Jean Galtier-Boissière (1891-1966), le « Crapouillot » chez les Canards
Fondateur du Crapouillot, vétéran de la Grande Guerre, polémiste infatigable, Jean Galtier-Boissière a eu avec Le Canard enchaîné une histoire à la fois fraternelle et orageuse. Deux journaux nés dans la même boue de 14-18, avec la même obsession, percer le ballon du « bourrage de crâne ». Deux tempéraments aussi, l’un volontiers « pieds dans le plat », l’autre plus oblique, plus absurde, plus canardier.
Sa collaboration au Canard se concentre surtout entre 1934 et 1937 (avec un premier passage dès 1922, qu’il raconte lui-même). Elle éclaire un moment-charnière, celui où la satire se double d’un vrai journal d’information politique, et où la guerre d’Espagne fracture les familles de gauche. Sa trajectoire, elle, déborde largement le journal, jusqu’aux controverses de l’après-guerre. Mais au Canard, Galtier-Boissière reste d’abord cela : un homme de conscience, allergique aux chapelles, dont Henri Jeanson, en 1966, dira l’indépendance et la fidélité d’ami.
Un enfant du papier imprimé
Né à Paris le 26 décembre 1891, Jean Galtier-Boissière grandit dans une maison où l’encre ne sèche jamais. Son père, Émile Galtier-Boissière, médecin et vulgarisateur, est lié à l’aventure du Larousse médical (et plus largement à une production de « dictionnaires » médicaux). Dans ses Mémoires d’un Parisien, Jean résume l’hérédité comme une transfusion, « le papier imprimé dans le sang » : manière de dire qu’il ne s’est pas « mis » au journalisme, il y est tombé comme on tombe dans une marmite déjà chaude.
Études de lettres et de philosophie, curiosité universelle, goût des noms propres et des retournements de vestes : tout est en place avant la guerre. Reste l’expérience qui va lui cisailler la jeunesse et lui donner, à vie, une haine viscérale des mensonges confortables.
1914-1918 : la guerre, la boue, et la naissance du Crapouillot
Envoyé au front dès 1914, Galtier-Boissière traverse l’enfer comme tant d’autres, avec cette particularité : il regarde aussi l’arrière, et ce que l’arrière avale. En juillet 1915, au front, il fonde Le Crapouillot, journal de tranchées. L’objectif n’est pas seulement de rire, c’est de désenvoûter. Dans son article « Vies parallèles » (18 février 1959), il rappelle que le premier numéro du Crapouillot (1915) et le premier du Canard (1916) ont la même cible : le « bourrage de crâne » et l’optimisme béat de l’arrière.
La différence, dit-il, tient au style et à la tactique : le Crapouillot « mettait brutalement les pieds dans le plat », tandis que le Canard, sous censure, préférait l’absurde et l’esquive, façon de faire entendre la raison en contournant les ciseaux.
De cette guerre, il tirera aussi des récits (dont En rase campagne. 1914 et Un hiver à Souchez. 1915-1916, puis La Fleur au fusil dans une version ultérieure), textes qui comptent autant comme témoignages que comme antidotes, non pas contre la guerre seulement, mais contre la phrase prête-à-porter qui vient avec.
Après 1918 : le Crapouillot de paix, et l’art du « numéro spécial »
Après l’Armistice, le Crapouillot devient une revue de paix (premier numéro de la nouvelle formule au printemps 1919), littéraire et artistique, puis de plus en plus structurée par des numéros spéciaux qui auscultent les puissances, les scandales, les marchands, les mythologies politiques. Le pacifisme de Galtier-Boissière s’y affirme longtemps, avec une méfiance prononcée pour les appareils, et une allergie tout aussi forte au stalinisme.
C’est là que se dessine une constante : Galtier-Boissière ne s’installe nulle part, sinon dans sa propre logique. Il peut combattre les maîtres chanteurs de la guerre et, plus tard, pourfendre les conformismes de l’épuration. Il peut être à gauche, puis se déplacer, puis se contredire. Ce n’est pas une excuse, c’est une clef de lecture : chez lui, la fidélité va moins à un camp qu’à une idée fixe, la défiance envers les mensonges collectifs.
Le premier passage au Canard : 1922, Duvernois, Fayard… et « La Colonelle Huppenoire »
Avant 1934, il y a un premier épisode, que Galtier-Boissière raconte dans « Vies parallèles ». Il envoie un petit ouvrage satirique à Henri Duvernois, qui lui répond avec enthousiasme et une formule de conteur : il l’accuse presque gentiment d’être un « malfaiteur », responsable d’une nuit blanche.
Duvernois lui commande ensuite un texte pour une collection littéraire. Mais l’éditeur Fayard renvoie le manuscrit avec une lettre de prudence « père de famille indigné » : dans une publication « comme la nôtre », dit en substance l’éditeur, on ne touche ni à la Religion, ni à l’Armée, ni à la Politique, sous peine de perdre la majorité des lecteurs. Galtier-Boissière en tire une conclusion acide : l’enthousiasme de Duvernois avait quelque chose de circulaire, adressé à plusieurs, sans mesurer l’objet.
Résultat : le texte paraît finalement au Canard, sous le titre « La Colonelle Huppenoire », illustré par Guilac. L’anecdote vaut plus qu’un souvenir : elle montre l’écosystème d’alors, où l’édition « respectable » se crispe, tandis que la presse satirique, elle, publie ce que les autres renvoient au vestiaire.
1934 : l’entrée au Canard après le 6 février
Le grand chapitre canardier s’ouvre au lendemain du 6 février 1934, dans une France secouée par les émeutes, les ligues, les peurs, les calculs, la fièvre parlementaire. Galtier-Boissière entre alors au Canard (il avait déjà collaboré auparavant, mais il prend désormais une place plus structurante) après le départ de Georges de La Fouchardière, à la suite d’un différend avec Maurice Maréchal.
Dans « Vies parallèles », Galtier-Boissière raconte cet entrelacs de querelles internes, d’ego, de principes, mais surtout de ton : le Canard n’est plus seulement une gazette de calembours. Il devient, dit-il, un journal d’information politique, « remarquablement documenté », qui va chercher sous les cartes ce que la grande presse dissimule soigneusement.
Lui, il se met à produire « quelques centaines de feuillets » sur des sujets lourds : marchands de canons, Cagoule, guerre d’Espagne. C’est une période où l’on sent, dans les rédactions satiriques, le mélange d’urgence et de vertige : faire rire, oui, mais surtout ne pas laisser la phrase officielle s’installer comme un papier peint.
1936-1937 : l’Espagne, le stalinisme, et la porte qui claque
La collaboration tourne court. Les raisons sont politiques et temperamentales : Galtier-Boissière se heurte à l’influence communiste dans le journal, et à des conflits internes (notamment autour de la ligne sur l’Espagne). Il donne une première démission à l’automne 1936, (à la suite d’un article de Pierre Bénard qui critiquait violemment la politique de L. Blum en Espagne), puis quitte définitivement en juillet 1937, au terme d’une campagne violente menée contre lui par L’Humanité (accusations, procès d’intention, soupçons infamants).
Il continue un temps à publier malgré les tensions, mais le climat devient irrespirable. Sa lettre de démission ne sera pas publiée. Là encore, l’anecdote dit quelque chose du Canard : une maison de liberté, mais aussi une maison de lignes rouges, de fidélités, d’équilibres internes. Galtier-Boissière n’est pas homme à vivre longtemps dans un équilibre qu’il juge truqué.
Après le Canard : mémoire des « girouettes », zones grises, et dérives tardives
Après 1937, il reste le patron du Crapouillot, qu’il relance après guerre avec des séries et des dossiers, dont des volumes sur 1939-1945 et des anthologies de bobards. Il travaille la mémoire comme un chantier, pas comme un monument : il exhume, il compare, il accuse, parfois il règle ses comptes. Il se montre aussi très dur contre les conformismes de guerre et d’après-guerre.
Sur la fin, sa trajectoire devient plus controversée. Certaines proximités et certains angles peuvent l’éloigner du Galtier-Boissière de 1915. C’est un fait qu’on ne peut ni effacer ni résumer en une étiquette unique : l’homme a vieilli dans un siècle qui broyait les repères, et il a parfois choisi de mauvais compagnons de route. Mais son fil rouge demeure lisible : la hantise des grands récits qui blanchissent tout, et la passion de nommer ceux qui changent de veste en prétendant n’avoir jamais changé de peau.
1966 : « Merci, mon vieux Galtier… » (l’adieu de Jeanson)
Galtier-Boissière meurt le 21 janvier 1966. Dans l’édition du Canard du 26 janvier 1966, Henri Jeanson signe un hommage qui serre la gorge. Il y parle d’une amitié longue, d’une dernière étreinte à l’hôpital, et d’un homme « commodore », érudit, drôle, libre, intraitable avec l’injustice.
Jeanson insiste sur ce point : Galtier-Boissière n’appartenait à aucun parti, « sinon à celui de sa conscience ». Il rappelle aussi la blessure originelle, 14-18, et la haine de toutes les dictatures, qu’elles portent uniforme, soutane ou drapeau idéologique. Dans cette page d’adieu, on sent que l’ancien compagnon de route, même séparé par des querelles, reste un frère d’armes de papier, et qu’au fond Jeanson lui dit, en une phrase simple, sans littérature inutile : « merci, mon vieux Galtier… »
Galtier-Boissière au Canard : ce que sa présence change
Un trait d’union entre deux histoires de presse
Avec lui, c’est le Crapouillot, né dans les tranchées, qui vient rappeler au Canard son origine commune : la guerre vue depuis le sol, et l’arrière vu comme un théâtre de fables officielles. « Vies parallèles » est presque un acte notarié de cette fraternité, même lorsqu’il grince.
Le moment où la satire devient enquête
Dans son récit de 1959, il décrit un Canard devenu « journal d’information politique », documenté, à contre-courant de la grande presse. Sa période 1934-1937 s’inscrit précisément là : quand l’hebdo ne se contente plus de piquer, mais dissèque, accumule, établit, relie.
Une fracture historique : Espagne, communisme, antifascismes concurrents
Son départ est un symptôme. Il raconte, à sa manière, la fracture de la gauche française des années 30 : comment être antifasciste, comment être pacifiste, que faire de l’URSS, comment parler des purges, comment parler d’Espagne sans se faire enrôler. Le Canard, lui, en sortira transformé, et Galtier-Boissière aussi.
Repères chronologiques
- 1891 : naissance à Paris.
- 1914-1918 : mobilisation, expérience fondatrice de la guerre.
- Juillet 1915 : création du Crapouillot au front.
- Juillet 1916 : naissance du Canard enchaîné (repère qu’il met en miroir).
- 1919 : le Crapouillot devient revue « de paix ».
- 1922 : première collaboration au Canard (épisode « La Colonelle Huppenoire », illustrée par Guilac, selon son récit).
- 1934 : entrée au Canard après le 6 février, remplacement de La Fouchardière.
- 1936-1937 : tensions politiques, campagne de L’Humanité, départ définitif (juillet 1937).
- 18 février 1959 : publication de « Vies parallèles », récit rétrospectif de son lien au Canard.
- Janvier 1966 : décès, hommage de Jeanson (26 janvier).
Si l’on devait résumer Galtier-Boissière au Canard, ce ne serait ni un simple « collaborateur » ni un simple « partant fâché ». Ce serait un miroir : le miroir d’un journal né en guerre, devenu, en pleine crise des années 30, un outil d’information politique, et obligé de trancher dans ses propres contradictions. Avec lui, le Canard a gagné un compagnon de tranchée du papier, un archiviste des mensonges publics, et un témoin précieux de ses propres métamorphoses.
Et quand Jeanson lui dit adieu, c’est moins au directeur du Crapouillot qu’à un vieux camarade de liberté qu’il serre la main une dernière fois.

















