La Mare aux Canards

« Vive Pouillon ! » ou comment le Canard déshabille le “scandale” pour montrer le chantier
15 mai 1963

Un procès, un bouc… et une combine qui continue

« Oui, vive Pouillon ! » La formule claque comme un toast paradoxal, et c’est précisément l’effet recherché par R. Tréno, le 15 mai 1963. À l’heure où le procès du C.N.L. (Comptoir national du logement) cherche ses coupables, Le Canard choisit d’applaudir… celui qui sert de paratonnerre. Non pas par goût de la pirouette gratuite, mais parce que la mécanique judiciaire et politique, elle, est en train de réussir un tour de passe-passe : faire du dossier Pouillon un scandale “propre”, bien cadré, avec un nom au front, pendant que le reste du système se rajuste la cravate.

Le Canard ne nie pas les malfaçons, les embrouilles, les combines. Il dit autre chose, plus gênant : le “véritable scandale” dépasse Pouillon, dépasse même le C.N.L. Et surtout, deux ans après l’éclatement de l’affaire, d’autres C.N.L. poussent encore, comme des champignons sur béton frais. À quoi sert donc le procès, si l’on laisse le terreau intact ?

Haag, Sudreau, Maziol : les mains propres, les poches pleines

Tréno s’amuse d’abord d’un personnage devenu, dans son papier, l’étalon du “scandale permanent de la Construction” : Paul Haag, P.D.G. du C.N.L., dont le nom a même engendré des verbes (“pouillonner”, “pouillonnade”… Tréno le note au passage, ravi de voir la langue faire le travail que la justice hésite à faire). Et puis il rappelle une escroquerie significative, attribuée à Pouillon : Haag aurait quitté la présidence du C.N.L. pour prendre celle des moteurs Salmson, avant de revenir “avec les terrains”. Traduction canardesque : on change de chaise, pas de musique.

Mais le morceau de choix, c’est Pierre Sudreau, ministre de la Construction, venu déposer en jouant les candides. Sudreau explique que tout ça, finalement, n’est-ce pas la faute… de la presse ? Et “particulièrement du Canard enchaîné”. Sauf que Tréno lui oppose un détail assassin : avant même la campagne du Canard (et d’autres titres), un jugement du tribunal de commerce était déjà intervenu. Autrement dit : n’inversons pas les rôles. Le Canard n’a pas “fabriqué” l’affaire, il a mis des projecteurs sur une affaire que d’autres laissaient volontiers dans l’ombre.

Puis vient la question qui dégonfle les grands sermons : si, comme Sudreau le concède, “il faut modifier profondément la législation sur la propriété immobilière” pour éviter le retour de tels scandales… pourquoi ne l’a-t-il pas fait quand il avait les leviers en main ? Est-il plus difficile de protéger les Français contre les escrocs que de réviser la Constitution ? Et pourquoi son successeur, Maziol, serait-il “lui aussi incapable” de faire voter ce qui empêcherait les mêmes abus ? Dans cette logique, le ministre devient une silhouette pratique : il reconnaît le trou, mais refuse de reboucher.

Le Canard pointe le vrai moteur : la spéculation “légale”

Tréno franchit alors le cap qui fait la singularité du Canard dans ce dossier : il ne s’arrête pas à l’“affaire”, il remonte au système. Le papier insiste sur ce point, martelé : ce qui permet les combine, ce n’est pas seulement un architecte flamboyant ou un préfet recyclé, c’est la respectabilité juridique de la spéculation foncière et immobilière. Tout peut rester “parfaitement légal” tout en étant moralement calamiteux et socialement destructeur.

Là où beaucoup aimeraient un récit simple (un coupable, une peine, fin du film), Tréno refuse le générique. Il décrit la filière : un “promoteur” achète un terrain, interdit de construire ; puis, grâce aux relations et aux pots-de-vin, obtient les permis “désirables” ; revend le terrain à prix multiplié à une société immobilière qu’il a lui-même contribué à fonder. Le tout avec le sourire du notaire et la bénédiction du tampon. Deux ans après le scandale, on se demande encore : à quoi sert le procès, si la règle du jeu n’est pas changée ?

Le logement, les H.L.M., et le “gaullisme immobilier” en arrière-plan

Dans la dernière ligne droite, Tréno élargit encore. Il relie cette spéculation “légale” à une conséquence concrète, quotidienne : le logement devient plus cher, et l’effort de construction se fait “au détriment” des H.L.M. (le Canard le note en bas de page, chiffres à l’appui : un “minimum” évoqué de 450 000 logements par an, quand on n’en ferait que 250 000 cette année-là, après 305 000, 306 000, 316 000, 320 000 les années précédentes). Derrière les grands discours de modernisation, le Canard voit une réalité : l’État se montre impuissant, ou désireux de le paraître, dès qu’il faudrait contrarier les banques et leurs intermédiaires.

C’est ici qu’on comprend pourquoi cette enquête est souvent lue comme une matrice du “gaullisme immobilier” : non pas une théorie abstraite, mais une pratique. Un pouvoir qui se présente comme bâtisseur, mais qui laisse prospérer le mécanisme qui renchérit le bâti ; un pouvoir qui promet l’ordre, mais tolère la combine dès qu’elle porte costume ; un pouvoir qui, au tribunal, s’en sort “propre”, tandis que le dossier colle au seul Pouillon comme une étiquette.

Et le dessin de César (12 juin 1963) vient sceller la morale visuelle : un château de cartes, où l’on lit “Intox”, “Souscrivez au CNL”, “Permis”, “Terrain”, “Urne UNR”, “Non aedificandi”, et même un Canard “les pieds dans le plat”. Toute la construction tient debout… jusqu’au prochain souffle. Voilà la thèse en une image : ce n’est pas un homme qui fait vaciller l’immeuble, c’est l’immeuble qui choisit l’homme qu’il laissera tomber.

Pourquoi « Vive Pouillon ! » ?

Parce qu’un bouc émissaire, c’est confortable. On le condamne, on se félicite, on passe au chantier suivant. Tréno prend le contrepied : il “viva” Pouillon comme on siffle un tour de prestidigitation, pour obliger le public à regarder non pas la main qui s’agite, mais la poche où disparaît la pièce. Le Canard ne blanchit pas Pouillon ; il accuse le décor, les coulisses, les complicités, et la paresse législative qui transforme chaque scandale en épisode, jamais en réforme.

Au fond, le papier du 15 mai 1963 est un rappel de méthode : l’enquête ne sert pas à désigner un seul coupable, elle sert à nommer ce qui rend le coupable possible. Et c’est précisément ce qui, dans cette affaire, fait du Canard… le gêneur professionnel.


Source : Le Canard enchaîné, 15 mai 1963
* Illustration : César