La Mare aux Canards

Pierre Scize embarque le pacifisme officiel « Sur un bateau »
24 juin 1931

Un croiseur, des discours de paix, et beaucoup de ferraille

À la une du Canard enchaîné du 24 juin 1931, Pierre Scize signe un article au titre apparemment tranquille : « Sur un bateau ». Mais le bateau en question n’a rien d’une barque de promenade. C’est un croiseur de première ligne, 24 000 tonnes, armement moderne, coûteux joujou d’acier que la Chambre vient d’examiner avec toute la gravité requise par les grandes dépenses inutiles. Le Canard tient là un sujet idéal : un pays qui parle de paix avec des fleurs à la boutonnière et qui, dans le même mouvement, vote des navires de guerre gros comme des cauchemars.

Scize commence par une observation qui sonne encore juste : le pacifisme semble partout. Les gouvernements proclament leur horreur de la force ; les pactes de non-agression reçoivent des signatures et des cachets magnifiques ; les congrès les plus réactionnaires se découvrent soudain une âme de colombe et placardent sur leurs affiches les mots « Pour la paix ». Mais l’auteur s’approche, regarde le décor, et constate que tout cela « n’est rien », ou presque : du vent, du bluff, du chiqué. La paix se porte au revers comme une décoration de saison, et l’on sent déjà que le printemps du pacifisme a l’odeur d’un vieux bouquet fané.

1931 : l’entre-deux-guerres et l’entre-deux-discours

L’article paraît dans une France encore travaillée par le traumatisme de 1914-1918. Les anciens combattants sont partout dans la mémoire publique, les familles endeuillées aussi, et le pacifisme est devenu une langue commune. Le pacte Briand-Kellogg de 1928 a mis la guerre « hors la loi » ; la Société des Nations prétend incarner un ordre nouveau ; la conférence du désarmement de Genève se profile pour 1932. Sur le papier, l’Europe veut croire qu’elle a compris.

Mais le papier, précisément, intéresse beaucoup Pierre Scize. Il y a le papier des traités et le papier des journaux. Il y a aussi le papier des budgets, des commandes, des procès-verbaux de commissions, des bilans industriels, et celui-là raconte une tout autre histoire. Au moment même où l’on brandit la paix comme un slogan, on prépare les moyens de la prochaine guerre. La contradiction n’est pas cachée : elle est simplement enveloppée dans le vocabulaire sérieux de la défense, de la sécurité, du prestige naval.

Le Canard ne se laisse pas attendrir. Scize excepte seulement « l’effort tenace » de quelques militants sincères, notamment les Combattants pacifistes, qui, selon lui, agissent réellement parce qu’ils sont placés « du premier coup dans l’absolu » : pour eux, tous les moyens doivent servir à faire disparaître la guerre. Mais le reste ? Le reste, dit-il, c’est de la parade. Le reste, ce sont les maîtres qui s’en soucient « autant que le syndicat de la boucherie s’inquiéterait si on venait l’avertir que les veaux et les moutons forment des ligues contre l’abattoir ». L’image est brutale, mais elle a le mérite d’enlever les rubans : la paix proclamée par ceux qui fabriquent la guerre ressemble à une consultation diététique organisée par un charcutier.

Le croiseur comme épreuve de vérité

C’est ici que le bateau arrive, massif, dans l’article. À la Chambre, quelques voix ont rapporté, exposé, défendu la mise en chantier d’un croiseur de première ligne. Le projet, note Scize, a peut-être été renvoyé. Mais il reviendra « beaucoup plus vite que l’épave du Saint-Philibert ». L’allusion est terrible : quelques jours plus tôt, le naufrage du vapeur Saint-Philibert, au large de la Loire-Inférieure, a frappé les esprits. Scize utilise ce drame tout frais pour opposer deux vitesses françaises : celle de la catastrophe que l’on pleure, et celle de la dépense militaire qui revient toujours à flot.

L’argument est construit en piège logique. Si la guerre est mise hors la loi par le pacte Kellogg, alors le signataire qui construit un croiseur, ou tout autre instrument de mort, devrait être traduit devant un Conseil des Nations et condamné. Si le super-cuirassé ne sert pas, ce sont des centaines de millions gaspillés dans un pays où le budget est déficitaire, où le cancer, la tuberculose, le chômage, la crise du logement sévissent. S’il sert, c’est encore pire : il enverra des obus sur des malheureux, détruira des ports, fera couler d’autres navires, noiera des marins et brûlera le mazout payé par le contribuable.

L’alternative est implacable : inutile, c’est un scandale ; utile, c’est un crime. Pierre Scize n’a pas besoin d’un long sermon. Il suffit de pousser les raisonnements officiels jusqu’à leur point de rupture.

Les marchands de canons, ou la paix comme accessoire

La seconde partie du texte vise plus loin que le navire. Ce n’est pas seulement la Chambre que Scize accuse, mais tout un système économique et moral. La guerre, écrit-il en substance, continue parce que les usines de fournitures de guerre doivent travailler, parce que les hauts fourneaux ne manquent pas de minerai, parce que les conseils d’administration présentent des bilans avantageux, parce que les obligataires se frottent les mains et que les actionnaires dansent en touchant leurs dividendes. La guerre est une industrie avant d’être une fatalité.

L’article cite alors Le Crapouillot, dont un numéro récent a publié un dossier sur les « Internationales » de l’armement, en particulier sous la plume de Francis Delaisi. Scize y voit un document à faire lire aux naïfs qui croient encore aux causes sentimentales des guerres. Il évoque aussi les interpellations publiées à L’Officiel sur le Comité des Forges, les rapports de certains fabricants de matériel pendant la guerre, le scandaleux bassin de Briey, et toutes ces histoires enfouies par la presse vénale, oubliées par un peuple qui « venait d’en souffrir » mais dont la simple lecture « fait grelotter l’âme ».

On retrouve là un Canard qui ne sépare pas l’antimilitarisme de l’enquête économique. Dire « à bas la guerre » ne suffit pas. Encore faut-il suivre l’argent, les tôles, les commandes, les marchés, les aciéries, les comités, les dividendes. La paix ne se juge pas aux discours de tribune, mais aux carnets de commandes.

La chute : un matériel pour pays bien riche

Le dernier mouvement de Scize a la netteté d’une enseigne : demain, les tôles du croiseur reparaîtront à la Chambre, avec le béton des cimentiers, le drap des fabricants de capotes, le cuir des marchands de cartouchières, la toile des vendeurs de linceuls. L’énumération est splendide parce qu’elle relie toute la chaîne de production : le navire, l’uniforme, la munition, le cercueil. Tout le monde aura sa part, sauf peut-être ceux qui paieront, et ceux qui mourront.

Alors vient la conclusion, sèche comme un rire sans salive : « Matériel de guerre ! Ah ! qui nous donnera un matériel de paix bien riche, bien coûteux, bien encombrant, où les salauds puissent s’enrichir ! Ce jour-là, la paix sera assurée. » C’est du Scize à pleine puissance : une formule qui paraît cynique, mais qui révèle le cœur du raisonnement. Si la guerre revient toujours, c’est qu’elle rapporte. Pour que la paix gagne, il faudrait qu’elle devienne aussi lucrative que l’armement. Autrement dit : dans un monde gouverné par l’intérêt, la paix n’est pas seulement un idéal à défendre, c’est une industrie qui n’existe pas encore.

L’approche du Canard : dégonfler les mots, peser les intérêts

Ce texte du 24 juin 1931 est exemplaire de l’approche du Canard enchaîné dans l’entre-deux-guerres. Le journal refuse le pacifisme décoratif, celui des grandes conférences, des signatures solennelles et des slogans imprimés « à la mode ». Il ne croit pas que les mots suffisent à tenir tête aux canons. Il soupçonne même que certains mots servent précisément à les couvrir.

Pierre Scize ne s’attaque pas à l’idée de paix. Il s’en prend à son usage publicitaire. Il distingue les pacifistes qui agissent vraiment de ceux qui parlent de paix entre deux votes de crédits militaires. Son article avance par ironie, mais une ironie qui ne flotte jamais : elle est lestée de chiffres, de noms, d’industries, de cadavres annoncés. Le bateau devient un symbole : un bâtiment construit au nom de la sécurité et qui, par sa seule existence, dément tous les serments.

En 1931, le monde prétend avoir appris de 1914. Le Canard, lui, constate que les usines ont mieux appris que les peuples. Elles savent survivre aux deuils, aux discours, aux pactes, aux indignations. Et elles attendent, tranquilles, la prochaine commande. « Sur un bateau » n’est donc pas seulement un article contre un croiseur. C’est un article contre la paix en carton-pâte, celle que l’on proclame pendant que la ferraille chauffe. Un texte de première ligne, lui aussi, mais du côté du lecteur.


Source : Le Canard enchaîné, 24 juin 1931
* Illustration : Henri Guilac