée ni dans les corons, mais dans la zone sinistrée des bars élégants et des ministères. Le décalage est énorme, et c’est précisément lui qui fait rire. Ou plutôt qui fait rire jaune.

La misère au veston croisé et la famine au whisky

Le grand talent de Lacroix, ici, est de pousser la parodie jusqu’au détail concret. Il imagine des témoignages terrifiants venus des régions dévastées : « tel producteur sous-alimenté, acculé au cannibalisme et dévorant son propre metteur en scène ; tel autre, mendiant, sa sébile à la main, dans l’antichambre des ministères ; tel scénariste, n’ayant pas mangé depuis huit jours, cambriolant la Bibliothèque nationale pour y voler quelques idées… » Tout cela est très Canard : le trait grossit, mais juste assez pour laisser voir la cible réelle. Le cinéma français, ou du moins une partie de ses notables, sait fort bien parler d’aide, de crise, de péril national, avec des accents presque sacrés. Lacroix feint de les croire sur parole, et c’est leur propre emphase qui devient ridicule.

La scène centrale se passe naturellement « au bar du Fouquet’s », transformé en centre d’accueil d’urgence. Derrière le stand, un secouriste en veste blanche et cravate noire verse des « boissons glacées » aux damnés du système. Tout est admirablement vu. Le Fouquet’s, lieu de luxe, de rendez-vous du cinéma et du Tout-Paris, devient l’équivalent d’un dispensaire humanitaire. On y rencontre « la foule lamentable des producteurs, metteurs en scène, acteurs, scénaristes-dialoguistes ». Lacroix s’approche d’un producteur, reconnaissable à sa détresse : il mâchonne « tristement un vieux havane », serre un gobelet de whisky, et une « vilaine excroissance en forme de portefeuille » soulève son veston à l’endroit du cœur. Il fallait trouver cela. La misère commence ici par un cigare, un whisky et un portefeuille trop épais. Ce n’est plus de l’ironie, c’est de la taxidermie sociale.

Quand le producteur raconte son calvaire, la charge devient encore plus nette. Son dernier film avait un budget de « 180 millions », et ils étaient « cinq à vivre là-dessus ». La phrase est redoutable parce qu’elle imite le discours plaintif de l’entrepreneur culturel, tout en le laissant s’enferrer lui-même. La somme, pour le lecteur de 1953, est énorme. Et Lacroix n’a nul besoin de commenter. Il lui suffit de tendre le micro.

Le cinéma français entre vraie industrie et fausse indigence

Pour comprendre le papier, il faut le replacer dans le contexte du début des années 1950. Le cinéma français est alors dans une période de transition et d’inquiétude. La concurrence américaine pèse, les coûts de production augmentent, le système cherche des soutiens publics, et l’État met en place ou renforce divers mécanismes d’aide. Le débat n’est pas fantaisiste. Il existe de vraies fragilités industrielles, des producteurs en difficulté, des films qui se montent mal, des circuits de financement compliqués. Mais le Canard ne s’intéresse pas ici au dossier économique en lui-même. Il s’intéresse à la dramaturgie de cette aide, à la manière dont une profession brillante sait se présenter comme un peuple martyr, et à la facilité avec laquelle on fait contribuer les spectateurs à cette noble œuvre.

C’est là que le texte gagne en profondeur sociale. Lacroix ne dit pas seulement : regardez comme ils exagèrent. Il dit : regardez qui paie, et pour qui. La hausse du billet sera supportée aussi par « le plus humble » des spectateurs, par l’ouvrier, l’employé, le petit salarié qui va au cinéma comme il va chercher un peu d’air, de distraction, de romanesque, et qui découvre que son ticket comprend désormais une contribution au maintien du standing général de la profession.

D’où le dernier mouvement du papier, et son meilleur sans doute : l’arrivée de M. Modeste Besogneux, « manœuvre-léger à Billancourt ». Le nom est déjà un programme. Après les sinistrés du Fouquet’s, voici le donateur ordinaire, le vrai payeur, le brave type qui sort de l’usine Renault, prend son métro particulier vers son hôtel d’Issy-les-Moulineaux, et lâche sans rechigner trois billets de cent francs au guichet du cinéma, en se disant que là-dessus il y a « cinquante francs pour le soutien-gorge de Martine Carol ou le rimmel de Jacqueline Pierreux ». Le trait est ravageur. Toute la machine du prestige cinématographique, avec ses vedettes, ses toilettes, ses accessoires, ses élégances de studio, se retrouve soudain raccordée à la poche du salarié.

La pin-up, “ingénue perverse” et pauvre fille au fichu de vison

Entre-temps, Lacroix a glissé un autre petit tableau très réussi : celui d’une femme approchée dans ce centre d’accueil improvisé, une actrice ou pin-up, « image même de la misère méritante », avec cheveux prématurément blondis, lèvres rougies par les nuits de veille, jambes presque nues dans des Crystal extra-fins. On dirait une héroïne de photo-reportage mondain passée à l’acide. Quand il lui demande son métier, elle répond : « “Ingénue perverse” spécialisée. Huit heures par jour dans les studios de Saint-Maurice. Par tous les temps. » Puis vient l’aveu du supplice salarial : « Huit millions par film, quelquefois moins. Et encore, faut compter avec la retenue des Assurances sociales. »

Ici encore, tout tient au contraste entre la forme du malheur raconté et la réalité qu’il désigne. Lacroix ne nie pas qu’il y ait du travail dans les studios, des heures, des fatigues, des contraintes. Mais il refuse l’identification automatique entre travail et misère, surtout quand ce travail s’inscrit dans des niveaux de revenus et de visibilité qui n’ont rien à voir avec la condition du public mis à contribution. La jeune femme s’en va « serrant, contre sa pauvre poitrine enflée, un maigre fichu de vison blanc ». Il fallait cette image finale, grotesque et presque tendre dans sa méchanceté, pour faire du vison l’équivalent d’un chiffon de détresse.

Une satire des priorités nationales, plus encore qu’un simple anti-cinéma

Il serait trop simple de lire ce texte comme un coup de griffe contre les acteurs, les producteurs ou les pin-up. Ce n’est pas seulement cela. Comme souvent dans le Canard de ces années-là, la cible véritable est l’ordre des priorités publiques et le théâtre des compatiences. Lacroix se moque d’un pays où l’on sait très bien organiser l’émotion autour des détresses brillantes, élégantes, fréquentables, alors que d’autres misères, infiniment moins photogéniques, se débrouillent seules. Le parallèle avec les « sinistrés de Hollande et de Belgique » n’est pas gratuit. Il souligne le scandale de langage. On emprunte au vocabulaire du secours d’urgence, des catastrophes, des victimes, pour traiter une profession qui a, au minimum, des ressources de représentation que le reste du pays n’a pas.

Le lieu choisi, le Fouquet’s, n’est évidemment pas innocent. Il résume à lui seul tout un imaginaire parisien, mondain, cinématographique, presque ministériel. En faire le centre de distribution des secours, c’est déjà avoir gagné. Le reste suit comme un défilé de faux pauvres. Et plus l’auteur s’applique à les plaindre, plus il les rhabille.

Ce papier touche aussi à quelque chose de durable dans l’histoire culturelle française : la tension entre cinéma comme art national à protéger, cinéma comme industrie fragile, cinéma comme milieu puissant, et cinéma comme rêve vendu au peuple. La loi d’aide n’est pas un non-sens en soi. Mais Lacroix s’empare du moment où elle se traduit par une hausse du billet, donc par un transfert discret du public vers la profession, pour rappeler que la solidarité nationale a parfois des bénéficiaires fort bien vêtus.

Le cœur délicat du pauvre riche et la grande spécialité du Canard

La chute est très belle : « il est réconfortant et rassurant de voir la délicatesse du cœur s’allier aux privilèges de la fortune ». Tout l’article mène là. Sous prétexte de louer la générosité des spectateurs et le malheur des gens du cinéma, Lacroix a montré un système où les privilèges savent mobiliser la compassion collective, où le public paie pour entretenir un monde qui lui renvoie ses paillettes, ses starlettes et sa supériorité sociale.

Le Canard enchaîné adore ce genre d’opération. Il prend un langage officiel, ici celui de l’aide et du secours, et le pousse jusqu’à l’absurde pour révéler ce qu’il cache : non pas une catastrophe, mais un arbitrage ; non pas des naufragés, mais des professionnels du paraître ; non pas une œuvre de salut public, mais une petite redistribution ascendante, élégamment maquillée.

Avec Au secours des sinistrés du “Fouquet’s”, Jean-Paul Lacroix signe donc un article bref mais très cinglant. Il n’attaque pas le cinéma français au nom d’une morale sèche ou d’un anti-art de comptable. Il s’attaque à la comédie sociale qui consiste à transformer les habitués du whisky, du vieux havane, du vison maigre et du budget à 180 millions en populations sinistrées. Et il rappelle, sous le rire, une vérité bien plus large : dans la France de 1953, il existe des misères qu’on finance avec empressement, parce qu’elles ont belle allure, et d’autres qu’on laisse au vestiaire.