N° 1687 du Canard Enchaîné – 18 Février 1953
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18 février 1953 : R. Tréno cherche le “monde libre” et ne trouve qu’un droit imparfait de dire les saloperies
Une une du Canard contre les slogans de guerre froide et les hypocrisies de camp
À la une du Canard enchaîné du 18 février 1953, R. Tréno s’attaque à l’une des grandes monnaies verbales du temps : le « monde libre ». L’expression est alors partout. Nous sommes en pleine guerre froide, entre le bloc soviétique et l’Ouest atlantique, et la propagande occidentale s’en sert comme d’un brevet moral. D’un côté, le « rideau de fer », Prague, Moscou, les procès truqués, la terreur politique. De l’autre, le « monde libre », censé garantir les libertés, la dignité humaine, le droit. Tréno commence donc très simplement, presque en haussant les épaules : on en parle beaucoup, de ce monde libre, « mais où se trouve-t-il donc ? »
La question est moins naïve qu’elle n’en a l’air. Elle sert à faire sauter l’un des grands conforts de l’époque : l’idée qu’il suffirait de dénoncer les crimes de l’Est pour s’installer soi-même du côté des mains propres. Tout l’article tient dans ce refus du miroir flatteur. Tréno ne nie pas les saloperies soviétiques. Il les nomme même très clairement. Mais il refuse que leur existence tienne lieu d’absolution au camp d’en face. Son papier est un refus du quitte-à-quitte moral, un refus du calcul qui consiste à dire : puisque l’autre est pire, taisons le reste.
Le “monde libre” n’est pas derrière un drapeau, et surtout pas dans la bouche des propagandes
Le début du texte est remarquable par sa manière de désosser le slogan. Tous les gouvernements, écrit Tréno, répondent que le monde libre est « chez nous ». En face, au-delà du rideau de fer, les esprits déçus ou ironiques imaginent qu’il doit forcément être « de l’autre côté ». D’autres enfin, mieux informés, pensent qu’il n’est nulle part. Voilà le piège posé en trois temps. La liberté, si elle devient une simple adresse postale, un quartier réservé de la planète, cesse d’être un principe et devient un argument de réclame.
Tréno ajoute aussitôt que la liberté est « chose bien relative ». La formule n’a rien d’un relativisme mou. Elle ne signifie pas que tout se vaut, mais que les conditions concrètes de la liberté varient et que nul régime n’a le droit de s’en draper comme d’une toge immaculée. Le papier va ensuite promener cette question à travers plusieurs scènes très différentes, comme autant d’éclats du réel qui dégonflent la grandiloquence géopolitique.
Le premier exemple, léger en apparence, concerne Charlot, c’est-à-dire Charlie Chaplin, qui vient de quitter Hollywood pour la Suisse. L’allusion est transparente. Chaplin, violemment attaqué aux États-Unis dans le climat du maccarthysme, a vu se refermer sur lui les horizons du pays qui se veut le phare du monde libre. Tréno note qu’il s’est installé « au cœur de notre vieille Europe », en Suisse, et qu’il s’aperçoit, lui qui disait être chez lui partout, qu’« il y a des horizons bouchés ». En quelques lignes, le cinéma, la chasse aux suspects et la rhétorique de la liberté se retrouvent dans le même bocal.
De Staline à Pretoria, Tréno refuse les indignations sélectives
Le cœur du texte consiste à montrer que les atteintes à la liberté ne sont pas le monopole d’un seul camp. Tréno évoque d’abord les Juifs de l’univers stalinien, désormais désignés sous l’étiquette de « sionistes », et Pierre Hervé, fidèle à la ligne communiste, qui recycle pour les dénoncer des arguments déjà bien connus. Nous sommes là dans le prolongement direct de l’affaire Slansky, du procès de Prague de 1952, et de la montée d’un antisémitisme d’État dissimulé sous le vocabulaire de l’anti-sionisme. Tréno est net : « l’antisionisme n’est qu’une des formes du racisme ». La phrase claque avec une netteté peu fréquente pour l’époque.
Mais, et c’est tout son article, il ne s’arrête pas là. Il glisse aussitôt vers d’autres racismes, tout aussi installés dans le prétendu « monde libre » : le lynchage des Noirs, la ségrégation sud-africaine. La question devient alors mordante : où est le monde libre « pour les neveux de l’Oncle Tom », pour « un Cafre » ou pour « un Mau-Mau » ? L’usage de ces mots, datés et chargés, replace exactement le texte dans son moment colonial et racial. Le Mau-Mau renvoie à l’insurrection kényane et à sa répression britannique, le « Cafre » à l’Afrique du Sud, l’Oncle Tom aux États-Unis ségrégationnistes. En quelques noms, Tréno démonte la carte postale occidentale.
Son procédé est constant : défaire l’innocence de camp. Oui, on brandit Prague. Oui, on brandit l’affaire Rosenberg. Mais « comme si l’on pouvait se justifier d’un crime en reprochant un autre crime au voisin ». La phrase résume l’éthique du papier. Elle vise aussi bien les communistes qui répondent au lynchage par Prague, que les anticommunistes qui répondent à Pretoria par Moscou. Le Canard refuse de choisir entre les aveuglements. Il préfère garder les yeux ouverts des deux côtés.
Ferhat Hached, ou le scandale français qu’on regarde moins volontiers que Prague
L’exemple le plus fort de l’article est sans doute celui de Ferhat Hached. Et il faut ici rappeler le contexte. Ferhat Hached, dirigeant syndical tunisien et figure majeure du nationalisme tunisien, a été assassiné le 5 décembre 1952. Sa mort a soulevé une émotion immense en Tunisie et bien au-delà. En métropole, l’affaire embarrasse. Elle touche de trop près la politique française en Afrique du Nord, ses violences, ses réseaux, son incapacité à supporter les revendications nationales autrement que par la répression.
Tréno saisit cette gêne à bras-le-corps. Il remarque que les Français s’enflamment volontiers pour « toute affaire Slansky » ou « toute affaire Rosenberg », mais qu’ils restent « étonnamment calmes » dans l’affaire Hached. Voilà le point sensible. Le scandale lointain, surtout s’il compromet l’ennemi idéologique, soulève des élans magnifiques. Le scandale proche, surtout s’il engage notre propre camp, suscite un remarquable sang-froid. Ferhat Hached, écrit Tréno, a été assassiné depuis trois mois, « assassiné ou exécuté sans procès ». On ne lui a pas demandé d’avouer, on ne l’a pas condamné sur témoignage douteux : on l’a simplement criblé de balles sur une route déserte. Et personne, ou si peu, ne s’inquiète sérieusement de découvrir les assassins.
Le passage est très fort parce qu’il inverse le projecteur. Le monde libre, s’il existe, devrait commencer par là : par la recherche des tueurs, par la protection des proches, par le refus des camps d’internement pour les amis de la victime. Or Tréno demande justement : « Où est le monde libre pour les amis de Ferhat Hached, enfermés depuis le crime dans un camp de concentration ? » Le choix de cette expression n’est évidemment pas neutre. Il scandalise, il réveille, il refuse le langage anesthésiant de l’administration coloniale.
La France libre… à condition de ne pas regarder outre-mer, ni trop près de l’église
Tréno poursuit ensuite son démontage en se rapprochant de la France elle-même. On peut penser, dit-il avec une ironie sèche, que le monde libre, « c’est tout de même la France », à condition bien sûr « de ne pas aller outre-mer ». La restriction suffit à éventrer l’illusion. Il y a donc une liberté métropolitaine à géographie variable, qui ne supporte pas très bien l’examen colonial.
Mais même en métropole, le tableau reste piqué de trous. Tréno évoque alors deux affaires où la liberté bute contre le fanatisme religieux. D’abord ces deux orphelins juifs séquestrés au nom de la foi catholique, parce qu’on considérait qu’un baptême imposé faisait de l’Église leur véritable mère. Puis, à quelques jours de là, ces parents juifs qui enlèvent leur fille parce qu’elle a épousé un catholique, un « goy ». Tréno fait ici quelque chose de très canard : il refuse de réserver le fanatisme à un seul confessionnal. « Au nom de la foi catholique, au nom de la foi hébraïque, des attentats à la liberté se commettent ainsi sous nos yeux. »
Le texte élargit encore le propos avec la censure religieuse et morale. Une pièce comme Le Diable et le bon Dieu peut être boycottée. Un directeur de cinéma ne peut projeter Les Mains sales sans voir sa salle saccagée. Sartre et le scandale public se croisent ici avec les ligues de vertu et les fanatismes politiques. Tréno montre qu’en France même la liberté est continuellement grignotée par des gardiens de l’ordre moral, religieux ou idéologique.
Il ajoute enfin un exemple plus social, très concret, très canardien dans son injustice nue : le vieillard pauvre qu’on jette à la rue pour loger un acheteur riche, « par le maléfice de la loi sur les ventes d’appartements ». Et la chute intermédiaire est superbe : « Le coup du cocotier devient ainsi légal. » Tout est là. La violence sociale n’a même plus besoin de se cacher. Il lui suffit de passer par la loi.
Une définition modeste, mais solide : le monde libre serait d’abord celui où l’on peut dénoncer les saloperies
La fin du texte est particulièrement belle parce qu’elle renonce au mot pour sauver l’exigence. Tréno pose la question brutalement : le monde libre n’est-il qu’un mythe ? On pourrait être tenté de répondre oui. Mais il se reprend. Dire que le monde libre serait simplement celui où il se commet « le moins de saloperies » ne suffit pas, parce que la comparaison reste bancale et, au fond, trop commode.
Il propose alors une autre définition, plus modeste et plus robuste : le monde libre serait celui « où on a le droit de dénoncer les saloperies ». Voilà une définition très Canard enchaîné, presque une profession de foi du journal lui-même. La liberté n’est pas l’absence du mal. Elle n’est pas la pureté d’un camp. Elle est au minimum la possibilité de nommer les horreurs, les hypocrisies, les crimes et les lâchetés sans être réduit au silence. Et Tréno ajoute tout de suite, avec un pessimisme lucide, que cela « ne change d’ailleurs rien à rien ». Même dire le vrai ne répare pas les victimes, ne ressuscite pas Hached, ne supprime ni les camps ni les racismes. Mais c’est encore mieux que l’autre monde, où l’on n’a même pas ce droit-là.
La dernière phrase serre parfaitement l’ensemble : « Si l’autre monde est pire, estimons-nous heureux de vivre dans le moins mauvais des mondes, le meilleur n’existant point. » Il n’y a ici ni triomphalisme occidental ni nihilisme. Seulement une lucidité rugueuse. Le monde libre n’est pas innocent. Il n’est pas propre. Il n’est même pas vraiment libre partout ni pour tout le monde. Mais il garde, parfois, cet espace précieux et insuffisant où l’on peut encore le dire.
Un grand article de Tréno, à la fois politique et moral
Cette une du 18 février 1953 est très caractéristique de R. Tréno à son meilleur. Il part d’un slogan usé par la propagande et le ramène au niveau des faits. Il fait passer dans le même texte Chaplin, Staline, les Rosenberg, Prague, Ferhat Hached, l’Afrique du Sud, les Mau-Mau, les querelles religieuses françaises, Sartre et les vieux pauvres expulsés. On pourrait croire à un inventaire disparate. C’est tout l’inverse. Chaque exemple ajoute une entaille dans le grand drap blanc du « monde libre ».
Le plus remarquable, sans doute, est que Tréno n’emploie jamais cette critique pour blanchir l’Est. Il refuse simultanément les deux paresses, celle de l’anticommunisme bêlant et celle du relativisme militant. C’est une position difficile, inconfortable, mais profondément canardienne : ne pas choisir entre les mensonges, et taper là où le slogan se décolore.
En février 1953, cela revient à rappeler à la France et à l’Occident qu’ils ne sauraient se contenter d’exhiber Prague pour oublier Casablanca, Hached, les ségrégations, les fanatismes et les brutalités sociales de chez eux. Le « monde libre », chez Tréno, n’est donc pas un territoire. C’est au mieux une permission fragile : celle de contester les puissants, d’ouvrir les dossiers sales et de refuser les alibis. Ce n’est pas glorieux, mais c’est déjà quelque chose. Et sous sa plume, cela suffit à faire une très grande une.





